L’opinion publique et l’école : «des Français paradoxaux»?

Entre une satisfaction exprimée à l’égard du service public d’éducation et de certaines mesures du ministère de l’éducation nationale et l’affirmation que tout cela ne réduira pas les inégalités scolaires, faut-il voir un paradoxe, ou une forme de lucidité ?

Deux baromètres publiés en décembre par Kantar permettent de se faire une idée de la relation des français à leur école et à ses valeurs : le baromètre de la société inclusive de la Fédération des Pupilles de l’enseignement public (PEP)[1] réalisé en octobre[2] et l’édition 2017 du baromètre de l’institut Paul Delouvrier[3] réalisé en novembre[4].

Le baromètre Paul Delouvrier permet de connaître le regard des français sur les services publics, et de comparer leur satisfaction par rapport à ces services. Nous nous focaliserons dans ce blog sur le service public d’éducation. Le baromètre de la société inclusive des PEP tente pour sa part de mesurer la perception des français par rapport aux inégalités et à des mesures du gouvernement concernant l’éducation, ce qui permet une comparaison avec les données du sondage IFOP commentées dans le précédent billet[5].

Premier constat : selon le baromètre Kantar public/Paul Delouvrier, « après plusieurs années de dégradation, l’opinion des Français à l’égard de l’action de l’État dans les 9 domaines étudiés dans le baromètre s’améliore nettement cette année ». La police et la gendarmerie, avec 67% (en progression de 10 points en un an), sont toujours en tête du classement des secteurs les mieux appréciés. Pour l'éducation nationale, si une majorité des Français a toujours une perception négative de l’action de l’Etat en la matière, 44% en ont une bonne opinion en amélioration de 11 points.

Deuxième constat, selon le même baromètre, à propos de la confiance des français dans les services publics : « l’année 2017 confirme un retournement positif de tendance concernant la satisfaction des usagers des services publics. Ce mouvement est tiré par deux domaines en particulier : l’emploi et l’éducation nationale ». Pour «l’éducation nationale : 74% des usagers s’en disent satisfaits (+6 pts) qu’il s’agisse des élèves (75%) ou des parents (74%). Ces progrès ont été favorisés par une meilleure satisfaction constatée sur la discipline, la promotion de l’égalité des chances et l’insertion professionnelle (pas de l’orientation). »

Troisième constat, selon le baromètre de la société inclusive : « 76% des français considèrent que la société française est inégalitaire dont 22% qu’elle est très inégalitaire ». Les inégalités perçues comme étant les plus graves concernent les soins (57%), l’emploi (53%), le logement (46%), l’éducation arrivant en quatrième position avec 32%.

Quatrième constat, qui nous intéresse au plus haut point, ce que les enquêteurs expriment ainsi « mesures du gouvernement sur l’éducation : des français paradoxaux ».

En effet, 63% d’entre eux considèrent que les mesures annoncées par le ministre de l’éducation ne vont pas permettre de diminuer les inégalités scolaires. Pourtant, considérées séparément, chacune des mesures suivantes pourraient selon eux permettre de diminuer leur niveau : le développement du langage écrit et oral en maternelle pour 76% des sondés, la mise en place d’études dirigées après la classe en collège pour 74%, le dédoublement des classes de CP en éducation prioritaire pour 67%, les évaluations en CP et en 6e pour 61%. Cet accueil favorable réservé à chaque mesure prise séparément a été confirmé par le sondage IFOP-Fiducial de décembre[6].

Le paradoxe est-il si net ?

On pourrait considérer que le paradoxe est également apparent dans le baromètre Paul Delouvrier, avec 56% de mauvaise opinion à l’égard de l’action de l’Etat en éducation et 74% de satisfaction des élèves et parents à l’égard de l’éducation nationale. Si on entre plus finement dans les résultats du sondage, on peut mettre en lien la priorité des usagers en éducation, mesurée en novembre, qui est « communiquer un savoir », avec le discours récurrent du ministre sur les savoirs fondamentaux dont il faut faire la priorité des priorités. Et se féliciter que les sondés, élèves et parents, puissent être satisfaits du travail à leur égard des personnels de l’éducation nationale, et distinguer cette qualité du fonctionnement inégalitaire de l’institution scolaire.

On peut, en rapprochant les diverses données issues de ces sondages, constater d’une part que les 63% qui considèrent, dans le baromètre de la société inclusive, que, globalement, les mesures ministérielles en éducation ne vont pas réduire les inégalités rejoignent les 56% de sondés qui, dans le baromètre Paul Delouvrier ont une mauvaise opinion de l’éducation nationale (dont 15% très mauvaise).

On peut alors hasarder l’hypothèse suivante : pour les sondés, une série de mesures peuvent toiletter le fonctionnement d’une institution, donner l’impression qu’elle pourront en atténuer certains excès inégalitaires, mais n’en changent pas la nature foncière. En effet, pour 76% des sondés (baromètre société inclusive), la société française est inégalitaire et, pour 53% d’entre eux, les enseignants sont une profession qui doit faire le plus attention à ne pas créer de discriminations, devant les forces de l’ordre (48%), les acteurs du logement (42%), juste après les recruteurs dans les entreprises (61%) et les hommes et femmes politiques (54%). C’est dire combien la question de l’égalité et des discriminations à l’école est une question sensible.

Il faut retenir également du baromètre de la société inclusive que « l’égalité reste de loin le principe républicain le plus important aux yeux des Français », avec 55% de réponses, contre 40 à la liberté d’expression 37 à la laïcité, 24 à la solidarité, 19 au suffrage universel comme à la séparation des pouvoirs. C’est pourquoi les sondés sont très majoritairement favorables, de 89 à 77%, à des mesures comme la généralisation des formations à distance pour les enfants ne pouvant pas se déplacer pour raison de santé, un accompagnement médico-social dans le cadre des activités périscolaires pour les enfants qui en ont besoin, un accompagnement médico-social au sein des classes ordinaires pour les enfants en ayant besoin, l’adaptation des temps de scolarisation en fonction de l’état psychologique de l’enfant, l’accueil et l’accompagnement d’enfants dont les parents ne disposent pas de logement fixe.

Il n’est donc finalement pas si paradoxal que les sondés apprécient le travail des personnels de l’éducation nationale, et se prononcent pour des mesures qui leur semblent aller dans la bonne direction, sans considérer pour autant qu’elles effacent les réalités d’une école profondément marquée par des inégalités scolaires liées étroitement à des inégalités sociales et culturelles.

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[1] http://www.lespep.org/decouvrir-les-pep/valeurs-et-missions/

[2] https://fr.kantar.com/opinion-publique/société/2017/barometre-de-la-societe-inclusive-novembre-2017/

[3] http://www.delouvrier.org/

[4] https://fr.kantar.com/opinion-publique/société/2017/les-services-publics-vus-par-les-francais-et-les-usagers-edition-2017/

[5] https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/161217/la-politique-de-m-blanquer-de-quoi-ailleurs-est-il-le-nom

[6] http://www.ifop.com/?option=com_publication&type=poll&id=3928

 

 

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