«Excellence» affichée vs «élite» discrète: les mots pour le dire et le taire

Surreprésentés dans une spécialité en terminale, les élèves d’origine sociale très favorisée incitent à passer au crible des valeurs républicaines le curriculum des élèves français, marqué par un impitoyable dualisme plutôt que par le prétendu « élitisme républicain ». « Élite » pour les uns, et « excellence » pour les autres, vaste chantier, chantier vital pour notre République.

La Note d'Information n° 21.22 de la DEPP[1], datée de mai 2021, relève, à propos des choix de spécialités des lycéens généraux en première et terminale, que « la doublette la plus fréquente en terminale est la très classique “mathématiques, physique-chimie”, issue pour moitié de la triplette “mathématiques, physique-chimie, SVT”. C’est la doublette avec la plus importante surreprésentation d’élèves d’origine sociale très favorisée ».

Rien d’étonnant à cela : pour être admis dans les classes préparatoires aux grandes écoles, cette « doublette » a tout de la combinaison gagnante. L’élite sociale qui est aussi l’élite bien informée sur les parcours d’élite scolaire fait donc un choix stratégique. Sa surreprésentation dans ce choix montre que « l’égalité des chances » est loin d’être réalisée à l’Ecole. C’est l’occasion de s’interroger sur ce qu’ « excellence » et « élite » veulent dire dans la langue de l’éducation nationale.

Si le pluriel prédomine pour « politiques éducatives » (voir notre précédent billet), c’est le singulier qui s’impose quand on parle d’ « excellence » ou d’ « élite ». La première page des 214 résultats pour « excellence » sur le site du ministère affiche « internats d’excellence », « une ambition d’excellence pour chacun des élèves des quartiers », « les cités éducatives, un label d’excellence », « campus des métiers et des qualifications d’excellence », « concours général des lycées et des métiers : un prix d’excellence ». L’« élite » affiche dix fois moins de résultats (21), qui concernent surtout le sport et  les langues anciennes.

Ce qui est clairement affiché, c’est la volonté de proposer l’excellence aux élèves des quartiers (sic) au travers d’internats, campus, cités éducatives, y compris avec le concours général des métiers -les prix d’excellence ne concernent pas que les latinistes-.

En revanche, de ne parler principalement d’élite qu’à propos d’élite sportive sans rien afficher de ce que chacun admet tacitement comme filière d’élite, élite scolaire, celle qui conduit de la mention très bien au baccalauréat général et technologique aux classes préparatoires aux grandes écoles et auxdites grandes écoles.

Les choses sont claires : l’excellence, c’est pour les élèves issus des quartiers populaires, ou pour certains d’entre eux (les meilleurs élèves détachés de leur établissement de proximité pour intégrer un internat d’excellence) ; l’élite scolaire, elle, se destine pour sa part aux CPGE puis aux grandes écoles dans une discrétion de bon aloi, CPGE où l’accueil est bien plus sélectif et l’encadrement bien plus fort que dans les universités : selon L'Etat de l'Ecole 2020, publication ministérielle, en 2019 un élève de CPGE coûtait  15710 € à la dépense publique alors qu’un étudiant coûtait  10110 €[2].

Ces deux singuliers en disent beaucoup sur la voie unique, ordonnée, de l’élitisme qui n’a de républicain que les fausses apparences, et sur la dualité fondamentale de l’Ecole française : comme il y a eu jadis, l’ordre primaire et l’ordre secondaire, étanches l’un à l’autre, offrant des voies séparées de formation d’une durée bien distincte, il y a désormais l’excellence qui récompense les élèves « méritants » des quartiers populaires, et la vraie élite scolaire qui se protège et se reproduit derrière les murs des lycées abritant les meilleurs classes préparatoires aux grandes écoles, puis sur les campus de ces grandes écoles.

Deux voies différentes pour des publics différents, avec des objectifs bien différents : un bac pro voire un BTS pour les uns, l’entrée dans l’élite dirigeante pour les autres.

La course à l’élite est réservée à ceux qui savent repérer l’itinéraire qui y conduit dès le choix entre le public et le privé, et, au sein de l’un comme de l’autre, celui des meilleurs établissements, des options ségrégatives, des spécialités porteuses, et du meilleur coaching scolaire. Jamais on ne touche aux crédits réservés à l’accompagnement éducatif haut de gamme et fort onéreux constitué par les colles proposées aux élèves de CPGE[3]. En revanche, on n’hésite pas à réduire drastiquement les crédits alloués aux fonds sociaux collégiens et lycéens[4] qui concernent ceux qui peuvent au mieux espérer épanouir leurs talents dans une cité éducative ou un internat d’excellence.

Envisager « la sélection des meilleurs par la promotion de tous », comme le souhaitait Paul Langevin, nécessiterait de sortir de ce dualisme scolaire de fait. Que substituer au mirage du « mérite » et à l’illusion de la « méritocratie républicaine » ?

Sans doute définir le contenu du capital culturel transmis à tous, entre 3 et 18 ans, durée légale depuis 2019 de l’obligation de formation. On est loin ici des « fondamentaux » pour tous et de la culture pour ceux qui la « méritent » (et/ou en héritent). Définir aussi, en complémentarité de cet horizon culturel commun, des spécialisations progressives permettant d’approfondir la maîtrise de tel ou tel domaine de culture.

Mais cela ne suffit pas. On sait combien les stratégies de formation de l’élite scolaire s’accommodent de l’entre soi et d’une forme d’apartheid éducatif.

Cet apartheid, qui débute dès les « enfances de classes » décrites par Bernard Lahire[5], est conforté à l’école par les inégalités de composition sociale des écoles, collèges et lycées, publics et privés, d’une part, par les possibilités de sélection offertes par les choix d’options, de langues ou de spécialités, d’autre part.

Il y a donc une question politique de fond : comment faire advenir enfin l’Ecole de la République, de la fraternité entre tous les enfants qu’elle accueille, et de l’égalité de traitement entre tous et de la liberté d’épanouissement pour chacun ?

Comment donc passer du singulier de l’élite scolaire au pluriel des élites, en transformant le curriculum actuel qui est pensé en vue d’un seul modèle d’élite ?

Sans aucun doute en dépassant l’assignation à une excellence soigneusement définie pour les uns et l’assignation pour les autres à la voie royale. Le bien-être à l’Ecole de tous, élèves, parents, personnels, y gagnerait certainement[6]. Transformer le curriculum, c’est s’attaquer à la question des contenus d’enseignement, d’évaluation des apprentissages, du recrutement et de la formation des futurs enseignants.

Vaste chantier, chantier vital pour notre République.

______________________________________________________________________________

[1] Note d’information n° 21-22 de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance, mai 2021.

https://www.education.gouv.fr/des-choix-de-specialites-plus-classiques-en-premiere-comme-en-terminale-pour-les-eleves-d-origine-323282

[2] https://www.education.gouv.fr/l-etat-de-l-ecole-2020-307185

En 2003, la dépense moyenne pour un étudiant de premier cycle universitaire était de 6820 €,  celle d'un étudiant d'IUT de 9320 € et celle d'un élève de CPGE de 13170 € - soit le double d'un étudiant de premier cycle universitaire (chiffres cités par R-F Gauthier et A. Robert dans L'Ecole et l'argent,  Retz, 2005). En 2019, la dépense publique pour un élève de CPGE est supérieure de 50% à celle pour un étudiant.

[3] Dans son rapport publié en 2015, Grande pauvreté et réussite scolaire, Jean-Paul Delahaye observait : « En 2013, la somme consacrée à cette dépense sur le budget de l’enseignement scolaire a été de 70,4 millions d’euros pour 83 520 étudiants de CPGE, soit 843 euros par élève, à comparer aux 270 millions d’euros pour l’accompagnement éducatif pour 893 000 élèves, soit 302 euros par élève ». https://www.education.gouv.fr/grande-pauvrete-et-reussite-scolaire-le-choix-de-la-solidarite-pour-la-reussite-de-tous-8339

[4] https://www.mediapart.fr/journal/france/291019/enfants-pauvres-blanquer-reduit-de-moitie-les-fonds-sociaux

[5] Lahire, B (dir.), Enfances de classes,  Seuil, 2019. La récente étude CONFEADO de Santé publique France à propos des effets du confinement indique que « les enfants et les adolescents qui ont ressenti davantage de détresse sont ceux qui étaient issues de familles plus fragilisées (familles monoparentales, avec un niveau d’étude plus faible, davantage ouvriers ou employés, nés à l’étranger, et en situation d’isolement social) et exposés à des conditions de logement difficiles ou à des conditions économiques difficiles (…) Les enfants les plus résilients étaient ceux qui n’ont pas eu de détresse pendant le confinement, avaient de meilleures conditions de vie, avec des activités à l’extérieur, des contacts avec des amis, une consommation modérée des réseaux sociaux et ayant eu des activités ludiques avec des adultes tous les jours ».

https://www.santepubliquefrance.fr/les-actualites/2021/le-confinement-vecu-par-les-enfants-et-les-adolescents-premiers-resultats-de-l-etude-confeado

[6] Voir l’essai co-écrit avec Jean-Louis Durpaire Le bonheur, une révolution pour l’Ecole, Berger-Levrault, 2021

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2021/01/28012021Article637474149233833545.aspx

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.