Sur "Les enfants d'Asperger" d'Edith Sheffer - dans la Vienne nazie

Avec le sous-titre "Le dossier noir des origines de l'autisme", la traduction du livre d'Edith Sheffer paraît le 27 mars. Elle analyse le contexte de l’analyse de la "psychopathie autistique" par le Dr Hans Asperger dans la Vienne nazie.

Dans son livre "Neurotribes" en 2015, Steve Silberman avait mis en lumière les liens entre Hans Asperger et Léo Kanner, à travers le Dr George Frankl et Anna Weiss qui ont analysé les cas n°1 de Kanner, Donald T. Triplett.

Puis, en 2016, en raison de leur accès exclusif à la recherche de Herwig Czech, "In a Different Key" de John Donvan et Caren Zucker révélait la complicité d'Asperger dans l'euthanasie des enfants, notamment le renvoi d'une fille handicapée nommée Herta Schreiber à Am Spiegelgrund.

Dans un article reçu en février 2017 - publié en 2018 -, l'historien tchèque Herwig Czech, à partir d'archives en partie inédites, a examiné les rapports d'Hans Asperger avec l'idéologie nazie, sa carrière à Vienne après l'annexion de l'Autriche et le rôle qu'il a pu jouer dans le programme nazi d'"euthanasie". 

J'ai traduit cet article paru dans Molecular Autism.

Le livre d'Edith Sheffer (publié en anglais en 2018 : "Asperger's Children. The Origins of Autism in Nazi Vienne") paraît le 27 mars aux Éditions Flammarion (391 pages – 23,90 € - 15,99 € en e-book).

Il détaille le contexte social et idéologique de la pédopsychiatrie dans la Vienne des années trente et quarante, et ses conséquences. Il est utile pour se poser des questions sur l'utilisation des "classifications" dans les décisions prises par des professionnels, les organisations (État, sanitaires, médico-sociales, sociales) , et les parents. C'est ce que rappelle Josef Schovanec dans sa préface (que vous pouvez découvrir  intégralement sur le site des éditions Flammarion).

Les enfants d'Asperger © Edith Sheffer Les enfants d'Asperger © Edith Sheffer

Le premier chapitre : "Les experts s'avancent" décrit le contexte social des débuts d’activité d'Hans Asperger. Vienne est un bastion social-démocrate, qui développe l'eugénisme. L'eugénisme positif vise à améliorer les conditions de de vie. L'eugénisme négatif en est un pendant, qui conduit à décourager la reproduction de certains : cela s'exprime encore de nos jours, dans les entraves à l'expression (la pratique) de la sexualité dans les établissements médico-sociaux.

Hans Asperger est rentré dans un service novateur de "pédagogie curative". Suite à un conflit de succession, celui-ci fera l'objet d'une purge antisémite, ce qui permettra à Hans Asperger de progresser, malgré son peu d’expérience (contrairement à Georg Frankl, par exemple). Il ne cherche pas à élargir son horizon à la psychiatrie et à la psychanalyse.

Le deuxième chapitre : "Le diagnostic de la clinique" détaille la façon dont le service de Hans Asperger faisait les diagnostics, notamment avec l'infirmière en chef Viktorine Zak. Le service évitait un diagnostic standardisé, mais utilisait couramment le terme "autistique". Les articles de G. Frankl et d'A. Weiss en font état. Cela peut expliquer le lien avec l'article de Léo Kanner en 1943, sans pour autant qu'il ait eu connaissance de la conférence de H. Asperger en 1938 (publiée dans une revue non spécialisée qui défendait les programmes  raciaux violents du IIIème Reich).

Le troisième chapitre : "Psychiatrie nazie et ordre socialnous informe sur la conception nazie de l'éducation de l'enfance, en vue de créer un "Volk allemand, fort, racialement pur, spirituellement uni" (p.81). Ce qui est effrayant, c'est qu'Hans Asperger ait fait son internat en 1934 auprès de son principal concepteur, et qu'il l'a toujours louangé. Et qu'il a fait référence dans sa thèse de doctorat essentiellement à des auteurs nazis (Uta Frith a fait une traduction partielle de sa thèse, en omettant notamment l'introduction). Il est certain qu'Hans Asperger, compte tenu de son catholicisme, n'était pas nazi, mais il en a été très proche idéologiquement, et sa carrière a pu progresser grâce aux persécutions antisémites (à Vienne, 70% des pédopsychiatres étaient juifs).

"Répertorier les vies" : le chapitre suivant voit Hans Asperger chargé du "Conseil motorisé aux mères"en 39-40. Les mères étaient "circonspectes" : elles avaient raison, car cela s'est traduit par un catalogage des enfants, mis ensuite à profit pour la mise à mort de certains. Le catholicisme d'Hans Asperger conduit les nazis à s'interroger à son sujet, mais ils concluront que cela ne met pas en cause sa fiabilité politique. Il soutiendra notamment la politique de stérilisation forcée.

Le cinquième chapitre "De funestes théories" explique comment a commencé le programme d’"euthanasie" des bébés puis des enfants. Il faut le distinguer du programme  concernant les adultes handicapés, qui a fait l'objet d'une décision politique secrète mais qui s'est heurté à une opposition. Le programme débuta le 25/08/1940 au Spiegelgrund  - établissement pédiatrique municipal d'assistance publique de Vienne, où au moins 789 enfants moururent (sur 6 000 en tout dans le IIIème Reich). Au même moment (le 5/9/1940) la Société allemande de pédopsychiatrie et de pédagogie curative tient son premier congrès à Vienne. Il se termina par un hommage au travail d'Hans Asperger. Celui-ci fit un compte-rendu du congrès, où il apparaît qu'il ne reproduisait pas les conclusions les plus radicales, à savoir la détention préventive des enfants "inéducables".

Dans le chapitre suivant : "Asperger et le programme de mise à mort", Edith Sheffer rappelle ce que l'historien Herwig Czeh a révélé. Elle conclut (p.188) :

  • "En tout, Asperger a été impliqué dans le transfert d'au moins quarante-quatre enfants au Spiegegrund - dont neuf au moins qui provenaient de son service, parmi lesquels deux périrent, et trente-cinq que la commission de la ville soumit à l'"action Jekelius" et qui moururent. Étant donné qu'il conseilla de nombreuses agences municipales et que les archives sont incomplètes, le nombre total d'enfants dont Asperger recommanda le transfert au Spiegelgrund est probablement plus élevé."

Dans sa préface, Josef Schovanec attire l'attention sur le chapitre "Selon qu'on est fille ou garçon", car il correspond à un sujet actuellement "populaire", à savoir l'autisme au féminin. Edith Sheffer compare les dossiers de deux garçons, décrits dans les articles d'Hans Aspeger sur l'autisme, avec ceux de deux filles.

  • "Asperger interpréta l’impulsivité et les difficultés relationnelles des garçons comme une psychopathie autistique, pendant que son personnel (...) interpréta l’impulsivité et les difficultés relationnelles des filles comme des marques d'hystérie et de féminité liés à leurs cycles menstruels. Alors que le service d'Asperger écartait les filles pour irrémédiabilité et les envoyait au Spiegelgrund, le comportement apparemment pire des garçons faisait l'objet d'une intense attention."

Elle montre que la pratique d'Hans Asperger était conforme aux stéréotypes de l'époque, ce qui l'a conduit à mettre en valeur l'intelligence des garçons, même s'il ne pouvait la mesurer. Par ailleurs, la description de ces garçons atteints de la "psychopathie autistique" n'était pas spécialement bienveillante.

Dans le huitième chapitre "La banalité de la mort", quelques enfants témoins survivants du Spiegelgrund décrivent la mort présente en permanence, les menaces de mort utilisées en permanence par le personnel soignant en cas de désobéissance. Les survivants témoignent d’une maltraitance généralisée. Pour avoir refusé de prendre des cachets (c'était la technique utilisée pour tuer les deux/tiers des enfants) et avoir cherché à s'enfuir, un enfant sera soumis à la "technique d'enveloppement" (p.245), autrement dit le packing. Sa conclusion : "C'était bestial ce qu'ils faisaient" !

Ce chapitre montre à la fois la résistance de parents, mais aussi l'accord de certains pour la mise à mort de leurs enfants. Par contre, très peu d'actes de résistance de la part du personnel dit soignant : ce sont les mêmes personnes qui s'occupaient des enfants et qui les mettaient à mort, notamment par des injections de barbituriques, contrairement au programme T4 d'extermination des adultes handicapés, où ce n'étaient pas les mêmes personnes et centres qui soignaient et qui exterminaient. Autre différence : la « sélection » des enfants faisait l'objet d'une évaluation individualisée approfondie par ces soignants. Contrairement au programme T4, l'extermination ne résulte pas de directives gouvernementales (aucun texte ne l'a autorisée), mais d'initiatives propres des dirigeants des institutions de « protection » de l'enfance ! Quand il s'agit de protection, il s'agit de protéger la société contre le poids des enfants inéducables.

"Au service du Volk" situe l'euthanasie des enfants différents dans le cadre plus général de l'élimination de populations entières par le régime nazi. Il décrit l'évolution des articles d'Hans Asperger de 1937 à 1944, où il passe du refus d'établir des critères pour un diagnostic à la conception de l'autiste qui "n'est pas un membre actif du grand organisme", cette évolution s'adaptant aux conceptions nazies d'hygiène raciale. L'auteure émet, pour expliquer cette évolution, l’hypothèse de l'adaptation aux positions des aînés – nazis- plutôt qu'à un approfondissement par Asperger de ses recherches.

Le dixième chapitre "L'heure du bilan" décrit d'abord le devenir des enfants du Spiegelgrund, puis l'épuration extrêmement limitée des médecins nazis. Hans Asperger profitera de ne pas avoir été membre du parti nazi pour accéder à des postes importants, comme il avait avant-guerre profité des purges antisémites. Asperger a revendiqué après-guerre une résistance au nazisme, mais rien ne l'établit – et il semble avoir eu une vie confortable pendant cette période. Edith Sheffer mentionne plusieurs articles des années 1960 posant des questions spirituelles, où Asperger semble défendre l'idée que l'important, ce n'est pas d'agir mal, mais de savoir que c'était mal … L'interprétation des actes d'Hans Asperger peut varier suivant les personnes. Pour l'auteure (p.308) :

  • « La portée de ses actes peut paraître faible, pourtant quand on considère un système de mise à mort systématique, le nombre exact de ceux qui perdirent la vie comme conséquence directye de ses décisions importe-t-il seulement ? Un fait demeure : Asperger travailla au sein d'un système de meurtres de masse en tant que participant conscient , pleinement associé à son univers et à ses horreurs. »

L'épilogue commence par rappeler qu'Hans Asperger ne mena plus de recherche sur l'autisme dans les 35 ans qui suivirent la guerre. Edith Sheffer se demande s'il croyait vraiment à la « psychopathie autistique » ou si c'était une théorie opportuniste, dans le contexte nazi. La redécouverte de sa thèse dans les années 60 l'a amené à s'exprimer de nouveau sur le sujet. Il chercha à distinguer ses enfants de ceux ayant le diagnostic d'autisme infantile précoce suivant Léo Kanner, en en faisant une présentation plus positive que dans sa thèse. Mais Lorna Wing, en discutant avec H. Asperger, manifesta son désaccord : ces enfants participaient du même « spectre ».

Edith Sheffer compare l'extrême diversité actuelle de l'autisme à celle de l'hystérie féminine auparavant. Et elle pose la question des effets délétères des classifications sur la vie des personnes concernées. L'exemple extrême étant celui de la sélection par les pédopsychiatres des enfants destinés à la mort, qu'on ne peut appeler « euthanasie ».

N'oubliez pas de lire le point de vue du fils autiste de l'auteure, Eric, dans les « remerciements », page 389.

On excusera l'argument marketing figurant au dos du livre, suivant lequel « Aux Etats Unis, l'enquête d'Edith Sheffer a bouleversé et conduit à débaptiser le syndrome autistique. » Diantre ! Un livre publié en 2018 qui conduit à la définition en 2013 du Trouble du Spectre de l'Autisme dans le DSM 5 … et donc à abandonner le concept de syndrome d'Asperger. C'est ce que fera aussi la CIM 11 [classification internationale des maladies 11ème édition] quand elle sera adoptée dans quelques semaines. Mais là aussi, c'est la difficulté à établir des frontières entre différents troubles qui avaient été englobés sous le terme des TED [troubles envahissants du développement] qui conduit à une modification des classifications, et non les apports historiques d'Herwig Czeh et d'Edith Sheffer.

Un changement de dénomination dans les classifications ne fait pas disparaître les caractéristiques des personnes : ce qui s'appelle aujourd'hui « syndrome d'Asperger » dans la CIM 10 se retrouvera « trouble du spectre de l'autisme – sans retard de langage – sans déficit intellectuel » dans la CIM 11.

Et la question des classifications laisse ouverte :

  • celle des origines de ce trouble ;

  • celle de l'accompagnement le plus adapté.

Je ne m'inquiète pas autant que Josef Schovanec de « la mise au point prochaine d'un test de dépistage génétique prénatal » (p.14), car je pense qu'en l'état actuel, ce n'est qu'une arnaque - plus exactement un test avec une fiabilité très faible, compte tenu de la diversité des origines génétiques, de l'identification encore minoritaire de ces origines, et de la faiblesse des connaissances sur les impacts de ces gènes.

D'autre part, je considère qu'il y a une différence de nature entre le programme mortel des nazis, la stérilisation forcée (répandue autant chez les nazis que dans les pays démocratiques) et l'exercice des droits reproductifs des femmes.

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