Politique éducative : "populisme éducatif" plutôt que résultats de la recherche ?

Les orientations de politique éducative sont elles fondées sur la science et les résultats, comme se plait à l’affirmer le ministre de l’éducation nationale ? A observer certaines orientations dessinées depuis le mois de juin, on pourrait en douter : le « populisme éducatif » pourrait-il être à la manoeuvre ?

Jean-Michel Blanquer a mis en avant sa volonté de piloter par la science et les résultats le ministère dont il a la responsabilité. On a pu s’étonner que ce fondement scientifique de la politique éducative puisse s’accommoder de mesures qui vont à l’encontre des recherches dans divers domaines : les rythmes scolaires et le redoublement, par exemple[1].

C’est l’occasion de remarquer que le débat en éducation et les choix de politique éducative sont loin d’être dominés par les acquis de la recherche en éducation.

Le redoublement ? Les récents travaux du Conseil national d’évaluation du système scolaire (CNESCO) et de l’Institut français d’éducation (Ifé) sur le redoublement et ses alternatives[2], en 2015, ont mis en lumière ce paradoxe : « La recherche internationale montre que le redoublement, au mieux n’a pas d’effet, ou peut s’avérer nocif pour la réussite scolaire des élèves et pour le développement de leur estime de soi. Pourtant, parents, enseignants et, comme l’a révélé une enquête inédite du Cnesco, élèves considèrent encore en 2015 le redoublement comme étant bénéfique. Les élèves pointent néanmoins des effets psychologiques négatifs.» Ainsi, en 2015, 80% des 5616 collégiens et lycéens interrogés par le CNESCO voient dans le redoublement « une seconde chance [3]». Les enseignants « croient dans les vertus du redoublement [4]». 52% des 4 484 parents interrogés à la rentrée 2014 par la Fédération des parents d'élèves de l'enseignement public (PEEP) estimaient toujours que le redoublement est efficace. Dans l’enseignement privé, l’adhésion des parents en 2012 était encore plus forte : selon un enquête Opinionway réalisée pour l’association des parents de l’école libre (APEL),  70 % d’entre eux pensaient que le redoublement « permet réellement à l’élève de rattraper son retard et d’être mieux préparé pour les classes supérieures[5] », même si 77% pensaient aussi que « le redoublement peut être remplacé par d’autres mesures plus efficaces et mieux adaptées, telles que l’accompagnement personnalisé pour les enfants en difficulté ».

On peut s’étonner qu’un ministre attaché à fonder scientifiquement la politique éducative affirme benoîtement dans un entretien accordé le 8 juin au Parisien Aujourd’hui en France qu’ « il n’est pas normal d’interdire le redoublement[6]». Mais on observe que disant cela, le ministre flatte l’opinion dominante chez les enseignants, les parents et les élèves.

Les rythmes scolaires ? Les travaux de recherche comme les comparaisons internationales attestent la nocivité du rythme scolaire français, et la nécessité de réduire la longueur de la journée d’école et d’élargir le nombre de journées d’école. Quand M. Blanquer était directeur général de l’enseignement scolaire, s’est tenue, à l’initiative du ministre Luc Châtel, une conférence nationale sur les rythmes scolaires, qui a proposé le 4 juillet 2011 dix orientations[7], la première consistant à préconiser « plus de jours d’école par an pour une année et une journée scolaire plus équilibrées ». Rien ne fut décidé par M. Châtel pour changer la donne. En septembre 2009, un sondage IPSOS pour le ministère avait établi que 69% des français jugeaient positive la suppression des cours le samedi matin dans les écoles… Si l’alternance de 2012 a permis à MM. Peillon puis Hamon d’allonger la semaine d’une demi-journée, devenu ministre en 2017, J-M Blanquer autorise aussitôt de revenir à la semaine de quatre jours au lieu de quatre jours et demi[8]. Il est vrai que selon une enquête BVA Opinion publiée le 16 novembre 2013[9], 69% des français ont contesté le passage de la semaine de 4 jours à quatre jours et demi[10].

Les programmes scolaires ? La manière dont le travail accompli par le conseil supérieur des programmes (CSP) est désormais mis en cause sans avoir le moins du monde été scientifiquement évalué[11], confirme ce type d’approche. Le discours sur les fondamentaux, la nécessité de savoir lire, écrire compter et respecter autrui, vaut mieux qu’un long programme ! On n’hésite pas non plus, à cette occasion, à enrôler au service de sa cause Jules Ferry lui-même, au mépris même de ses conceptions pédagogiques, comme Claude Lelièvre l’a montré dans son blog[12].

A travers ces exemples, on voit combien ce que Xavier Pons nomme « le populisme éducatif » et définit « comme une situation politique dans laquelle les gouvernants proposent un programme d’action publique flattant les attentes perçues de la population sans tenir compte des propositions, des arguments et des connaissances produits dans le cours de l’action publique par les corps intermédiaires ou les spécialistes du sujet [13]» peut peser sur les orientations politiques comme sur le débat éducatif.

________________________________________________________

[1] Voir les billets consacrés à cette question sur ce blog, notamment :

https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/010917/jean-michel-blanquer-sur-l-ecole-deja-caricature-ou-caricatural

[2] http://www.cnesco.fr/fr/redoublement/

[3] http://www.cnesco.fr/wp-content/uploads/2015/12/Enquête_perception_redoublement.pdf

[4] http://www.cnesco.fr/fr/redoublement/paroles-dexperts/attachement-au-redoublement/

[5] https://www.la-croix.com/Actualite/France/Faut-il-supprimer-le-redoublement-a-l-ecole-_NG_-2012-12-11-886531

[6] http://www.leparisien.fr/societe/jean-michel-blanquer-il-n-est-pas-normal-d-interdire-le-redoublement-07-06-2017-7028271.php

[7] http://media.education.gouv.fr/file/06_juin/67/1/Rythmes_scolaires_rapport-d-orientation_184671.pdf

[8] dès le 27 juin, par décret :

https://www.legifrance.gouv.fr/eli/decret/2017/6/27/MENE1716127D/jo

[9] http://www.francetvinfo.fr/societe/education/rythmes-scolaires/rythmes-scolaires-69-des-francais-contestent-la-reforme-selon-un-sondage_459972.html

[10] Voir aussi l’étude du CSA et du Ministère, publiée le 30 mai 2014, intitulée Les Français et les rythmes scolaires https://www.csa.eu/fr/survey/les-français-et-les-rythmes-scolaires-à-lecole

[11] http://www.lemonde.fr/education/article/2017/09/14/fin-du-predicat-divisions-au-cp-les-annonces-de-blanquer-pour-reformer-les-programmes_5185506_1473685.html

[12] https://blogs.mediapart.fr/claude-lelievre/blog/180308/jules-ferry-et-les-nouveaux-programmes

[13] http://www.test-afs-socio.fr/drupal/node/5793

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.