Hommage au Dr Philippe Cam : la classe de Courchelettes (Douai)

Un hommage est rendu au Dr Philippe Cam le 8 novembre à Brest. Ses collègues et amis de Douai expliquent le travail pionnier réalisé en créant une classe à l'école ordinaire.

Court métrage "La classe de Courchelettes" Court métrage "La classe de Courchelettes"

 

En guise d’hommage à Philippe Cam :

Vincent Pamart, professeur des écoles

            J’ai travaillé avec le Dr Philippe Cam pendant 8 ou 9 ans à Douai, de 1997 à 2006. Avec le recul on se dit que cette époque était quasiment préhistorique : nous étions dans le contexte et le cadre légal d’avant le 11 février 2005.

            A cette époque également, la création d’un hôpital de jour dans un intersecteur de pédopsychiatrie était globalement perçue comme une bonne nouvelle, même si des voix s’élevaient déjà contre ce modèle.

            Philippe Cam s’est vu confier la responsabilité de créer l’hôpital de jour de Douai et a constitué une équipe de jeunes professionnel.le.s autour de lui. Il a obtenu la mise à disposition d’un poste d’enseignant spécialisé et m’a proposé de rejoindre le navire. Ce fut le début de notre coopération et surtout pour moi, le début d’une expérience extrêmement formatrice, avec une remise en question permanente de toutes nos certitudes.

            Travailler avec Philippe Cam n’était pas toujours facile. Ne faisons donc pas semblant que tout fut simple et idyllique au moment de lui rendre hommage. Je me souviens de colères homériques et d’un fichu caractère. Mais ce que je retiens surtout de mon parcours professionnel aux côtés de Philippe Cam, c’est l’exigence et l’ouverture d’esprit. Philippe Cam craignait par-dessus que l’on se mette à ronronner dans nos certitudes. Il a certes ouvert un hôpital de jour (honte à lui !) mais il ne concevait pas cet hôpital de jour comme une institution fermée. Il était en particulier très attaché à la scolarisation et au partenariat avec les établissements scolaires. Il lui était notamment insupportable de constater que certains enfants étaient mis au ban de l’école au lieu d’être mis sur les bancs de l’école.

            Mais comme je l’ai dit, nous étions dans le contexte d’avant la loi de 2005. On parlait d’intégration scolaire et non pas d’inclusion. Et la scolarisation pour tous n’était pas acquise (chacun sait évidemment qu’aujourd’hui tout est résolu de ce côté-là. Heu… Fermons la parenthèse !). Parmi les enfants accueillis à l’hôpital de jour, certains n’étaient pas du tout scolarisés, hormis dans ce que nous appelions alors la « classe interne » dont j’avais la charge, parallèlement à une activité de soutien à l’intégration comme nous disions aussi à cette époque. Je m’inspirais alors très largement des principes du programme Teacch dans ma pédagogie et cela ne fonctionnait pas trop mal, mais pour beaucoup d’enfants les temps de scolarisation étaient nettement insuffisants.

Court métrage "La classe de Courchelettes" Court métrage "La classe de Courchelettes"

            Philippe Cam ne pouvait pas accepter cela. Il est venu me voir un soir après le départ des enfants et m’a soumis le raisonnement suivant : « les enfants que nous ne parvenons pas à scolariser ou à faire scolariser dans une école ordinaire sont pourtant régulièrement accueillis dans votre classe, en petit groupe, et cela fonctionne. Ils sont donc capables d’être des élèves au sein d’un groupe… ce qui les met en difficulté lorsqu’on essaie de les scolariser en classe ordinaire c’est peut-être qu’ils n’ont plus le soutien du groupe… il faut donc les amener à l’école en groupe ». Philippe Cam a théorisé cela sous forme d’un petit schéma qu’il a appelé le « modèle de l’aquarium ». Je le reproduis ici de mémoire et sans la qualité graphique de son schéma. Celui-ci est basé sur la comparaison de l’école à un grand océan dont il faut apprendre à maitriser les codes et le fonctionnement pour s’y sentir à l’aise et y évoluer.

            Constat n° 1 : Etre plongé directement, et individuellement, dans l’océan de l’école ne fonctionne pas toujours. Autrement dit,  une scolarisation mal préparée ou mal étayée peut s’avérer extrêmement stressante pour l’enfant autiste qui découvre l’école. Je rappelle que nous étions dans un contexte d’avant 2005. Les dispositifs d’accompagnement de la scolarisation des élèves avec autisme n’étaient pas aussi diversifiés qu’aujourd’hui. Mais j’observe aussi que des dispositifs récents tels que les unités d’enseignement en école maternelle (UEM) ou les dispositifs d’accueil en école maternelle (DAM) ont été conçus sur la base du même constat.

aquarium-1

Constat n° 2 : Quoi qu’on en dise, la classe interne d’une institution comme l’hôpital de jour n’est pas l’école ordinaire. Ce n’est au mieux qu’un aquarium (on amène un peu d’environnement scolaire au sein de l’institution). Si on y tourne en rond sans perspective de rejoindre un jour l’océan, autrement dit l’école de tous, cet aquarium est un enfermement. Mais nous constatons que dans la classe de l’hôpital de jour, certains enfants pourtant non-scolarisés par ailleurs, parviennent à accéder à des apprentissages scolaires. Ils deviennent « élèves », autrement dit, ils commencent à se sentir un peu comme des poissons dans l’eau scolaire de cet aquarium. La question est donc : comment faire pour que cet aquarium soit un tremplin vers l’océan ?

aquarium-2

Réponse proposée : L’idée, simple et géniale, de Philippe Cam a été de dire la chose suivante : pour les enfants qui ont appris à devenir élèves dans une classe à petit effectif au sein de l’hôpital de jour, donnons leur la possibilité d’aller à l’école (la vraie : l’école de tous) ensemble, accompagnés du cadre qui leur a précisément permis de devenir élève. Autrement dit, ne sortons pas les petits poissons un à un mais remettons l’aquarium dans l’océan. Et c’est à partir de cette base, que les élèves de la classe externalisée de l’hôpital de jour deviendront des élèves à part entière, en quittant l’aquarium pour aller nager dans l’océan.

aquarium-3
C’est donc ainsi que nous nous sommes engagés dans le projet d’implanter une classe de l’hôpital de jour dans une école des environs de Douai. Aujourd’hui nous appellerions cela une classe externalisée. Le terme n’était pas en vigueur à cette époque : nous avons appelé ce dispositif « classe intégrée ». Pour cela il a d’abord fallu convaincre les autorités académiques et la direction de l’hôpital. Je ne dirais pas ici de quel côté ce fut le plus difficile. Je voudrais simplement pointer une chose très importante : la note d’opportunité que nous avons rédigée ensemble, Philippe Cam et moi, s’intitulait « ouvrir l’école aux enfants autistes dans le Douaisis ». Nous aurions probablement écrit « élèves avec trouble du spectre de l’autisme » si c’était  à refaire. Mais le point le plus important est cette notion d’ouverture et d’adaptation de l’école. En d’autres termes, nous étions bien déjà dans une logique inclusive qui repose sur l’idée que c’est à l’environnement de s’adapter pour accueillir les élèves avec TSA et leurs besoins éducatifs particuliers et non pas l’inverse.

Sur beaucoup d’aspects, le projet de classe externalisée porté par Philippe Cam reste donc très pertinent aujourd’hui. Au travers de cette expérience innovante, Philippe Cam m’a permis de mieux comprendre la nature neurodéveloppementale de l’autisme et son ouverture à la neuropédiatrie doit être saluée. Mais je me permets également de dire sans détour que certains passages du projet que nous avons écrit ensemble mériteraient selon moi d’être revus en profondeur. L’analyse de l’effet de groupe en particulier reste trop imprégnée de références psychanalytiques désuètes et obscures. Notre projet aurait probablement gagné en cohérence si nous l’avions basé plus franchement sur une approche sociocognitiviste ou sur les travaux de Maslow.

L’assise théorique du projet de classe intégrée porté par Philippe Cam ne doit donc surtout pas être considérée comme un modèle gravé dans le marbre, mais un point de départ à faire évoluer à la lumière de l’évolution des connaissances. Il n’en reste pas moins que ce projet a vu le jour et fonctionne encore aujourd’hui. Suite à la note d’opportunité que nous avions rédigée, un second poste d’enseignant a été mis à la disposition de l’hôpital de jour à la rentrée 2001. Ma collègue Valérie Boespflug a donc rejoint l’équipe à cette date. L’implantation proprement dite de la classe dans une école s’est faite à la rentrée 2002. C’est la commune et l’école de Courchelettes qui ont relevé le défi et nous y avons trouvé un cadre et une écoute remarquables.

Pour conclure, je précise que Philippe Cam ne n’est pas arrêté là dans sa volonté de construire avec l’Education nationale des dispositifs visant à soutenir la scolarisation des enfants et adolescents avec autisme. 3 ans après l’ouverture de la classe externalisée à Courchelettes, il est venu me voir, un soir après la classe et m’a dit : « Vincent, c’est bien de scolariser les enfants en école maternelle et élémentaire mais après, pour les ados, il n’y a rien… Il faut créer un SESSAD… Etes-vous partant pour qu’on en parle à votre inspecteur ? » Début d’une nouvelle aventure : le SESSAD « Le Chemin », où je travaille aujourd’hui, a ouvert en septembre 2008. Mais ceci est une autre histoire.

                        Vincent Pamart

Professeur des écoles  au SESSAD « Le Chemin »  à Douai

2 novembre 2019

Valérie Boesflug, enseignante spécialisée

Court métrage "La classe de Courchelettes" Court métrage "La classe de Courchelettes"
J’ai rencontré le Docteur Cam lors du projet qu’il construisait, avec Vincent, de la classe intégrée.

Ils ont imaginé une école hospitalière, une école qui, bien avant la loi, accueillerait des enfants qui ne pouvaient pas être scolarisés dans une classe ordinaire. Parce qu’aussi troublé qu’il soit, un enfant est un enfant, capable de devenir un écolier.

« Là où il y a une volonté, il y a un chemin », aimait à dire le docteur.

La classe intégrée, c’est une idée belle, et un peu folle, pour permettre aux enfants de l’hôpital de jour de prendre le chemin de l’école, et d’y apprendre ce qu’apprennent tous les enfants, dans toutes les écoles.

La création fut, comme il se doit, difficile et passionnante. Où aller ? Quoi faire ? Comment donner du sens et articuler soins et éducation ? Quels liens tisser avec les familles, l’hôpital, l’école, la mairie ?

Portée par tous, la classe intégrée ouvrit avec deux infirmières, une auxiliaire de vie scolaire et moi, comme enseignante. Et surtout, quatre familles, le cœur battant, pour quatre enfants qui allaient, eux aussi, apprendre à l’école.

C’était le début d’un travail intense, riche, partagé, où chacun a pris pleinement sa place.

Les premiers enfants ont poursuivi leur route, d’autres, nombreux, ont à leur tour pris ce chemin pour aller à l’école. Plus de quinze ans plus tard, la classe intégrée, la classe de Courchelettes, poursuit sa mission de tremplin.

Homme de cœur et de conviction, le Docteur Cam m’a appris à voir les enfants, les voir vraiment, comme les être uniques qu’ils sont, et à les accompagner sur leur propre chemin.

Merci à lui.

Lise, mère de Mikaël

Mon fils, Mickaël, est autiste de haut niveau, c’est un jeune adulte extraordinaire.

Mikael dans la classe de Courchelettes Mikael dans la classe de Courchelettes

Mickaël a été scolarisé à la Classe Intégrée (CLI) de Courchelettes à l’âge de 7 ans en 2004. Il est resté à la CLI pendant 2 ans.

Deux années, qui lui ont permis de progresser dans le langage et la verbalisation (moins d’écholalie). Il a commencé à lire et à écrire. Les professionnels de la Classe Intégrée, lui ont permis d’entrer dans la communication avec les autres… de s’ouvrir au monde.

Pendant cette période, son comportement à changer (moins de crise) et nous avons eu, nous, parents, un soutien… un soutien qui est primordial, car si les parents ne vont pas bien, les enfants ne vont pas bien aussi.

A la rentrée scolaire 2006, il a pu être scolarisé en CLIS, puis quelques années plus tard en ULIS collège.

Maintenant, nous habitons dans le Morbihan 8 ans. Mickaël a 22 ans, il est en accueil de jour dans un foyer à Hennebont et il a une certaine autonomie dans les gestes de la vie quotidienne. Il prend le bus seul, se rend seul à ses consultations avec le psychologue et fait partie d’une chorale Gospel au Conservatoire de Lorient. Il  fait encore d’énormes progrès dans la communication et le contact avec les autres.

Je peux affirmer, en tant que parents, que la classe intégrée, ainsi que toute l’équipe accompagnant mon fils, lui ont permis de gravir les premières marches vers l’autonomie et l’ont fait grandir.           

                                                           Lise, maman d’un jeune autiste

8 novembre : hommage au Dr Philippe Cam, psychiatre au CRA de Bretagne

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.