Pierre Delion (pastiche) : "Le packing ne marche pas, je l'ai prouvé"

Dans cette interview exclusive [poisson d'avril], Pierre Delion revient sur les résultats de l'étude sur le packing enfin publiée, 10 ans et demi après son début, et sur sa conception des soins pour les enfants autistes et psychotiques.

 

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Question : Vous n'avez pas fait connaître très largement les résultats de l'étude qui a duré huit ans ? Pourquoi ?

Pierre Delion : Les résultats n'étaient pas conformes à ce que nous attendions. Le packing avec des draps froids mouillés n'avait pas de résultats différents des enveloppements secs. Or, nous postulions une différence compte tenu de l'effet lié à l'eau et de celui lié au choc thermique.

Question : La puissance statistique de l'étude était-elle suffisante ?

PD : M'en parlez pas ! Nous estimions qu'il fallait 150 participants, et nous n'en avons pu en convaincre que 44.

Question : Pourquoi ?

PD : Comment voulez-vous convaincre des parents (les enfants, on ne leur demande pas leur avis) d'entrer dans un protocole de recherche, certes admis par un comité d’éthique et toléré exceptionnellement par la HAS, si celle-ci  le désapprouve hors protocole de recherche, comme elle l'a fait en 2012 dans ses recommandations pour les interventions chez les enfants et adolescents autistes, quatre ans après le début de l'étude.

Pierre Delion : "Mon combat pour une psychiatriue humaine" © Albin-Michel Pierre Delion : "Mon combat pour une psychiatriue humaine" © Albin-Michel

Question : Pourquoi la HAS a-t-elle pris cette position ?

PD : Incompétence. Le rapport de la HAS est fait de manière partiale, avec des gens qui ne sont pas des soignants, une situation dénoncée par la revue Prescrire. Le texte au final recommande d'écarter la psychanalyse, la psychothérapie institutionnelle et d'interdire le packing. Cela se fait sous la pression de certains scientifiques qui ne savent rien du packing – que peut dire à ce sujet un généticien ? C'est pourtant leur avis qui a prévalu.

Question : Quelle est votre conception des TED (troubles envahissants du développement) ?

PD : On y regroupe aujourd'hui l'autisme typique de Kanner, la psychose infantile et les dysharmonies évolutives de type psychotique inventées par Misès. Il y a donc trois types de TED. Le problème, c'est que l'on veut appliquer les mêmes traitements aux trois catégories, alors que l'expérience montre que ceux-ci doivent être différents pour un enfant psychotique et pour un enfant autiste. En d'autres termes, pour trois catégories différentes, il faut trois types de soins différents. Aujourd'hui, il n'y a que les méthodes comportementalistes pour tous.

Question : Quel type ou profil de TED était inclus dans votre étude ?

PD : Vous ne croyez pas quand même que nous allions faire les difficiles, compte tenu de la difficulté de recruter assez de cobayes ? Nous nous sommes contentés du critère du symptôme (troubles du comportement, automutilation). Et pour la publication dans une revue, ce n'était pas opportun d'utiliser les catégories de la CFTMEA [Classification Française des Troubles Mentaux de l'Enfant et de l'Adolescent]..

Question : Pourquoi ne pas avoir constitué un groupe contrôle, constitué d'enfants recevant le "treatement as usual" , l'ABA par exemple ?

PD : C'était trop risqué. Et pour se faire agonir d'injures ensuite par les psychanalystes du monde entier ? Plus sérieusement, en France, dans nos hôpitaux de jour ou avec hospitalisation complète, on ne peut dire que l'ABA est le "traitement habituel". Nous aurions bien été en peine d'avoir du personnel qualifié pour pratiquer l'ABA. De plus, quand nous proposons, comme je le fais, aux parents de choisir une méthode éducative, ils préfèrent en général ABA et TEACCH aux méthodes éducatives classiques, basées sur le jeu, pratiquées dans nos hôpitaux et s'adressent donc ailleurs. Nous aurions eu notre groupe contrôle ... mais pas notre groupe de cobayes du packing.

De toute façon, la revue PLOS One affiche des critères de qualité minimaux. Pas besoin de se mettre trop en frais.

Question : Dans vos mémoires, vous décrivez le packing comme effectué avec des draps passés à l'eau du robinet. Or, il est aussi pratiqué avec des draps passés au réfrigérateur. Qu'en était-il dans votre étude ?

PD : Nous n'avons pas tous pratiqué exactement le même procédé tout le temps. Mais quelle importance : de toute façon, l'étude a prouvé que çà ne marchait pas.

Question : Vous ne mentionnez pas avoir été gênés dans votre recherche par l'instruction ministérielle de Ségolène Neuville visant à interdire la pratique du packing ...

PD : Ah oui, c'est vrai, j'avais oublié. Mais le packing est pratiqué dans le secteur sanitaire, alors que les instructions concernaient le secteur médico-social avec ces p... de CPOM. Donc, pas de gêne. Merci de me le rappeler, pour l'utiliser comme argument.

Question : Les recherches impliquent le consentement libre et éclairé du patient (ici de ses parents). Le fait d'avoir le point de vue de la HAS ne permet-il pas ce consentement éclairé ?

PD : Joker.

Question : C'est la Fédération Française de Psychiatrie qui a élaboré les recommandations sur le diagnostic précoce des enfants autistes en 2005. Il est recommandé d'utiliser la classification internationale (CIM-10). Votre conception s'écarte de ces recommandations, en s'appuyant sur la CFTMEA.

PD : Personne ne peut s'en plaindre. Le logiciel qui sert dans le secteur sanitaire psychiatrique aux statistiques, le RIMP (relevé d'information médicalisée psychiatrie), a un module, fourni par les éditeurs de la CFTMEA, qui transforme les dysharmonies en TED. Nous sommes administrativement irréprochables.

Question : Ségolène Neuville a déclenché des inspections des ARS, dans les services de pédopsychiatrie, sur l'application des recommandations de 2005 sur le diagnostic, que vous avez approuvées. Qu'en pensez-vous ?

Réponse : Mes collègues n'ont pas l'habitude de contrôle de leur activité par les ARS, par des technocrates incompétents.

Question : Mais les contrôles se faisaient par des médecins ou sous leur contrôle.

PD : Un médecin de l'ARS reste, sous son diplôme, un technocrate ou bureaucrate. A vous de choisir.

Question : Mais ...

PD : La réaction vigoureuse de nos associations professionnelles a permis de paralyser l'action des ARS Il n'y a que l'ARS Nouvelle-Aquitaine qui a fait un contrôle systématique des diagnostics. Heureusement, elle a pu constater que nos collègues n’appliquent pas pour l'instant les recommandations de 2005 de la HAS ( à 6/7 ème m'a-t-on dit).

Le même constat résulte de l'étude CEKOIA dans le secteur médico-social menée pour l'ARS et les 4 départements de Bretagne, puis par CEKOIA-ARGOS dans le secteur sanitaire.

Nos collègues, soit par inertie, soit par conviction, arrivent à freiner l'application des recommandations de la HAS et de l'ANESM. Belle démonstration de la résistance au changement. On ne pourra pas nous le reprocher, car nous pourrons dire que nous avons été contaminés par l'autisme de nos patients. Et tac !

Question : Exemple de l'utilisation de la CFTMEA dans "Le Monde" de ce week-end

  • Pour Julie (elle a requis l’anonymat), mère de trois enfants issus de deux unions, l’engrenage a débuté fin 2011. Alertée par le médecin de la crèche d’un possible autisme concernant son fils, elle se rend au centre d’action médico-sociale précoce le plus proche. « A l’époque, mon plus jeune fils avait 3 ans et demi, 4 ans. Il ne me regardait jamais, il pleurait énormément, avait une façon de jouer très spécifique, en alignant les objets. Il pouvait rester des heures à la même place sans bouger. Tout le tableau clinique de l’autisme, comme je l’ai appris plus tard. » Mais la pédopsychiatre balaie d’un revers de main ses soupçons, évoque une « dysharmonie évolutive ». Elle accuse Julie de projeter des angoisses sur ses enfants et de vouloir à tout prix qu’ils soient malades. Le fameux syndrome de Münchhausen par procuration.

PD : C'est la faute à pas de chance. Aujourd'hui, tout parent normalement constitué trouve sur Internet que "dysharmonie évolutive" est synonyme d'autisme. Il n'y a pas besoin de manier le RIMP avec son module pour le savoir.

Question : Que pensez-vous du syndrome de Münchhausen par procuration ?

PD : A ma connaissance, personne ne prétend que je soutiens cette ânerie.  Mais par confraternité, je ne peux critiquer les collègues qui en font état. Comme le Pr Botbol.

Question : Quelle est l'étiologie de l'autisme ? Êtes-vous d'accord avec les recommandations de la HAS de 2012 disant que cela n'a pas de lien avec les relations avec la mère ? Êtes-vous d'accord avec une étiologie essentiellement génétique (héréditaire ou par mutations de novo) ?

PD : Je dirai que l'origine est "multifactorielle". Et que les généticiens ne sont pas compétents en autisme. Vous savez que nous sommes, dans le milieu, contre les recommandations 2012 de la HAS.

Question : Vous avez dit (9 mars 2013) :

  • "Les parents sont très souvent aux prises avec des difficultés psychopathologiques, soit parce que la maladie de leur enfant les rend malades dans leur parentalité, soit parce qu'ils sont eux-mêmes en difficultés psychopathologiques. (ce dernier point est toutefois de plus en plus difficile à aborder, voire même interdit!)"

PD : Mon ami Michel Balat n'aurait pas dû publier ces propos, dont on constate évidemment le caractère interne au milieu.

Question : Si vous estimez que les parents ont des difficultés psychopathologiques, pourquoi les enfoncer vous en disant qu'ils sont malades (votre ami Jacques Hochman, qui vous a bien défendu sur le packing, considère qu'ils sont contaminés par l'autisme de leur enfant) ?

PD : Je suis d'accord avec lui. Les associations de familles sont sectaires, contaminées, envahies par le fantasme du vol d'enfants compte tenu de l'efficacité de nos prises en charge.

Question : Il ne semble pas trop difficile d'aborder cette problématique avec les juges pour enfants ?

PD : Non, encore heureux. Il nous reste quand même des personnes qui nous écoutent.

Question : Le packing était utilisé au Spiegelgrund de Vienne, suivant le livre d'Edith Sheffer : "Les enfants d'Asperger". Qu'en pensez-vous ?

PD : Vous me l'apprenez. Nous n'avons pas l'habitude de lire la littérature scientifique internationale, qui ne nous est pas favorable. C'est une stratégie collective de défense, comme dit mon camarade Christophe Dejours.

Question : Le témoignage d'un ancien pensionnaire est accablant . Qu'en pensez-vous ?

PD : D'abord, que nous n'avons pas eu des témoignages semblables, parce que nous pratiquons le packing avec des autistes non verbaux.

Question : Lors de journées de la psychothérapie institutionnelle tenues à Landerneau, vos camarades ont défendu le packing en le comparant aux piqûres et se sont inquiétés d'une possible interdiction des électrochocs.

PD : Je n'ai jamais défendu le packing en me basant sur l'aspect douloureux de la pratique. Mes camarades sont "plus royalistes que le roi". Je ne veux pas me situer au même niveau, sur ce plan, que Lovaas ou mon ennemie lilloise, Vinca Rivière.

Question : Dans vos mémoires, vous vous félicitez d'avoir été constamment soutenu par le Pr Cohen, de la Pitié-Salpêtrière.

PD : Je ne saurais pas le remercier assez pour son soutien essentiel. Il a pourtant réduit considérablement le recrutement de cobayes en demandant aux médecins et internes de son service d'examiner d'abord les problèmes somatiques possibles des enfants, avant de les admettre dans le protocole de recherche. Cela a entraîné une chute drastique des candidats possibles. D'autre part, il accepte que soient expérimentés dans son service, pour des situations similaires, les électrochocs, ce qui réduit encore les candidats.

Question : Les lacaniens ne vous ont pas vraiment soutenu sur le packing ...

PD : Nul n'est parfait. Et quand il s'agit d'orthodoxie, il n'y a pas beaucoup de tolérance.

Question : L'étude a duré longtemps, elle conclut à l'inefficacité du packing. Vous proposez de faire de nouvelles études ? Pourquoi ?

PD : La longueur de l'étude (démarrée en janvier 2008, résultats publiés en juin 2018) a permis de couvrir la pratique du packing dans les services utilisateurs, malgré les positions de la HAS. Faire de nouvelles études permettraient pareillement de couvrir le maintien de sa pratique. Et après tout, nous pratiquons la psychothérapie institutionnelle, qui n'a jamais montré son efficacité dans l'autisme. L'important est de croire.

Références :

  • PLOS One 29 juin 2018 Therapeutic body wraps (TBW) for treatment of severe injurious behaviour in children with autism spectrum disorder (ASD): A 3-month randomized controlled feasibility study

Pierre Delion , Julien Labreuche, Dominique Deplanque, David Cohen, Alain Duhamel, Céline Lallié, Maud Ravary, Jean-Louis Goeb, François Medjkane, Jean Xavier, on behalf of The Therapeutic Body Wrap Study group

Cette interview a été proposée au Gorafi. Elle a été rejetée car trop technique ! Malgré nos efforts pédagogiques.


Je ne veux prendre aucun risque de diffusion de ce pastiche  en dehors du 1er avril. D'où modification du titre, du résumé et de l'image.

Quelques extraits authentiques de Pierre Delion :

  • Nous estimions qu'il fallait 150 participants, et nous n'en avons pu en convaincre que 44.
  • Comment voulez-vous convaincre des parents (les enfants, on ne leur demande pas leur avis) d'entrer dans un protocole de recherche, certes admis par un comité d’éthique et toléré exceptionnellement par la HAS, si celle-ci  le désapprouve hors protocole de recherche, comme elle l'a fait en 2012 dans ses recommandations pour les interventions chez les enfants et adolescents autistes.
  • Le rapport de la HAS est fait de manière partiale, avec des gens qui ne sont pas des soignants, une situation dénoncée par la revue Prescrire. Le texte au final recommande d'écarter la psychanalyse, la psychothérapie institutionnelle et d'interdire le packing. Cela se fait sous la pression de certains scientifiques qui ne savent rien du packing – que peut dire à ce sujet un généticien ? C'est pourtant leur avis qui a prévalu.
  • On y regroupe aujourd'hui l'autisme typique de Kanner, la psychose infantile et les dysharmonies évolutives de type psychotique inventées par Misès. Il y a donc trois types de TED. Le problème, c'est que l'on veut appliquer les mêmes traitements aux trois catégories, alors que l'expérience montre que ceux-ci doivent être différents pour un enfant psychotique et pour un enfant autiste. En d'autres termes, pour trois catégories différentes, il faut trois types de soins différents. Aujourd'hui, il n'y a que les méthodes comportementalistes pour tous.
  • De plus, quand nous proposons, comme je le fais, aux parents de choisir une méthode éducative, ils préfèrent en général ABA et TEACCH aux méthodes éducatives classiques, basées sur le jeu, pratiquées dans nos hôpitaux et s'adressent donc ailleurs.
  • "Les parents sont très souvent aux prises avec des difficultés psychopathologiques, soit parce que la maladie de leur enfant les rend malades dans leur parentalité, soit parce qu'ils sont eux-mêmes en difficultés psychopathologiques. (ce dernier point est toutefois de plus en plus difficile à aborder, voire même interdit!)"
  • Les associations de familles sont sectaires, contaminées, envahies par le fantasme du vol d'enfants compte tenu de l'efficacité de nos prises en charge.C'est le point de vue de Jacques Hochmann. Pierre Delion estime aussi que les associations sont sectaires. Il n'est pas allé plus loin. Mais aucun psychiatre n'a critiqué dans la presse professionnelle les élucubrations péjoratives de J. Hochmann publiées depuis plus de 20 ans (ci-dessous).
  • Je ne saurais le remercier assez pour son soutien essentiel [au sujet de David Cohen, de la Pitié-Salpêtrière].

Les dernières recommandations sur le diagnostic des enfants et adolescents (HAS 2018) ne mentionnent plus la CFTMEA et préconisent de parler du trouble du spectre de l'autisme, en référence au DSM 5, en attendant la CIM 11 (page 23). L'argumentaire (page 141) ne mentionne plus les correspondances CIM 10 - DSM 5 - CFTMEA. Dans les RBPP de 2005 (non disponible en ligne), le tableau page 39 du rapport indique que : Dysharmonie psychotique (CFTMEA : classification française) = Troubles envahissants du développement non spécifiés incluant l’autisme infantile. Voir aussi thèse.

Quelques remarques sur le livre : https://forum.asperansa.org/viewtopic.php?f=9&t=9075&p=316675

Dans la liste des 138 personnes ayant travaillé sur les RBPP de 2012 (pp.465-467 de l'argumentaire), pas un seul généticien.

  • Dans le livre : Une des rares anecdotes racontées concernant l'efficacité du packing montre un enfant qui dit "La la la", "ah la". Cela va phosphorer dur dans les réunions de constellation ... Les parents associés à la première occasion à cette constellation transférentielle révèleront que l'enfant se calmait quand on lui chantait "A la claire fontaine". Qui sera chantée ensuite très souvent dans le service. Bénéfice du packing ?

Sur la culture scientifique des pédopsychiatres, voir livre de Brigitte Chamak

  • "Le chef de service témoigne que, dans les années 1960 et 1970, tous les internes étaient attirés par la psychanalyse. Beaucoup partaient faire un stage chez Bettelheim et les textes d'Anna Freud et de Melanie Klein étaient très appréciés. Les points de vue, constate-t-il, ont beaucoup changé : " À la fin des années 1960 et 1970, les parents étaient tenus responsables des troubles de leurs enfants et l'idée était qu'il fallait séparer les enfants de leur famille. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas, mais d'autres excès conduisent vers le tout génétique, après le tout psychanalytique. " Pourtant, les référents psychanalytiques paraissent encore très présents dans la formation et les interprétations des psychiatres du service qui citent D. Meltzer, F. Tustin, D. Winnicott, E. Bick, L. Lebovici, G. Haag, J. Hochmann, D. Houzel"

Electrochocs pour des enfants autistes à la Pitié-Salpêtrière : source présentation au Comité technique Régional Autisme d'Ile-de-France.

Association Française de Psychiatrie et Münchhausen by proxy : article toujours non rectifié 2 ans après.

La guerre de l'autisme et les résistances culturelles à la psychanalyse », Revue française de psychanalyse 1/2013 (Vol. 77), p. 119-125. Pr Jacques Hochmann

« Victime de son succès [sic], la psychanalyse, ou plutôt une version vulgarisée et simplifiée de la psychanalyse, est alors devenue, à son tour, objet d’opprobre de la part d’associations de parents, probablement minoritaires et peu représentatives, mais qui ont su conquérir par leur entregent, leur habileté dans la communication et leur utilisation adroite de la légitime compassion due à leur situation difficile, une place prépondérante d’interlocuteurs des pouvoirs publics et d’informateurs de l’opinion. (...)

Il serait trop simple, voire simpliste, de tenter de comprendre l’attitude de certaines familles d’enfants autistes (ou supposés tels, tant les limites de l’autisme sont aujourd’hui devenues floues) seulement comme une réaction aux erreurs indéniables d’un certain nombre d’équipes référées à la psychanalyse. On soutiendra ici que le malentendu entre les familles et la psychanalyse a des sources beaucoup plus profondes. (...)

Parmi les parents qui déversent leur hargne « antipsy » dans les forums Internet, il y en a peu qui semblent avoir eu un contact avec un psychanalyste authentique recevant leur enfant plusieurs fois par semaine à heure et avec une durée fixes, et consacrant un temps suffisant à travailler avec eux. S’il existe, parmi eux, quelques blessés de la psychanalyse, victimes d’un thérapeute maladroit ou inconséquent, la plupart n’a eu que des rencontres épisodiques ou uniques avec un psychiatre ou un psychologue psychanalyste. Ces parents-là font donc surtout état d’un danger fantasmatique, répètent des on-dit, se fient à une légende : celle du psychanalyste méprisant, inquisiteur et culpabilisateur qui « regroupe tous les phénomènes de l’existence autour de sa grande théorie », une théorie qu’ils tiennent pour un tissu d’âneries incompréhensibles, dont ils ne savent à peu près rien et qu’ils n’ont jamais pris la peine d’approfondir par des lectures. C’est que le danger, pour eux, est ailleurs. La simple idée de l’intervention d’un psychanalyste auprès d’un enfant suscite des craintes. Il est curieux que de manière itérative soit évoquée, dans les forums, la crainte d’un signalement administratif ou judiciaire, voire d’un retrait d’enfant si d’aventure une famille s’avisait de refuser les soins psychothérapiques proposés à leur enfant. Quand on sait la réticence des équipes soignantes à faire ce genre de signalements et la prudence ou la temporisation des services sociaux, même en cas de maltraitance avérée, le risque semble infime. Ce que recouvre peut-être cette crainte, c’est le fantasme d’un vol d’enfant. Il n’est pas aisé d’admettre, pour un parent quelconque, a fortiori pour le parent d’un enfant aussi énigmatique qu’un enfant autiste, qu’une partie du psychisme de l’enfant lui demeure celée. Quand un étranger s’avise de donner du sens à l’insensé ou un autre sens que le sens immédiat à des mots ou à des comportements, il paraît s’arroger une connaissance de l’enfant qui échappe aux parents. Si, de surcroît, cet enfant s’attache à cet étranger, semble souffrir de son absence, se réjouir de le retrouver, parle de lui quand il n’est pas là, sans rien dire ou très peu de chose de leur curieux commerce, les parents peuvent redouter une séduction, le détournement d’une affection dont ils s’estiment les légitimes destinataires et qui leur est mesurée chichement. La haine du psychanalyste, parfois renforcée par des maladresses objectives comme une hâte à interpréter, un interrogatoire trop serré sur les désirs ou l’histoire personnelle des parents, une absence de modestie dans la formulation des hypothèses, est alors, pourrait-on dire, une réaction normale. Le travail psychothérapique avec un enfant autiste s’accompagne donc nécessairement d’un travail sur les résistances des parents, d’un véritable déminage préalable et ensuite de la constitution d’une alliance solide qui demande beaucoup d’efforts et à laquelle il faut sacrifier un purisme psychanalytique qui tiendrait les parents à distance, refuserait de les informer de manière précise de l’évolution de la cure et de partager avec eux les sentiments communs et ondoyants d’espoir et de désespoir qui accompagnent les étapes de cette cure. Ce travail aussi exigeant que la psychothérapie elle-même demande un engagement mutuel des parents et des psychothérapeutes qui ne semble pas avoir été obtenu dans les cas illustrés par les forums.

À défaut de ce travail indispensable, de ces échanges d’informations et d’affects accompagnant ces informations, les parents ne peuvent que s’arc-bouter sur leurs résistances et y trouver la matière d’un véritable communautarisme. Crispés autour de leur diabolisation de la psychanalyse et de leur foi dans les seules méthodes comportementales, opposant ce qui devrait être complémentaire, voyant dans toute tentative de rapprochement entre la psychanalyse et les neurosciences une manœuvre maligne de dévoiement pour maintenir un empire du Mal, certains parents adoptent un fonctionnement de type sectaire, source peut-être pour eux d’une reconnaissance et d’une identité continuellement mise à mal par la cohabitation avec un enfant autiste.

Il y a en effet dans l’autisme quelque chose de contagieux, une tendance à s’enfermer avec l’autre dans un autisme à deux, dans une bulle où la vérité n’est que d’un côté et où tout autre point de vue que le sien est vécu comme une dangereuse intrusion. La guerre impitoyable est alors la seule issue. La simple existence de la psychanalyse met en danger des convictions essentielles. Pour survivre, il faut l’interdire, ce que firent les régimes totalitaires, ce que n’hésitait pas à proposer récemment un député."

 

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