« Questions taboues" sur l'école française : une lecture doublement salutaire ?

Dans la première partie de ses Propos iconoclastes sur le système éducatif français, Alain Bouvier pose une série de « questions taboues » qui incitent le lecteur à s’en poser d’autres encore.

Avec ses Propos iconoclastes sur le système éducatif français[1], c’est un peu comme si Alain Bouvier cherchait à remplir le tonneau des Danaïdes : chacune des questions qu’il pose dans la première partie de son ouvrage[2] est pertinente, chacune des réponses qu’il apporte est percutante. Mais, et c’est sans doute à porter au crédit de l’auteur, le questionnement et les perspectives apportées dans les réponses entraînent le lecteur plus avant dans la mise en question d’un système éducatif qui, à première vue seulement, paraît aller de soi.

On en prendra dans ce billet trois exemples seulement.

Evoquant la manière dont l’enseignement général jouit en France d’un statut privilégié par rapport au professionnel, Alain Bouvier indique (p 110) : « personne n’a imaginé reconvertir un professeur d’italien en professeur de sciences physiques ». Pourtant il a indiqué auparavant (p 94) que les directeurs académiques de ressources humaines « accordent quelques entretiens à des personnes  signalées comme étant en grande difficulté, pour leur proposer un mi-temps dans un centre de documentation ».  Il pourrait ici aussi tenir un autre propos iconoclaste. Pourquoi semble-t-il aller de soi, dans les bureaucraties académiques, qu’un professeur en grande difficulté professionnelle dans les classes où il intervient puisse être sans dommage pour lui, les élèves et le centre de documentation, affecté dans une bibliothèque scolaire, où il sera face à des élèves plus nombreux, qu’il connaîtra moins, pour effectuer un métier, celui de professeur documentaliste, dont il ne connaît rien ? Il y a dans cet allant de soi un révélateur supplémentaire de la condescendance avec laquelle les disciplines académiques et la technostructure considèrent une fonction émergente, celle d’enseignant responsable de l’éducation à l’information et aux médias et de responsable de l’organisation des ressources physiques et numériques de l’établissement scolaire, si capitale au 21esiècle.

Alain Bouvier insiste fortement sur l’importance du temps et la nécessité de le revoir, y compris celui des enseignements et celui du temps de travail des enseignants. Il pourrait tout autant insister sur la nécessaire transformation des espaces. Les quatre murs de la classe avec ses rangs en autobus et son tableau derrière le maître demeurent le modèle courant, quand tout aujourd’hui invite à repenser les espaces, à passer des murailles aux cloisons et aux bureaux mobiles pour diversifier les modalités d’apprentissage et d’enseignement. Cela est-il sensé de concevoir l’enseignement du 21esiècle dans les cloisons héritées du 19e ?

Alain Bouvier consacre une question à « la sélection : une considérable hypocrisie française ». Il y démontre par exemple brillamment, statistiques à l’appui, la réussite éclatante de l’application affectation post baccalauréat (APB), l’année même où, fort hypocritement, elle fut vouée aux gémonies, contraignant ainsi les ministres concernés à lui substituer dans l’urgence l’application Parcoursup, qui ne fit pas mieux mais échappa à la curée médiatique. Et il propose, en conclusion, de « sortir la sélection de la liste des questions taboues ».

Le lecteur sera peut-être tenté d’aller plus loin, en s’interrogeant non pas seulement sur l’organisation scolaire et universitaire de la gestion des flux d’élèves et d’étudiants, mais aussi sur la question sociale, taboue s’il en est.

Un événement récent vient de le confirmer, qui n’est pas passé inaperçu grâce à la vigilance de Jean-Paul Delahaye[3]. Les fonds sociaux -qui permettent aux collèges et aux lycées généraux, technologiques et professionnels d’aider les familles qui en ont besoin à couvrir les frais de restauration scolaire, d’internat, de transport, de fournitures ou de sorties scolaires, mais aussi de santé bucco dentaire ou d’optique, sans limitation des usages[4]- connaissent dans le projet de budget 2020 une baisse de 59 millions à 30 millions soit pratiquement 50%. Le motif invoqué est celui de bonne gestion budgétaire : les fonds n’étant pas complètement utilisés par les établissements scolaires, il n’y aurait pas lieu des les abonder davantage.

Faut-il pour autant considérer, comme cette décision le traduit, que les centaines de milliers d’élèves vivant dans des familles en état de grande pauvreté (on en compte 1,2 million en France) peuvent voir leurs besoins fondamentaux satisfaits avec une bourse dont le taux maximal pour un collégien est de 450 € par an, soit, comme le souligne Jean-Paul Delahaye, 2 € par jour de classe ? Bien entendu, non. Mais, pour que les fonds sociaux soient effectivement bien utilisés dans tous les établissements, encore faudrait-il que les familles et les élèves soient informés chaque année de l’existence de ce fonds et que les chefs d’établissement soient appuyés par des personnels sociaux et de santé effectivement présents dans le collège ou le lycée, connaissant bien les élèves et ayant avec eux un rapport de confiance et de tact qui permet de dire la difficulté que l’on cache le plus souvent, par honte d’être pauvre. Jean-Paul Delahaye invite à imaginer ce qui se passerait dans les médias et les lycées si les fonds destinés à payer les « colles » des élèves de classes préparatoires aux grandes écoles (qui se montent, chaque année, à 70 millions d’euros, soit plus du double des fonds sociaux prévus pour 2020) étaient réduits dans les mêmes proportions. On touche bien là à une énorme hypocrisie : on ne s’attaque pas au fonds destinés à aider les élèves reconnus comme l’élite scolaire à préparer leurs concours, mais on peut, sans crainte de susciter de remous, s’attaquer à ceux destinés aux élèves pauvres. On rêverait d’une République plus fraternelle !

La lecture de l’essai d’Alain Bouvier est donc doublement salutaire. D’une part, parce qu’elle soulève des questions fort pertinentes sur le système éducatif français. D’autre part, parce qu’elle incite les lecteurs à s’en poser d’autres encore.

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[1]Alain Bouvier, Propos iconoclastes sur le système éducatif français, Berger-Levrault, 2019, voir notre précédent billet : https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/181019/radioscopies-d-un-ministre-mi-parcours-la-politique-du-puzzle

[2] Le précédent billet a traité de la deuxième partie, voir note 1

[3]https://www.liberation.fr/france/2019/10/17/eleves-en-grande-precarite-ces-fonds-sociaux-devraient-etre-intouchables_1757997

Jean-Paul Delahaye est notamment l‘auteur d’un rapport, publié en mai 2015, qui a fait date : Grande pauvreté et réussite scolaire, le choix de la solidarité pour la réussite de tous

https://www.education.gouv.fr/cid88768/grande-pauvrete-et-reussite-scolaire-le-choix-de-la-solidarite-pour-la-reussite-de-tous.html

[4]La circulaire no 98-044 du11 mars 1998 a posé le principe : « Aucun enfant ne doit être exclu d'une activité dans l'école parce que ses parents ne sont pas en mesure d'en assurer le financement. Ainsi, l'éducation nationale doit répondre impérativement aux situations difficiles que peuvent connaître des collégiens, des lycéen et des élèves de l'enseignement spécialisé du second degré ou leurs familles pour assumer les dépenses de scolarité et de vie scolaire. À cette fin, il a été créé un fonds social collégien et un fonds social lycéen, complétés en 1997 par la création d'un fonds social pour les cantines destiné à faciliter l'accès de ces mêmes élèves à la restauration scolaire. Les fonds sociaux doivent assurer l'égalité de tous ».

La circulaire n° 2017-122 du 22-8-2017 rappelle que « les fonds sociaux seront ainsi concentrés sur des interventions ciblées concernant des situations particulièrement difficiles ne pouvant être en tout ou partie prises en compte par les dispositifs de droit commun. L'objet des fonds sociaux est de répondre aux besoins élémentaires et essentiels de l'élève pour assurer une scolarité sereine et sans rupture. Ils sont destinés à faire face à des situations difficiles ponctuelles pour couvrir différents frais liés à la scolarité et tout particulièrement la demi-pension (…) Exceptionnellement et à titre temporaire, la gratuité des repas pourra être accordée (…)». https://www.education.gouv.fr/pid285/bulletin_officiel.html?cid_bo=118460

 

 

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