La réforme en mode commandement : le grain de sable de la refondation ?

En cette année scolaire 2015-2016, se joue une partie d’ampleur pour la refondation de l’école de la République. C’est en effet l’année où se prépare la réforme du collège qui doit entre en vigueur, de la 6e à la 3e, à partir de la rentrée prochaine.

 

En cette année scolaire 2015-2016, se joue une partie d’ampleur pour la refondation de l’école de la République. C’est en effet l’année où se prépare la réforme du collège qui doit entre en vigueur, de la 6e à la 3e, à partir de la rentrée prochaine.

Partie d’ampleur, puisqu’il est assez rare de voir l’organisation des enseignements changer simultanément dans quatre niveaux successifs d’enseignement. Partie d’ampleur également, parce que l’on sait combien le modèle traditionnel du petit lycée général, qui structure jusqu’ici l’organisation du collège, est incompatible avec la réussite de tous. Partie d’ampleur encore, parce que la réforme met en question les niches réservées à des parcours destinées aux enfants issus de milieux culturellement favorisés, comme les classes bi langues, et le processus de tri et d’élimination précoce qu’elles entretiennent, en proposant d’ouvrir ces parcours à tous les élèves à partir de la cinquième. Partie d’ampleur enfin, parce que l’instauration d’enseignements pratiques interdisciplinaires au cycle 4 (de la 5e à la 3e) vise à décloisonner des apprentissages jusqu’ici segmentés en disciplines étanches. Partie d’ampleur, derechef, parce qu’un dispositif de formation considérable, concernant l’ensemble des personnels de collège sur tout le territoire, est mis en place au cours de cette année préparatoire de la réforme.

Les personnels des collèges, direction, professeurs, personnels d’éducation, se posent légitimement des questions, en mesurant la complexité de la tâche et la responsabilité qui est la leur. Pour gagner cette partie d’ampleur, ils ont besoin d’écoute, d’accompagnement, de réponses à leurs questions, de temps partagés de réflexion, de confrontation de points de vue, de coopération dans la mise en œuvre concrète du nouveau collège. Donner à chacun de ces cadres A de la fonction publique d’Etat des signes de confiance dans leur engagement et leur créativité personnelle et collective, partir de leurs demandes pour répondre à leurs besoins de formation et d’accompagnement est indispensable. On voit combien les personnels d’inspection ont un rôle éminent à jouer dans cette écoute active et dans l’élaboration collaborative de réponses adaptées localement aux besoins. La circulaire n° 2015-207 du 11-12-2015 le rappelle opportunément « Instaurer la confiance, expliciter le sens des réformes, contribuer à leur application au plus près des personnels et des élèves, constituent les lignes de force de l'action collective des personnels d'encadrement dont la finalité est la réussite de tous les élèves[1] ». Ils ont toute leur place dans l’animation d’un dispositif de formation-action concernant un réseau territorial de collèges et d’écoles propice à l’élargissement des échanges, à la mutualisation des expérimentations réussies, à une meilleure connaissance des impasses pédagogiques.

Il n’est pas sûr que les personnels aient le sentiment qu’il en va ainsi, quand ils reçoivent des ordres de mission pour se rendre à des formations dont ils ignorent le contenu, et quand on les menace de diverses manières s’ils n’obéissent pas à ces ordres de mission[2].

Actuellement, une forme de refus de l’injonction se manifeste à travers la démission de certains conseils pédagogiques de collège. A l’ère de la refondation, on prend le risque de voir se développer ce qu’à l’ère des ministres Darcos et Châtel on appelait, dans le premier degré alors, les enseignants « désobéisseurs[3] ».

Certes, le fonctionnaire d’Etat a un devoir d’obéissance et ne peut prétendre remettre en question dans l’exercice de ses fonctions la loi et les décisions de l’Etat[4]. Mais penser prioritairement la mise en œuvre concrète de la réforme sur le mode du commandement est une erreur stratégique fondamentale. Tout au plus obtiendra-t-on dans les collèges un semblant de conformité avec ses orientations sans que rien ne change vraiment, en attendant 2017 et une éventuelle alternance politique.

Alors que la réforme repose sur une pédagogie cultivant plus d’autonomie pour les élèves dans leurs apprentissages, une éducation à la responsabilité et à l’engagement, les personnels chargés de cette pédagogie peuvent avoir le sentiment qu’on leur demande à l’inverse de se comporter en personnels d’exécution et non en ingénieurs pédagogiques.

On touche là à un des paradoxes de la gouvernance dans l’institution éducative : on veut innover, réaliser le changement en pédagogie, mais on conserve les schémas anciens de commandement pour le mettre en œuvre. Peut-on croire que c’est en caporalisant les ingénieurs de la pédagogie et de l’éducation qu’on va les aider à développer l’autonomie de leurs élèves ? De la même manière, peut-on imaginer faire entrer l’école dans l’ère numérique sans rien changer aux espaces de travail et d’étude et en conservant la forme scolaire héritée du siècle dernier ?

Vouloir faire du neuf dans du vieux avec de vielles méthodes de commandement, ne serait-ce pas un grain de sable plus à même de gripper le processus de refondation  que celui des réticences corporatistes ? Peut-il y avoir une école de la confiance sans confiance a priori dans les personnels qui en ont la charge ? Il serait grand temps d’adapter au 21e siècle la conduite du changement, de passer une bonne fois du modèle du commandement monastique de l’ancien régime, militaire de l’Empire puis bureaucratique des deux derniers siècles, à celui de la gouvernance démocratique.

 

 


[1] Missions des inspecteurs d'académie-inspecteurs pédagogiques régionaux et des inspecteurs de l'éducation nationale

http://www.education.gouv.fr/pid285/bulletin_officiel.html?cid_bo=96113

[2] Voir par exemple, dans l’académie de Grenoble

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2015/12/15122015Article635857564170824828.aspx

ou l’académie de Rennes

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2015/12/11122015Article635854265819367800.aspx

[3] Lire, par exemple, le blog d’Alain Refalo https://blogs.mediapart.fr/alain-refalo/blog

[4] Selon  l’article 28 de la Loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires. Loi dite loi Le Pors.

« Tout fonctionnaire, quel que soit son rang dans la hiérarchie, est responsable de l'exécution des tâches qui lui sont confiées. Il doit se conformer aux instructions de son supérieur hiérarchique, sauf dans le cas où l'ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public.

Il n'est dégagé d'aucune des responsabilités qui lui incombent par la responsabilité propre de ses subordonnés. »

http://legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000504704

 

 

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