La politique de M. Blanquer : de quoi « ailleurs » est-il le nom ?

Ni à droite, ni à gauche, mais ailleurs, ainsi M. Blanquer se situe-t-il. Un récent sondage de l’IFOP donne quelques clés de compréhension de cet « ailleurs ».

Dans un portrait publié dans Le Monde du 1er décembre sous le titre « Blanquer la politique adroite »[1], le ministre de l’éducation nationale confie : « Le fait que je sois inclassable est insupportable pour une partie de la gauche. En fait, je suis pire qu'un homme de droite à ses yeux : je suis ailleurs ».

De quoi cet ailleurs est-il le nom ? Un sondage IFOP-Fiducial pour CNews et Sud Radio[2] réalisé les 12 et 13 décembre apporte des éléments de réponse. L’objectif était de mesurer l’adhésion des Français à différentes mesures relatives à l’école : interdiction des téléphones portables à l’école et au collège, possibilité de recourir d’avantage au redoublement, interdiction du port du voile pour un parent d’élève (sic) encadrant une sortie scolaire.

Ces trois mesures ne sauraient résumer la politique conduite depuis l’élection présidentielle de 2017 : le dispositif Devoirs faits, la rétablissement des sections bilangues au collège auraient pu figurer dans la liste sans modifier considérablement les résultats. Ce qui caractérise, en effet, ces mesures, c’est l’adhésion massive des Français à leur égard, de plus de trois quarts d’opinions favorables à l’interdiction du port du voile pour les mères accompagnatrices de sortie scolaire à 94% pour l’interdiction des téléphones portables à l’école et au collège. Ces scores impressionnants ne sont possibles que parce qu’ils transcendent les clivages partisans : l’interdiction du téléphone portable a les faveurs de 97% des Français proches de la République en marche, de 96% du Front national, de 93% des Républicains comme d’EE/LV, de 92% de la France insoumise, de 89% du PS et de 93% des sans sympathie partisane. L’écart est encore plus étroit si on se réfère au vote du premier tour de la présidentielle : l’adhésion varie de 93 à 96 % seulement entre les électeurs des six principaux candidats.

Même constat pour le redoublement, qui recueille les faveurs de 78% des électeurs de B. Hamon, de 80% de J-L Mélenchon, de 82% de Macron, de 84% de N. Dupont-Aignan, de 86% de M. Le Pen et de 90% de F. Fillon. L’écart entre les électeurs de gauche et de droite n’est que d’une dizaine de points.

L’interdiction du port du voile par une mère accompagnant une sortie scolaire recueille des scores plus tranchés, les sympathisant de gauche n’étant favorables qu’à 65% en moyenne, ceux de droite l’étant à 89% et les sans sympathie partisane à 76%. Mais, même si l‘écart entre sympathisants de gauche et sympathisants de droite dépasse 20 points, la mesure est très majoritairement approuvée.

Ce n’est sans doute pas un hasard, si des mesures qui se traduisent par des interdictions (de passer dans la classe supérieure, d’utiliser un téléphone portable, quand on est élève, ou de porter un voile quand on accompagne une sortie scolaire) sont si populaires. Comme se plaisait à le dire le recteur Daniel Bloch, les Français sont attachés à l’école des anciens francs, école prétendument idéale de l’autorité et de la discipline, ou le maintien de l’ordre était confié aux surveillants généraux. Les mesures apparentes de restauration de l’ordre ancien prises par M. Blanquer flattent donc l’opinion publique de manière transpartisane, même si ceux qui se reconnaissent dans la droite et la droite extrême y sont encore plus favorables.

Se dessine alors une réponse à la question : de quoi ailleurs est-il le nom ? Le SGEN-CFDT l’a fort bien formulée dans sa déclaration à propos du projet de décret sur le redoublement, lors du conseil supérieur de l’éducation du 14 décembre[3] : «La contradiction est flagrante avec la volonté affichée du ministre de conduire la politique éducative du pays en se fondant sur la preuve scientifique (...) Le rétablissement du redoublement ne se justifie pas non plus par une question de saine gestion budgétaire qui semble pourtant un des fils conducteurs affichés de la politique gouvernementale (…) Le rétablissement du redoublement n’est pas plus redonner du pouvoir aux enseignants. Donner réellement le pouvoir aux enseignants d’agir sur le travail c’est leur permettre de faire réussir tous les élèves et pour cela de choisir en équipe les stratégies pédagogiques les plus adaptées.

Il est par contre incontestable que le redoublement garde une réelle popularité dans l’opinion publique. Là c’est la fonction du politique qui est interrogée : doit-il se contenter de suivre cette opinion publique, voire de la leurrer quand on constate l’écart entre le contenu du texte et la communication faite autour. Ou au contraire a-t-il pour obligation d’éclairer l’opinion sur les grands enjeux d’avenir ? Dans le premier cas c’est le court terme qui est privilégié, dans le second c’est le long terme ».

L’ailleurs de M. Blanquer, serait-il un autre nom du populisme éducatif[4], du renoncement à d’autres choix, politiques ceux-là, que le suivisme à l’égard de l’opinion, notamment quand elle est ultra majoritaire à droite et à l’extrême droite ?

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[1] http://www.lemonde.fr/politique/article/2017/11/30/jean-michel-blanquer-la-politique-adroite_5222430_823448.html

[2] http://www.ifop.com/?option=com_publication&type=poll&id=3928

[3] https://www.sgen-cfdt.fr/actu/declaration-au-cse-du-14-decembre-2017/

[4] Selon Xavier Pons, le populisme éducatif caractérise une « situation politique dans laquelle les gouvernants proposent un programme d’action publique flattant les attentes perçues de la population sans tenir compte des propositions, des arguments et des connaissances produits dans le cours de l’action publique par les corps intermédiaires ou les spécialistes du sujet ». 

Vor le billet du 13 octobre : https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/131017/politique-educative-populisme-educatif-plutot-que-resultats-de-la-recherche

 

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