Parcours d’excellence : de quoi parle-t-on ?

Voici donc l’excellence placée à l’ordre du jour éducatif : la ministre annonce à l’Assemblée nationale la mise en place de parcours d’excellence pour les collégiens volontaires de l’éducation prioritaire. De quoi parle-t-on ?

Voici donc l’excellence placée à l’ordre du jour éducatif : la ministre annonce à l’Assemblée nationale la mise en place de parcours d’excellence pour les collégiens volontaires de l’éducation prioritaire[1]. De quoi parle-t-on ?


Il ne s’agit pas, bien entendu, des parcours d’excellence institués depuis longtemps dans notre système éducatif : l’enseignement général au lycée plutôt que l’enseignement technologique ou professionnel,  suivi par les classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE) plutôt que les bancs de l’université, puis par les grandes écoles. Ces parcours d’excellence sont très solidement balisés, et ce dès le choix par des parents bien informés de l’inscription de leur(s) enfant(s) dans telle ou telle école puis dans tel collège.

Ces parcours d’excellence réels ont un coût. L’édition 2015 de L’Etat de l’école  nous apprend par exemple que « les coûts moyens par étudiant varient en 2014, de 10 800 euros par an pour un étudiant d’université à 13 660 pour un étudiant de STS et 14 980 pour un élève de CPGE (classe préparatoire aux grandes écoles)»[2]. Nous avons déjà rappelé sur ce blog l’écart sensible de coût pour l’Etat des « heures de colle » destinées aux élèves d’excellence de CPGE et des « heures d’accompagnement éducatif » destinées au commun des collégiens[3] : « En 2013, la somme consacrée à cette dépense  (les heures de colle en CPGE) sur le budget de l’enseignement scolaire a été de 70,4 millions d’euros pour 83520 étudiants de CPGE, soit 843 euros par élève, à comparer aux 270 millions d’euros pour l’accompagnement éducatif pour 893000 élèves, soit 302 euros par élève. Ajoutons que les crédits consacrés aux heures de colle ont augmenté deux fois plus vite que le nombre d’étudiants sur la période 2002-2012»[4].

Ce n’est pas la première fois qu’il est aussi question d’excellence pour les élèves issus des milieux populaires, scolarisés en réseau d’éducation prioritaire. Sous le quinquennat précédent, la Lettre aux éducateurs[5] du Président de la République, publiée le 4 septembre 2007, fixait le cap : « Désormais les devoirs seront faits à l’école, en études surveillées et pour les bons élèves issus des familles les plus modestes qui ne peuvent pas offrir à leurs enfants un cadre propice à l’étude, des internats d’excellence seront créés.»

Et se mettaient donc en place dès 2008 l’accompagnement éducatif pour tous les collégiens et les internats d’excellence pour les meilleurs élèves des collèges d’éducation prioritaire, devenus sous l’actuel quinquennat internats de la réussite pour tous.

On voudra bien s’attarder sur ce changement de dénomination. Ne met-il pas le doigt sur les limites d’une volonté d’excellence, nécessairement sélective, qui laisse donc sur le bord du chemin de l’excellence ceux qui ne sont pas reconnus aptes à y entrer ?

L’expérience  des internats d’excellence a été évaluée par des instances très diverses,  les inspections générales[6], la cour des comptes[7], mais aussi des chercheurs[8]. On pourra en retenir schématiquement le titre du chapitre consacré par la cour des comptes : « Des internats d’excellence à ceux de la réussite : la conduite chaotique d’une politique éducative et sociale », ou celui des chercheurs de l’institut français d’éducation (IFE) « les contours restreints de l’excellence », qu’ils explicitent ainsi : « à tant insister sur l’individualisation, il se pourrait que l’on néglige le fait que l’excellence s’atteint aussi par le collectif et suppose une aptitude à s’inscrire dans un collectif ».

Il y a là sans doute, au delà de l’expérience particulière des ci-devant internats d’excellence, un élément de réflexion  à garder à l’esprit au moment où revient l’idée de parcours d’excellence. A ne cibler que des élèves volontaires, pour un suivi individualisé par des étudiants, n’inscrit-on pas ce dispositif dans le modèle politique d’éducation français dont les limites éclatent à l’heure de l’accès de tous à l’enseignement secondaire[9] ? Un modèle d’éducation où l’élève travaille seul, acquiert des connaissances individuelles, forme son intelligence individuelle, et est interrogé, noté, voire classé individuellement, par chaque enseignant qui travaille individuellement. En suivant cette voie, on parviendra certainement à permettre à quelques élèves issus de milieux populaires d’accéder à une formation plus longue, de réussir leur parcours scolaire mieux qu’ils ne l’auraient fait seuls. Mais cette modification heureuse de trajectoires individuelles ne résoudra en rien la question fondamentale : comment assurer à tous les élèves la réussite de leur scolarité, comment transformer une école de l’élimination en une école de l’inclusion ?

Les parcours d’excellence ne sauraient être la réponse, mais seulement une réponse très partielle, individualisée pour quelques uns, à une question qui concerne une masse beaucoup plus large d’élèves. Question pour laquelle le rapport Grande pauvreté et réussite scolaire[4], publié en mai 2015, a fourni un ensemble riche de préconisations politiques, sociales, budgétaires, organisationnelles, pédagogiques et éducatives organisées autour de quatre axes : concentration des efforts et des moyens, politique globale pour une école inclusive, politique de formation et de gestion des ressources humaines pour réduite les inégalités, alliance éducative entre l’école et se partenaires.


[1] http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2016/01/13012016Article635882575673442806.aspx

[2] http://cache.media.education.gouv.fr/file/etat25/48/1/depp-etat-ecole-2015_484481.pdf

page 20

[3] https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/140515/depenses-d-accompagnement-educatif-l-equite-c-est-pour-quand

[4]  http://cache.media.education.gouv.fr/file/2015/52/7/Rapport_IGEN-mai2015-grande_pauvrete_reussite_scolaire_421527.pdf

[5] http://media.education.gouv.fr/file/41/3/6413.pdf

[6] http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/134000481.pdf

[7] http://cache.media.eduscol.education.fr/file/internat/11/8/2_3_1_internats_d_excellence_Tome_I%281%29_415118.pdf

[8] http://centre-alain-savary.ens-lyon.fr/CAS/internats/rapport-sur-les-internats-dexcellence-octobre-2012

[9] Meuret, Denis, Gouverner l’école, PUF, 2007

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.