Vienne 1938 : la première conférence d'Hans Asperger sur l'autisme

"L'enfant psychiquement anormal" : c'est la première conférence sur le sujet du Dr Hans Asperger, en 1938, à partir de deux enfants décrits comme autistes.

Suite à l'étude d'Herwig Czech et au livre d'Edith Sheffer, Dean Falk vient de publier une analyse sur ce sujet. Voir la traduction dans le blog :

Dans l'appendice 1, il traduisait pour la première fois en anglais la première conférence, faite en 1938, où il décrivait l'autisme à partir de la description de deux enfants.

Flower a bien voulu faire la traduction directement de l'allemand.

article 1938 d'Hans Asperger (pdf, 72.8 kB)

Hans Asperger © Commons wikimedia Hans Asperger © Commons wikimedia
L’enfant psychiquement anormal*
du Dr. Hans Asperger

*Présentation dans le cadre de la formation continue, faite le 3 octobre 1938

Nous sommes au milieu dans un changement majeur de notre vie intellectuelle, qui touche tous les domaines de cette vie, et la médecine n’est pas concernée dans une moindre mesure. La pensée porteuse du nouveau régime : le tout est davantage que les parties, le peuple est plus important que l’individu – devait entraîner des modifications profondes de toute notre attitude ici, où il s’agit du bien le plus précieux de la nation, sa santé.

Il n’est pas dans mon intention ici d’aborder plus précisément les changements en particulier dans le domaine de la psychopathologie de l’enfance. Vous savez par quels moyens on tente d’empêcher la transmission des gènes pathologiques – car dans beaucoup de cas qui appartiennent à ceci, il s’agit de dysfonctionnements héréditaires – et de soutenir la santé génétique. Nous médecins devons poursuivre les tâches qui se présentent à nous dans ce domaine avec notre pleine responsabilité.

Laissez-moi aujourd’hui aborder ce problème non pas du point de vue de la totalité du peuple – dans ce cas il faudrait surtout évoquer la loi pour la prévention de la descendance atteinte de maladies héréditaires – mais du point de vue de l’enfant anormal. Combien peuvent fournir ces humains ? doit être la question. Et si nous les aidons avec tout notre dévouement, nous apportons également le meilleur service à notre peuple ; pas seulement parce que nous les empêchons de peser sur la communauté du peuple à travers leurs actes asociaux et criminels, mais aussi parce que nous essayons d’obtenir qu’ils prennent leur place en tant que travailleurs au sein de l’organisme vivant du peuple.

Pour commencer, une définition me paraît nécessaire : tout ce qui sort de l’ordinaire, qui est donc « anormal », n’est pas nécessairement « inférieur ». Un exemple peut expliquer cette phrase, qui pourrait provoquer de la contradiction.

Dans notre clinique vient un garçon de dix ans, scolarisé en première année du collège. Le père rapporte de graves difficultés. Au premier plan était sa sensibilité, pas seulement du ressenti corporel (dans différents domaines sensoriels), mais surtout sa sensibilité psychique. Quelques exemples : il a depuis toujours des grandes difficultés avec la nourriture, il n’aime pas une grande variété d’aliments, en revanche il adore les choses très amères (nous trouvons d’ailleurs souvent ce trait chez les enfants psychopathes) ; il a des difficultés pour s’endormir, surtout s'il y a de l’agitation autour de lui ou quand il est resté assis trop peu de temps avant le coucher après avoir marché ; de manière générale il a un sommeil léger. Il est très anxieux et peu sûr, a peur pour sa santé à toutes sortes d’occasions. Il prend très à cœur des bagatelles, il est parfois, comme il le dit lui-même, « tout mélancolique ». Les conflits les plus difficiles proviennent toutefois de ses susceptibilités psychiques, de son irritabilité : les moindres occasions entraînent des scènes pendant lesquelles il se comporte « comme un fou ». Le père vient donc pour savoir si le garçon est psychiquement normal.

En somme, le garçon montre nombre d’ « anormalités ». Son comportement correspond à ce qui est dit. Même s’il arrive bien à y mettre les formes, semble particulièrement sûr de lui, parfois presque « supérieur », on remarque rapidement combien d’incertitude et aussi d’angoisse se cachent derrière cette impassibilité forcée. En réalité, il est constamment à la limite de la contenance dans une situation qui ne sort que légèrement de l’ordinaire, on sent que lors d’une sollicitation légèrement plus importante il devrai tourner mal, il y aurait nécessairement une grave éruption de l’émotion.

Mais le garçon a encore un autre côté, qui – paraît – en contraste étrange avec les symptômes anormaux décrits : il est intelligent très au-delà de son âge. Son langage est significatif pour cela, qui correspond de par sa syntaxe complexe, par son vocabulaire choisi, absolument à celui d’un adulte cultivé. Ses intérêts aussi sont ceux d’un adulte. Il se pose des problématiques religieuses et philosophiques, observe les hommes par un intérêt réel pour la psychologie et a un regard précis sur leurs caractéristiques, en particulier pour leurs faiblesses. Il n’est qu’évident qu’il a toujours été le premier dans sa classe, que ses devoirs écrits « créent la sensation », que les fautes d’orthographe n’existent pas chez lui, qu’il a réussi l’examen d’entrée du collège haut la main.

Résumons de manière diagnostique : il s’agit d’un garçon particulièrement doué intellectuellement, au caractère finement différencié, à la sensibilité fine, avec de nombreuses susceptibilités physiques et psychiques.

Comment nous positionnons-nous envers cette personnalité ? S’agit-il d’une rencontre fortuite entre des caractéristiques anormales et de grande valeur ? Ou faut-il résoudre ce cas selon le schéma de la psychologie individualiste : pour s’échapper de l’infériorité de plusieurs de ses systèmes d’organes et des complexes d’infériorité tellement dommageables qui en résultent, il aurait pris le chemin de la surcompensation de ces infériorités à travers des performances intellectuelles particulières ; l’infériorité serait donc la cause de la grande valeur (comme – pour prendre un exemple des psychologues individualistes – Démosthène doit à son bégaiement le fait de devenir un aussi grand orateur ; car c’est à travers celui-ci qu’il a reçu la motivation pour son ascension !).

Nous ne croyons ni l’un ni l’autre. Nous affirmons – non pas sur la base d’une théorie, mais de l’expérience avec de nombreux enfants – que les caractéristiques positives et négatives de ce garçon sont deux côtés d’une personnalité tout à fait homogène, qui sont naturellement liés. On peut aussi le dire de la manière suivante : les difficultés que rencontre ce garçon avec lui-même et ses relations avec le monde sont le prix qu’il doit payer pour ses dons particuliers. Ce qui le dépasse de manière particulière le met aussi particulièrement en danger. Il faut imaginer : cet homme a des organes sensoriels plus fins, un cerveau plus finement différencié. Pour cela il est aussi plus sensible, plus facilement blessé et lésé par les influences de l’environnement. Celui qui connaît des enfants trouvera toujours des exemples que les enfants aux dons particulièrement riches, à l’intelligence adulte, doivent payer cette richesse avec des difficultés intérieures particulières, et même avec des caractéristiques psychopathologiques.

Nous connaissons des parallèles avec ce qui est dit aussi du côté des maladies du cerveau : il est un fait largement observé que la méningite tuberculeuse atteint et emporte particulièrement souvent des enfants d’une intelligence supérieure, en avance sur leur âge et d’un caractère finement diversifié. « Il était trop bien pour ce monde » disent souvent les parents. Si nous disons que son cerveau était sans défense contre l’attaque extérieure justement parce qu’il était un instrument trop fin, cela signifie en gros la même chose. Ou encore un autre exemple : nous avions récemment l’occasion d’observer deux vraies jumelles, qui ont été atteintes en même temps d’une hémichorée. Comme cela est coutume chez les vrais jumeaux, les sœurs se ressemblaient beaucoup non seulement d’un point de vue physique, mais aussi dans leur caractère. Elles montraient toutefois des différences importantes dans la construction de leur personnalité : l’une était plus primitive, plus grossière, plus insouciante, montrait moins d’intérêt et était moins fine, l’autre bien plus intelligente, plus mûre, avait une vie intérieure plus riche. La deuxième sœur n’avait pas seulement toutes les maladies dans un degré plus grave que l’autre, mais elle a aussi eu une chorée bien plus grave, plus longue et avec des symptômes psychiques accompagnants plus lourds. Nous sommes convaincus que ce n’est pas un hasard ; le cerveau plus finement organisé était pour cette même raison plus sensible au virus de la chorée, nous pouvions le voir de manière exemplaire dans ce cas, où nous pouvions considérer que le milieu et les prédispositions étaient identiques en dehors des caractéristiques mentionnées.

Les faits qui viennent d’être décrits nous montrent que des symptômes « anormaux » peuvent appartenir de manière nécessaire à l’image d’une personnalité, ils ne peuvent être séparés de leurs bons côtés. Le bon et le mauvais chez un être humain, ses capacités et son échec, ses possibilités et ses dangers se nourrissent des mêmes sources, se conditionnent mutuellement. Nous ne souhaitons pas approfondir les conséquences qui peuvent être tirées de ces découvertes pour toute la psychologie et ne discuterons que les conséquences thérapeutiques. De ce qui a été dit, nous pouvons déduire qu’il n’est souvent pas possible ni probablement souhaitable de faire disparaître le symptôme tourmentant, même si nous savons faire un certain nombre de choses dans ce sens (ce sera discuté ultérieurement, quand nous parlerons de la thérapie suggestive). Au-delà de cela, notre objectif thérapeutique – un objectif qui peut tout à fait être atteint chez ces humains psychiquement richement différenciés, même auprès de tels enfants – doit être d’apprendre à la personne de supporter ses difficultés, pas les lui déblayer, l’éduquer à compenser ses difficultés particulières par des performances particulières, lui donner la conscience qu’il n’est pas malade, mais responsable. Qu’il ne suffit pas pour atteindre cet objectif d’expliquer les contextes une fois pour toutes, mais qu’une action continue, au bon moment, de l’éducateur doit habituer l’enfant à des exigences croissantes, ne sera mentionné que rapidement ici.

Pour le deuxième enfant dont je veux discuter avec vous, il s’agit également d’un contraste entre des caractéristiques pathologiques et d’autres dans certains sens de grande qualité ; ici nous devons toutefois parler d’un dysfonctionnement plus profond de la personnalité.

Le garçon de 7 ans et demi donne depuis la petite enfance de grandes difficultés éducatives. Il ne se soumet à aucune volonté étrangère, oui, il tire même une joie maligne du fait de ne pas obéir et ainsi embêter les autres humains. L’école non plus n’arrive pas à le maîtriser, avec sa façon de râler et de se bagarrer, il met le désordre dans toute la classe ; s’il n’apprenait pas aussi bien, on l’aurait déjà exclu des cours.

Ici aussi il s’agit d’une personnalité psychopathe, dont les réactions anormales se présentent surtout comme des difficultés d’éducation. Encore une fois, nous voulons trouver la clé de sa personnalité grâce à une connaissance précise de son comportement, et de la connaissance de la personnalité trouver le bon comportement pédagogique.

Les enfants de ce type psychopathe, auquel appartient le garçon présenté, se correspondent généralement non seulement dans leur caractère, mais souvent aussi dans leur physique et leur motricité jusque dans le moindre détail. Devant nous se tient un garçon massif, fort, grossier, qui paraît plus âgé qu’il ne l’est. Déjà dans le peu de mouvements que vous avez vus de lui, on voit sa maladresse extrême (il est significatif que ce grand gaillard doit toujours être habillé par sa mère ; son écriture maculée, effectuée à la vitesse la plus lente, montre elle aussi toute sa maladresse).

Conduite. L’éducateur vit ici dans le service des difficultés disciplinaires importantes et continues – entendu, dans un environnement excellent sur le plan pédagogique, où on est habitué à maîtriser des difficultés, qui sont essentiellement le résultat de dégâts exogènes (gâterie ou milieu familial défavorable). Le garçon fait beaucoup de bêtises, est singulièrement méchant envers les autres enfants, est comme un drapeau rouge pour certains. Il semblerait presque qu’il soit hermétique aux influences pédagogiques. Parfois on le croirait malentendant, mais il est juste « éteint », il ne se rend pas compte des influences pédagogiques, comme il ne perçoit pas beaucoup de choses de ce monde. Et c’est aussi l’essentiel de son dysfonctionnement : ses relations avec le monde sont restreintes, surtout les relations qui ne passent pas par la compréhension intellectuelle, mais instinctive.

Rappelons-nous comment on éduque les enfants, surtout les petits enfants : ils s’intègrent dans le monde et ont des relations normales avec lui, non pas parce qu’ils comprennent consciemment le contenu des injonctions de l’éducateur (on les éduquait déjà bien avant qu’ils n’en soient capables), mais parce qu’ils se sentent instinctivement lié à l’éducateur, parce qu’ils comprennent instinctivement ce qui est exprimé dans le ton des mots, la mimique et la gestuelle de l’éducateur, et parce qu’ils répondent correctement avec leur comportement au comportement de l’éducateur, car ils ont appris à travers d’innombrables expériences agréables et désagréables.

C’est justement cette compréhension instinctive qui est gravement perturbée chez ces enfants. Du dysfonctionnement des fonctions instinctives peuvent se déduire tous les symptômes anormaux : le dysfonctionnement de la compréhension de la situation et le dysfonctionnement des relations avec les autres ; cela permet de comprendre le manque de respect devant l’autorité, et de manière générale le manque de compréhension disciplinaire ; mais nous comprenons aussi le fait que ces personnes n’apprécient personne véritablement, nous saisissons les méchancetés insensibles. Ce manque d’instinct ne s’accompagne pas seulement de la maladresse purement motrice, mais aussi la mauvaise compréhension pratique, le succès d’entraînement qui arrive si difficilement, la « difficile mécanisation ». Vu ce qui a été dit, il n’est pas étonnant que ces enfants soient toujours solitaires : eux-mêmes ne cherchent aucune communauté, puisqu’ils n’ont des relations personnelles avec personne (ils n’ont jamais un ami non plus), et la communauté les rejette aussi, puisqu’ils sont toujours un corps étranger ; en revanche à cause de leurs particularités, ils sont toujours la cible de la dérision unanime de la communauté, ce dont ils savent certes souvent se venger.

Une chose chez ces personnalités gravement restreintes, tout comme chez ce garçon, n’est toutefois souvent non seulement pas perturbé, mais au contraire développé de manière supérieure à la moyenne, à savoir l’intelligence au sens strict, l’esprit logique, la capacité à bien formuler ses pensées (ils trouvent souvent des expressions particulièrement originales, des néologismes) ; très souvent il y a des intérêts spéciaux étonnamment mûrs, souvent des intérêts véritablement scientifiques (par exemple de naturaliste) ou techniques, qui sont certes de nouveau souvent relativement extravagants, originaux, singuliers.

Un symptôme très parlant, que nous pouvons également observer chez ce garçon, est une « objectivité face à leur propre mauvaiseté » : ces enfants savent parfaitement décrire à quel point ils sont mauvais, ajoutent quand on l’évoque d’eux-mêmes de nouveaux traits intéressants à leur caractère. On aimerait croire que si un enfant sait aussi bien à quel point il est mauvais, le reconnaît tout aussi bien, il devrait être très facile à éduquer. Ceci est pourtant une grande erreur, dans laquelle beaucoup de conseillers éducatifs se laissent prendre. C’est juste le contraire qui est vrai. Un polisson « normal » soit ne peut rien dire sur sa vilénie, car il n’en est pas du tout clairement conscient, ou alors il prendrait garde d’en parler à un adulte et ainsi lui donner des armes contre lui. Si un enfant parle si librement et sans être affecté de ses facéties, on peut être certain qu’il ne pourra être pédagogiquement influencé que de manière limitée.

Les connaissances scolaires de ces enfants sont généralement également très typiques : Quand il s’agit d’esprit logique, quand le sujet est en lien avec leurs intérêts particuliers, ils sont en avance, surprennent l’enseignant avec leurs réponses intelligentes ; là où il s’agit d’apprendre par cœur de manière plus ou moins mécanique, où il faut travailler de manière concentrée (recopier, orthographe, méthodes de calcul), ces enfants « intelligents » échouent de manière flagrante et se retrouvent souvent au bord du redoublement

Au sein de ce groupe clairement caractérisé d’enfants, que nous appelons « psychopathes autistiques » à cause de la limitation de leurs relations avec l’environnement, de la restriction sur leur propre soi (αὑτός), on retrouve évidemment des personnes très différentes et à évaluer de manière différente. Une fois, l’originalité de la pensée (qui s’accompagne toujours d’un peu d’ « autisme » !) ou l’intensité des intérêts spéciaux, qui sont apparemment « hypertrophiés » au prix de beaucoup d’autres capacités, est au premier plan, de manière à ce que ces personnes sont capables d’accomplissements extraordinaires (qui ne connaît pas le chercheur autiste, qui est devenu une caricature en raison de sa maladresse et de son absence d’instinct, mais qui accomplit des choses extraordinaires ou au moins fait avancer son domaine spécial souvent très restreint !).

Une autre fois, l’originalité autistique n’est perçue que comme aberrante, extravagante et inutile (qu’une direction de pensée soit ressentie comme inhabituelle, singulière, peut être lié au fait qu’elle pointe vers l’avenir et deviendra plus tard une réalité vivante, ou alors au fait qu’elle n’a juste aucun rapport avec la réalité). Chez cette dernière variante de psychopathes autistiques, ce sont le dysfonctionnement de l’adaptation à l’environnement, l’incapacité à apprendre qui sont au premier plan, ils définissent le pronostic social dans un sens négatif. Dans de tels états de personnalités gravement perturbées, il existe des transitions fluides vers la schizophrénie, dont le principal symptôme est aussi l’autisme, la perte de tout contact avec l’environnement. La proximité de tels cas avec la schizophrénie se montre également dans le fait que parmi les membres de la famille de telles personnes, on retrouve plus souvent non seulement des originaux autistiques, mais aussi de vrais schizophrènes.

Le garçon présenté est, comme beaucoup d’enfants de ce type, enfant unique. Nous ne pouvons nous empêcher de remarquer ce point, car il semble nous permettre une compréhension plus approfondie de ces cas. L’école de psychologie individualiste expliquerait tous les dysfonctionnements qu’ont ces enfants avec cette « situation d’enfant unique », le manque d’autonomie et la maladresse « qui en résulte », la précocité intellectuelle de l’enfant « parce qu’il grandit parmi des adultes », etc. Le tout serait donc une atteinte exogène. Cependant, nous considérons que le fait que le garçon soit enfant unique fait partie, aussi bizarre que cela puisse paraître de prime abord, de sa constitution, de ses prédispositions génétiques ! La mère du garçon a un caractère assez proche de son fils : elle est intellectuelle de manière pas du tout féminine, originale dans son être, a peu des relations sentimentales envers son enfant. Que cette femme, qui dans ce cas a transmis ses prédispositions psychopathes à son fils, n’arrive pas à trouver la maternité chaleureuse pour supporter les douleurs et l’inconfort de plusieurs grossesses et les difficultés d’élever plusieurs enfants, semble évident. C’est tout autant lié à son être que les difficultés du garçon sont liées à son être. Nous observons ainsi souvent que des choses qui semblent d’abord liées à l’environnement proviennent en réalité de prédispositions génétiques ou en sont largement influencées.

Conclusions pédagogiques : Après ce qui a été dit, vous comprendrez combien de tels enfants sont difficiles à éduquer. Il leur manque pour ainsi dire l’organe qui transmet l’éducabilité. Si la situation n’est malgré tout pas désespérée, c’est parce qu’il y a quand même quelque chose à quoi on peut s’adresser - leur raison. Justement ce que seuls des éducateurs sans instinct font auprès d’enfants normaux, c’est-à-dire expliquer et justifier les exigences éducatives, est ici le seul chemin. Le chemin habituel, qui fait que l’éducateur agit essentiellement à travers sa personnalité, que ce qui compte est comment il dit quelque chose, pas ce qu’il dit, que son « expression » (voix, mimique et geste) devient de plus en plus insistant, plus rempli d’affect, jusqu’à ce qu’en dernier recours une « sacrée engueulade » est sûre d’atteindre l’objectif souhaité – tout cela ne fait aucune impression sur de tels enfants autistes, ce n’est pour eux qu’une sensation intéressante qu’ils savourent avec une joie malicieuse et qu'ils provoquent souvent (« je suis content quand ma mère tape sur la table », raconte le garçon présenté avec des yeux qui brillent malicieusement). En revanche ces enfants peuvent tenir compte de « règles de comportement » données de manière concrète et les accomplir – un peu comme un exercice de calcul. Plus une telle loi est « objective » - par exemple sous la forme d’un emploi du temps contenant toutes les possibilités de déroulement de la journée – mieux c’est. De cette façon donc, non pas à travers une habituation inconsciente, instinctive, mais à travers un entraînement conscient, « intellectuel », il est possible au cours des années, avec un travail pénible et conflictuel, d’obtenir la meilleure adaptation possible à la société, qui avec une maturité intellectuelle croissante marchera de mieux en mieux

Si au-dessus, j’ai décrit un type dont la principale anormalité réside dans un dysfonctionnement de l’harmonie entre la raison et l’instinct, dans le sens d’un dysfonctionnement de l’instinct, il existe aussi dans la psychopathologie de l’enfance assez fréquemment un type, qui représente dans presque tous les traits le contraire de ce qui vient d’être décrit : ces enfants ont un développement intellectuel en-dessous de la moyenne (jusqu’à la débilité ), sachant qu’il faut entendre par intelligence l’intelligence abstraite, tandis que la raison pratique, en bref, tout ce qui est lié à l’instinct, donc l’utilité pratique mais aussi les valeurs de l’âme, sont relativement mieux développés. Ces derniers cas sont importants – ou le deviendront chez nous quand la « loi sur la prévention de descendance à maladie génétique » entrera aussi en vigueur chez nous. Si le médecin en tant qu’expert doit prendre une décision, il ne devra pas la prendre uniquement sur la base des réponses à un questionnaire ou du chiffre du quotient intellectuel, mais en premier lieu d’après sa connaissance de la personnalité de l’enfant, une connaissance qui doit tenir compte de toutes les capacités de l’enfant, pas uniquement de son intelligence abstraite.

Le but d’un exposé court ne peut bien sûr pas être de donner une vue globale et systématique de la psychopathologie de l’enfance. Il m’a donc semblé mieux de choisir deux cas pas trop extrêmes et du coup prometteurs et de démontrer à travers eux le chemin de notre action thérapeutique. Ce chemin prend sa source dans la connaissance de la personnalité de l’enfant, aboutit à travers l’expérience des difficultés pédagogiques, l’expérience imminente des réactions anormales, à l’action pédagogique, qui est ainsi adapté au caractère spécifique de l’enfant, développe le plus richement possible ses capacités précieuses innées, et neutralise le plus possible ses dangers innés. Cette dernière phrase exprime en fait le but de toute éducation ; chez des personnes qui sont en dehors de la norme, ce chemin est juste plus difficile, nécessite de l’expérience, de l’amour pour ces enfants et l’implication totale de l’éducateur.

Même dans un exposé aussi court, il faut discuter une méthode thérapeutique de dysfonctionnements psychiques qui, quand on y réfléchit, n’est pas seulement la principale méthode dans le domaine de la psychothérapie, mais la principale méthode médicale en général. Nous savons de nouveau aujourd’hui (cette connaissance était ensevelie pendant un temps, essentiellement en raison de la montée des thérapies issues des sciences naturelles et de leurs succès) que pour le succès d’un traitement même de maladies qui paraissent avoir uniquement des origines organiques, à côté des traitements chimiques et physiques, la personnalité du médecin doit également jouer un rôle. Ceci est encore plus vrai – même définitif – dans le traitement de troubles « fonctionnels » - je pense notamment aux différentes neuroses [?] organiques, comme le vomissement et la toux fonctionnels, des douleurs dans différents organes, énurésie, troubles du sommeil, manque d’appétit, mais aussi des symptômes psychologiques comme une excitabilité accrue ou des angoisses.Ce qui suit est fondamental pour le mécanisme de guérison : la personnalité du médecin qui agit de manière puissante entraîne le malade à abandonner ses symptômes maladifs, peu importe ce qui était finalement leur origine, de quelle personnalité déréglée elles venaient. Ce qui permet au final la guérison, c’est la confiance du malade dans la capacité de guérison du médecin ; cette confiance entraîne le revirement curatif de l’appareil nerveux.

Nous appelons cette forme de traitement la thérapie suggestive. Au sens large, tout le comportement du bon éducateur est aussi un traitement suggestif : sa personnalité agit puissamment pour forcer l’enfant dans le bon chemin : de cette manière, nous le savons aujourd’hui, le simple comportement éducatif correct peut contribuer au maintien ou au retour de la santé nerveuse de l’enfant. Nous savons également que de nombreux troubles nerveux, qui peuvent aussi donner l’effet de maladies physiques, peuvent être « guéris » à travers le comportement correct, assuré de personnes simples, par exemple des nourrices, sans qu’elles soient conscientes de leur influence. Ceci aussi est donc un « traitement suggestif ».

Le médecin est dans une position particulièrement favorable. C’est à lui qu’on fera le plus facilement confiance à l’avance sur sa capacité à guérir ; bien sûr, pour avoir du succès, il devra apporter les prérequis personnels correspondants. Le travail et l’action de Hamburger en particulier a permis de démontrer l’intérêt de la voie suivante : le médecin prescrit un médicament (évidemment sans effet) ou une procédure à suivre, comme s’il s’agissait du traitement d’une affection physique. En réalité, ce médicament, cette procédure n’est que le signe visible, la base matérielle, que suivent non seulement le malade, mais aussi son environnement avec confiance (ce dernier point est particulièrement important dans le traitement des enfants : la confiance quotidienne de l’environnement, en particulier les entremetteurs, qui s’exprime dans toute leur façon d’être, est l’aide la plus puissante). Grâce à cela, arrive automatiquement (automatisme thymogène de Hamburger) à ce revirement curatif de l’organisme (en raison de l’action sur les forces de l’âme, Hamburger appelle cette sorte de traitement « thérapie thymotrophe »).

Le manque de temps empêche de présenter plusieurs cas qui devraient alors démontrer comment la méthode de traitement doit s’adapter aux particularités du trouble et comment on diminue, augmente ou change le remède en fonction du succès ou de l’échec.

Une dernière chose toutefois : même chez des personnalités très anormales, le traitement suggestif de symptômes précis particulièrement gênants est prometteur. Le constat qu’il s’agit de personnes lésées de manière primaire, dans leur constitution, peut-être même de manière héréditaire, ne doit en aucune façon aboutir à l’idée qu’il n’y a rien à faire – comme la reconnaissance de troubles endogènes ne doit pas entraîner un nihilisme éducatif. L’éducation de personnalités anormales est elle aussi porteuse, pas seulement parce que l’influence de l’environnement, donc p. ex. une bonne éducation, sont très significatifs (ils peuvent mettre au jour les bonnes prédispositions, peuvent empêcher de nouvelles dégradations – combien est importante p. ex. l’évitement de conflits pour les personnes fortement excitables !) ; le fait que nous ne devons jamais abandonner à l’avance l’éducation de personnes anormales comme désespérée est aussi lié au fait que chez ces personnes peuvent d’un coup, par exemple à la puberté, apparaître des forces et des capacités qui devaient certes pré-exister, mais que nous ne pouvions deviner chez les enfants ou dont il était impossible de prévoir qu’ils allaient prendre cette importance.

Le médecin a le droit, et l’obligation, d’être éducateur, c’est ce que j’espère vous avoir montré dans ces quelques mots, éducateur non seulement de la collectivité à une vie saine, mais il doit aussi avoir une influence décisive sur l’éducation des personnes anormales. Son regard qui sait clairement reconnaître les relations dans la nature, sa compréhension doivent lui permettre d’apporter ici aussi des conseils et de l’aide et ainsi servir non seulement l’individu, mais aussi le peuple.

Hans Asperger dans son service Hans Asperger dans son service

 

Suite et fin : appendice 2.

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