Rentrée du 2 novembre: quel moment de vérité?

Quel moment de vérité allons-nous vivre le 2 novembre ? Comment faire en sorte que la journée d’hommage à Samuel Paty soit un moment très fort, mais aussi que demain ne ressemble pas à hier ?

L’acte barbare commis contre Samuel Paty, professeur d’enseignement moral et civique, n’a pas fini de susciter sidération, colère, et réactions de défense contre une inqualifiable agression qui a visé au coeur  l’Ecole tout entière, et la République dont elle incarne les valeurs.

Au moment où l’on se questionne sur ce qu’il adviendra à partir de la rentrée du 2 novembre, il est utile de se rappeler ce qui s’est passé en janvier 2015 et après.

Personne n’a oublié la tuerie commise en ce début d’année-là contre la rédaction de Charlie hebdo, ni ce qu’elle avait suscité du côté de l’institution scolaire. La ministre de l’éducation nationale avait alors présenté "onze mesures pour une grande mobilisation de l’Ecole pour les valeurs de la République"[1]. Au cœur d’entre elles, laïcité et transmission des valeurs républicaines, citoyenneté et culture de l'engagement, lutte contre les inégalités et mixité sociale. Parmi ces mesures « Créer un nouveau parcours éducatif de l'école élémentaire à la terminale : le parcours citoyen » reposant notamment sur« une éducation aux médias et à l’information prenant pleinement en compte les enjeux du numérique et des ses usages ». Et la ministre indiquait que « le ministère veillera à ce qu‘un média – radio, journal, blog ou plateforme collaborative en ligne – soit développé dans chaque collège et dans chaque lycée ».

Plus de cinq ans après, où en est-on ? Le parcours citoyen a disparu du discours officiel (voir notre billet du 7 octobre sur la « disparition » des parcours éducatifs[2]). Quant à l’éducation à l’information et aux médias, inscrite dans les programmes du cycle 4 à la fin de l’année 2015[3], elle repose toujours sur l’engagement d’équipes ou de personnels d’établissements accompagnés par le CLEMI[4], notamment de professeurs documentalistes, sans qu’on puisse dire que cette éducation est offerte à tous durant les trois années du cycle 4. Et, pour les médias scolaires, on est bien loin aussi de leur existence dans chaque collège et lycée : la carte des médias scolaires en témoigne[5]. Sont concernés « chaque année des milliers d’élèves[6] » sur plus de douze millions d’élèves dont 5700000 collégiens et lycéens[7].

C’est dire ce qui se joue pendant ces vacances d’automne. S’agit-il de fournir aux enseignants comme à l’ensemble des personnels « un cadrage clair  pour le jour de la rentrée, mais aussi dans la durée, dans le sens d’un renforcement des valeurs de la République », comme l’indique le ministre de l’éducation nationale de la jeunesse et des sports dans un entretien au Journal du dimanche[8] ?

Ne s’agirait-il pas plutôt, si l’on veut éviter que la mobilisation émotionnelle s’étiole dans la permanence de pratiques inchangées, de s’attaquer à ce qui a conduit à ce que si peu de choses changent entre 2015 et 2020, voire régressent, quand les parcours éducatifs ne sont plus évoqués comme un moyen de dépasser le fractionnement des apprentissages en heures d’enseignement disciplinaires en se centrant sur la scolarité de chaque élève, quand l’éducation aux médias et à l’information est loin d’être généralisée, quand les instances de vie collégienne et lycéenne sont en sous-régime, quand l’alliance éducative avec les parents reste si fragile ?

Pour cela, deux changements majeurs devraient intervenir.

Le premier serait de tenir la promesse d’une « Ecole de la confiance » : plus que de « cadrage clair », les personnels ont besoin d’une confiance mise dans leur capacité à concevoir, pour les élèves qui sont en face d’eux, les conditions les plus propices à une réflexion sur les événements qui se sont passés. Une fois la vérité des faits établie, on pourra de manière argumentée, s’approprier collectivement ce que signifient la liberté d’expression, la laïcité. Mais ce ne sera pas de la même manière, ni sur la même temporalité en fonction du public scolaire, et des ressources humaines. Le jour de la rentrée  ne peut être que le premier d’un travail de longue haleine.

Le second, serait de rompre avec la dévolution à un professeur spécifique de l’éducation morale et civique, ou à qui veut bien s’en charger de l’éducation aux médias et à l’information. L’une et l’autre ne peuvent procéder que d’un projet collectif, dans chaque école et établissement scolaire. Si la formation de la citoyenne et du citoyen, leur maîtrise des médias et de l’information  devenaient l’épine dorsale du projet d’école et d’établissement, si chaque élève le vivait au quotidien, si chaque professeur, chaque personnel d’éducation se sentait porteur d’une conception commune de la laïcité et d’un projet commun de formation des citoyens, si les parents étaient en toute occasion éclairés sur les objectifs fondamentaux de l’école publique, entreprise de culture et non d’endoctrinement,  où l’on se livre à la recherche patiente de vérités provisoirement établies et non à l’inculcation de croyances définitives, alors, demain pourrait vraiment ne pas ressembler à hier.

 

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[1]http://www.education.gouv.fr/cid85644/onze-mesures-pour-une-grande-mobilisation-de-l-ecole-pour-les-valeurs-de-la-republique.html

[2]https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/071020/education-au-developpement-durable-les-parcours-educatifs-perdus-de-vue

[3]https://www.education.gouv.fr/au-bo-special-du-26-novembre-2015-programmes-d-enseignement-de-l-ecole-elementaire-et-du-college-3737

[4]https://www.clemi.fr/

[5]https://www.clemi.fr/fr/carte-medias-scolaires.html

[6]https://www.clemi.fr/fr/medias-scolaires.html

[7]https://www.education.gouv.fr/les-chiffres-cles-du-systeme-educatif-6515

[8]https://www.lejdd.fr/Politique/hommage-a-samuel-paty-lutte-contre-lislamisme-blanquer-precise-au-jdd-ses-mesures-pour-la-rentree-scolaire-4000971

 

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