Refonder la laïcité ou la laïciser, enfin ?

Nous avons, dans un billet paru en avril, relevé la manière dont les orientations et instructions pour préparer la rentrée 2012, publiées le 27 mars dans une circulaire parue au Bulletin officiel de l’éducation nationale, instituaient une laïcité d’empêchement[1].

Nous avons, dans un billet paru en avril, relevé la manière dont les orientations et instructions pour préparer la rentrée 2012, publiées le 27 mars dans une circulaire parue au Bulletin officiel de l’éducation nationale, instituaient une laïcité d’empêchement[1].

Etions – nous arrivés, en ce début de printemps 2012, au bout d’une sorte de retournement historique ? Le combat laïque des siècles précédents avait en effet visé à affranchir en France l’école, l’Etat et les citoyens de l’autorité d’une église ultra majoritaire, dont la puissance s’exprimait notamment au travers de son contrôle des enseignements. De glissements interprétatifs en glissements idéologiques, la laïcité en est arrivée à être brandie comme un principe d’empêchement visant très particulièrement une partie de la communauté nationale, un culte en particulier qui a pour particularité de n’être pas constitué en église et d’être minoritaire. C’est sans doute un paradoxe générique de la laïcité française que souligne Jean Beaubérot[2] : confondue avec « une religion civile franco-républicaine », elle est coutumière du « grand écart », « laïcité à géométrie variable », en contradiction avec le principe républicain d’égalité entre les citoyens, marquée par « l’absence complète de logique interne, de cohérence laïque au pays de Descartes ». Et les observateurs étrangers avertis de nous dire, selon le même auteur : « Ayez une laïcité, laïcité libérale ou autoritaire, c’est votre affaire. Veillez cependant à ce qu’elle soit à peu près la même pour tout le monde. »

On ne pouvait donc manquer de s’intéresser aux propos du nouveau président de la République, élu en mai.

On a retenu de son discours de lancement de campagne du Bourget, le 22 janvier dernier, que « Présider la République, c’est être viscéralement attaché à la laïcité, car c’est une valeur qui libère et qui protège. Et c’est pourquoi j’inscrirai la loi de 1905, celle qui sépare les Églises de l’État, dans la Constitution. ». On peut se demander, outre si un attachement viscéral, c’est à dire irraisonné, est la meilleure des garanties, s’il faut donc considérer comme insuffisant l’article 1er de notre actuelle constitution : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances ». A fortiori, quand le préambule de la constitution de 1946, qui fait partie de notre bloc constitutionnel, assure que « la nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture. L’organisation de l’enseignement public, gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l’Etat

On n’a pas manqué non plus de noter qu’il a rendu hommage, le jour de son investiture, à Jules Ferry. « Faire de l'Ecole un lieu d'intégration de tous les enfants de la République reste la plus belle de nos ambitions nationales (…) Lieu de l'égalité, l'école publique est aussi celui de la laïcité. Elle est le cadre où s'acquiert la liberté de conscience, cette « liberté souveraine de l'esprit ; (...) cette idée qu'aucune puissance ou intérieure ou extérieure, aucun pouvoir et aucun dogme ne doit limiter le perpétuel effort et la perpétuelle recherche de la raison humaine » comme la définissait Jean JAURES. La confiance dans les ressources de leur propre esprit, et les moyens de trouver ces facultés, de les exploiter, de les développer, de les exercer souverainement : voilà ce que l'Ecole doit apporter à tous ses enfants. Voilà ce que l'Etat doit permettre à l'Ecole d'être. (…). Mais l'Ecole est bien plus que cela. L'école est l'esprit de la République (…) Et l'Ecole garde toujours cette haute fonction que Jules FERRY lui conférait dans cette même Lettre aux Instituteurs : « (...)préparer à notre pays une génération de bons citoyens ». Egalité, mixité, laïcité, instruction, apprentissage de la citoyenneté : Tels sont les principes contenus dans les lois dites Ferry. 
Ils sont vivants. Ils trouveront toute leur place dans la politique que je conduirai pour que la génération qui vient vive mieux que la nôtre et pour que la promesse républicaine soit scrupuleusement tenue ».

Dans sa lettre à tous les personnels de l’éducation nationale publiée le 26 juin, le ministre Vincent Peillon et la ministre  déléguée George Pau-Langevin écrivent sobrement : « L’Ecole de la République est une école de l’exigence et de l’ambition (…). C’est un lieu d’enseignement laïque, d’émancipation et d’intégration de tous les enfants. C’est notre maison commune, vecteur de promotion et de justice sociale, lieu de transmission des valeurs de la République ».

Refonder la laïcité pourrait être à l’ordre du jour d’un gouvernement qui a l’ambition de refonder l’Ecole Pour ce faire, il ne suffira pas de revenir aux pères et aux textes fondateurs, cités par le Président. En lisant des articles publiés dans la revue Tréma[3], qui consacre son numéro d’avril 2012 au thème Laïcité, éducations, diversités, on perçoit bien qu’il n’y eut jamais d’âge d’or de la laïcité. L’étude d’un corpus de manuels[4] établit combien la morale transmise à l’école publique au 20e siècle était empreinte de catholicité ; sous un vernis de neutralité et d’universalisme, se dégage le caractère surplombant d’une identité culturelle particulière[5], qui constitue l’unité profonde des deux Ferry, Ferry laïque et Ferry Tonkin[6]. Refonder la laïcité aujourd’hui ne consisterait donc pas à un retour vers des origines réputées pures. Inscrire la loi de 1905 dans la constitution ne saurait en tenir lieu.

A partir de la réalité multiculturelle du monde et de la société française d’aujourd’hui, il s’agirait plutôt d’appliquer le principe de laïcité dans toute son ambition émancipatrice et véritablement universelle. Ce qui passerait par une reconnaissance nouvelle accordée aux identités multiples qui composent le corps social, par le refus de réduire la subjectivité de l’individu à une appartenance religieuse  ou ethnique assignée, d’interpréter un vêtement comme la manifestation univoque et hostile à la République de convictions religieuses, politiques ou philosophiques. En un mot, le défi d’aujourd’hui ne serait-il pas de laïciser –enfin ?- la laïcité ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-veran/070412/orientations-et-instructions-pour-la-rentree-2012-vers-une-laicit

[2] Baubérot, Jean, Laïcité, 1905-2005, entre passion et raison, Seuil, 2004, p 179-180

[3] Revue scientifique éditée par le Centre d’études de documentation et de recherche en histoire de l’éducation, IUFM, Université Montpellier2, http://trema.revues.org/2689 

[4] Gleyze, Jacques, Corps laïques ou corps religieux ? Une analyse des manuels de morale au 20e siècle,  in Tréma, n° 37, avril 2012

[5] Zoïa, Geneviève, Laïcité et identité culturelle, in Tréma, n° 37, avril 2012

[6] Voir notre billet du 15 mai 2012, Jules Ferry, quel message pour l’école d’aujourd’hui ? http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-veran/150512/jules-ferry-quel-message-pour-l-ecole-d-aujourd-hui

 

 

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