Enseignants français : leur faire confiance pour leur redonner confiance ?

A partir de la dernière enquête internationale TALIS (Teaching and learning international survey), se confirment quelques lignes de force dessinant la spécificité des enseignants français par rapport aux enseignants d’autres pays. Au cœur des enjeux professionnels, la question de la confiance.

Les premiers résultats de l’enquête TALIS 2013[1] avait conduit la DEPP du ministère de l’éducation nationale à intituler la note d’information consacrée à ceux-ci : Enseignant en France, un métier solitaire ?[2] Les derniers résultats, concernant le professionnalisme, sont loin d’infirmer cette interrogation. On y découvre en effet que les enseignants français travaillent nettement moins que leurs collègues d’autres pays en réseau de pairs, « à savoir les possibilités d’échange d’informations et de soutien nécessaires au maintien de normes élevées d’enseignement, notamment la participation à des programmes d’initiation et de tutorat, les réseaux d’enseignants et l’accès à un retour d’information à la suite d’observations directes ». Ils affichent, avec la Finlande,  un des taux les plus bas de participation à des réseaux de professeurs, alors que des pays aussi divers que la Russie, le Royaume uni, le Canada (Alberta), le Mexique ou le Japon ont des taux de travail en réseau deux à trois fois supérieurs.

Deuxième composante du professionnalisme, « l’autonomie, à savoir le pouvoir de décision des enseignants sur différents aspects de leur travail, tels que les contenus, l’offre de cours, les pratiques disciplinaires, les évaluations et les matériaux pédagogiques ».  Là encore, les enseignants français se distinguent de leurs collègues par un taux faible, supérieurs à celui de leurs collègues géorgiens, mexicains ou japonais, mais nettement inférieur à celui des islandais, des danois ou des italiens.

Troisième composante du professionnalisme, « le socle de connaissances,  à savoir les connaissances requises pour enseigner, notamment la formation d’enseignant dans le cadre institutionnel, et le fait que les enseignants reçoivent ou non des incitations pour participer à des activités de formation continue (par exemple un aménagement d’emploi du temps durant les heures de service) et y prennent part ». Là, en revanche, les enseignants français se placent plutôt dans le peloton de tête, après la Russie ou Singapour, mais devant l’Espagne, le Portugal, ou la république Tchèque.

Dans ce contexte il n’est pas surprenant que les enseignants français se classent à l’antépénultième place, juste devant l’Islande et la Géorgie pour leur satisfaction à l’égard de leur environnement de travail. Ce sont les anglais qui, en Europe, manifestent le plus de satisfaction.

Pire encore,  le sentiment d’efficacité personnelle, « la confiance en la capacité d’enseigner ». Les  français occupent en effet la dernière place, juste derrière les Pays-Bas et l’Estonie, mais très loin des anglais, des polonais ou des espagnols qui sont les européens du peloton de tête avec la Malaisie, Shanghaï et la Corée du Sud.

Ces données statistiques permettent sans doute d’expliquer pour partie ce qu’on appelle en France « le malaise enseignant ». On perçoit que leur confiance en leur capacité d’enseigner est inférieure à celles des enseignants de trente autre pays. Et ce manque de confiance ne tient apparemment pas à leurs connaissances, dont ils sont satisfaits, mais à l’absence de pouvoir de décision sur leur enseignement et au manque de travail en réseau de pairs. Cela renvoie donc à une forme scolaire qui tend à isoler le professeur dans sa salle de classe et dans sa discipline, et à penser notre organisation éducative en mode commandement plutôt qu’en mode gouvernance démocratique[3]. Il serait bon, à l’heure de la mise en œuvre de la réforme du collège, de tirer quelques enseignements des résultats de l’enquête TALIS : et si, pour redonner confiance aux enseignants, on leur faisait vraiment confiance ?

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[1] L’édition 2013 de l’enquête TALIS portait sur les enseignants du premier cycle du secondaire et leurs chefs d’établissement. L’enquête a été menée dans 200 établissements de plus de 30 pays, au sein desquels 20 enseignants et le chef d’établissement ont été interrogés.

http://www.oecd-ilibrary.org/docserver/download/5jm3wkmnqm5l.pdf?expires=1455727651&id=id&accname=guest&checksum=65D7D65A448A7AF490BCBA580651A328

[2] http://cache.media.education.gouv.fr/file/2014/50/2/DEPP_NI_2014_23_TALIS_2013_Enseignant_France_metier_solitaire_333502.pdf

[3] Voir à ce sujet le billet du 18 décembre 2015 : https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/181215/la-reforme-en-mode-commandement-le-grain-de-sable-de-la-refondation

 

 

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