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Billet de blog 24 août 2022

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Rentrée scolaire : quels enjeux véritables ?

Deux tribunes parues cette semaine tentent d’éclairer les enjeux de politique éducative de cette nouvelle rentrée scolaire. Enjeux cruciaux, qui ne sauraient occulter l’enjeu fondamental de la politique des savoirs.

Jean-Pierre Veran
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A l’approche de la rentrée scolaire, deux tribunes publiées l’une dans Libération par Y. Trigance, secrétaire national du Parti socialiste (école, éducation, accès aux savoirs) le 22 août[1], l’autre dans Le Monde par le sociologue Pierre Merle, le 24 août[2], éclairent les enjeux de ce moment rituel de focalisation sur l’Ecole. Il peut être intéressant d’y repérer des angles communs, des angles spécifiques, et de pointer ce qui pourrait être également présenté comme un autre défi essentiel.

Sans surprise, le premier enjeu pour l’un, défi pour l’autre, est constitué par la crise du recrutement des enseignants de premier et second degrés, aggravée, souligne Y. Trigance, par l’augmentation des démissions et ruptures conventionnelles d’enseignants recrutés épuisés par leur travail. Les deux auteurs pointent la question de l’attractivité du métier, Pierre Merle rappelant que le traitement des enseignants, après quinze ans d’ancienneté, est 20% en dessous de la moyenne européenne. Mais l’attractivité repose aussi selon Y Trigance sur la formation initiale et continue, les conditions de travail, la mobilité professionnelle, la gestion des ressources humaines ; P. Merle pour sa part insiste sur les effets de la réforme de la formation et du recrutement par M. Blanquer, qui a paupérisé l’entrée dans le métier, en soumettant en même temps les professeurs et CPE en formation à des exigences invraisemblables.

Les deux auteurs soulignent un deuxième défi ou enjeu : celui de la lutte contre les inégalités et pour davantage de mixité sociale. Pierre Merle souligne le succès des politiques de mixité sociale initiées dans les collèges par N. Vallaud-Belkacem et la réforme récente du système d’affectation dans les lycées parisiens et appelle à leur amplification. Y. Trigance s’inquiète pour sa part de la mise en œuvre du projet « Marseille en grand » dans lequel il voit un risque de différenciation accrue entre les établissements, avec une ségrégation sociale renforcée.

Le troisième défi selon P. Merle est celui du niveau des élèves français. Il rappelle que «  Dans la dernière enquête TIMSS, en mathématiques, le score moyen des collégiens français de 4e (483 points) est bien inférieur à la moyenne de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE, 511). En moyenne, 11 % des collégiens sont excellents dans les pays de l’OCDE ; seulement 2 % en France ». Relever ce défi impose de renoncer à employer des enseignants mal formés ou pas formés et à augmenter les moyens de l’école élémentaire en rejoignant les standards européens du nombre d’élèves par classe.

Le troisième enjeu, selon Y. Trigance, est celui de l’avenir de la voie professionnelle, dont on sait que les lycéens issus des milieux populaires y sont sur-représentés. Il souligne là encore une évolution dangereuse, tendant à faire passer les lycéens professionnels sous le statut d’apprentis sous tutelle patronale, déjà amorcée par la réduction des enseignements généraux qui leur sont destinés, avec la diminution de leur volume horaire en 2019.

A propos de cette évolution, Y. Trigance pose une juste question : « au nom de quel principe républicain les lycéens de la voie professionnelle – majoritairement issu des milieux les plus modestes et souvent en difficultés scolaires- auraient-ils moins besoin des enseignements fondamentaux que leurs camarades des voies générale et technologique ? ». « Enseignements fondamentaux » étant pris ici non pas au sens très restrictif et blanquérien du terme (lire, écrire, compter, respecter autrui) mais plutôt au sens que leur donnait Jules Ferry, puisque Y. Trigance évoque notamment l’enseignement de la philosophie.

Si l’on va jusqu’au bout de la question, on voit où elle nous conduit : à constater que les savoirs enseignés aux élèves ne le sont pas à tous, que certains savoirs sont destinés à quelques uns pendant que d’autres sont assignés à ne pas y accéder.

L’enjeu fondamental, en cette rentrée comme à toutes celles qui suivront, ne serait-il pas de remettre en question cette organisation hiérarchisée et ségrégative des savoirs enseignés en ouvrant le débat sur ce qu’il faudrait enseigner à tous aujourd’hui ? Débat qui ne devrait pas s’inscrire dans les moules existants : les disciplines enseignées, à l’exclusion de celles qui ne le sont pas, les voies existantes qui pré dessinent les destins scolaires, la séparation entre les « enseignements » à horaire et enseignants affectés et les « éducations à » dépourvues des uns et des autres, etc.. Cette remise à plat de la politique des savoirs est un préalable indispensable à la tenue d’un vrai débat sur la politique éducative, susceptible de déboucher sur une réponse systémique, en rupture avec les jeux sur les paramètres ( une heure en plus ici, une demi-heure en moins là, une nouvelle éducation à ) qui font les délices de nos ministres successifs, et ne changent fondamentalement rien à la crise de notre Ecole. Un enjeu qu’éclaire la récente publication Contre l’Ecole injuste ! évoquée dans notre précédent billet[3]. Un enjeu qui dépasse largement le ministre de l'éducation nationale dont les deux auteurs semblent, par les titres de leurs tribunes -"Rentrée scolaire : premier test d'évaluation pour Pap Ndiaye", "Le nouveau ministre de l'éducation nationale doit relever trois défis pour assurer l'avenir des jeunes Français"- indiquer qu'il pourrait avoir dans ses mains le moyen de répondre à ces défis. Un enjeu très politique, qui concerne non seulement la représentation nationale, mais d'abord toutes les citoyennes et tous les citoyens.

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[1] https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/rentree-scolaire-2022-premier-test-devaluation-pour-pap-ndiaye-20220822_6XWQWOZIDNBR5BLSC7AVNFTWDM/

[2] https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/08/24/le-nouveau-ministre-de-l-education-nationale-doit-relever-trois-defis-pour-assurer-l-avenir-des-jeunes-francais_6138826_3232.html

[3] https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/220822/pour-en-finir-avec-l-ecole-injuste-repenser-les-savoirs-scolaires

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