Autisme : la société de pédopsychiatres SFPEADA décroche le pompon au Figaro !

Retour sur une tribune de la SFPEADA parue dans "Le Figaro" début juin. Mépris pour les diagnostics basés sur un consensus international, au profit des dysharmonies du type CFTMEA. Divagations diverses et variées. Mais avec nuisances avérées !

Sous le titre Autisme : oui, la psychiatrie a un rôle central !, le Figaro  a publié  le 2 juin une tribune de 4 sociétés de pédopsychiatrie : – European Brain Council (EBC) – European Psychiatric Association (EPA)– European College of Neuropsychopharmacology (ECNP) – Société française de psychiatrie de l’enfant et adolescent et disciplines associées (SFPEADA)

Le Figaro nous avait habitués à ne pas suivre les propos réactionnaires sur l'autisme de son confrère Libération.  Mais cette tribune est un réchauffé des communiqués anti-Cluzel de la corporation « choquée » par ses propos, sans doute justifié par le congrès d’Arcachon qu’allait tenir la SFPEADA.

Je ne connais pas la représentativité des sociétés qui ont signé avec la SFPEADA. Si elles ne sont pas marginales, il n’y a aucune chance que ces psychiatres utilisent la franco-française classification, la CFTMEA, Classification Française des Troubles Mentaux de l'Enfant et de l'Adolescent.

Mais quel plaisir pervers a pu avoir la SFPEADA à faire le sous-titre : "Dysharmonie développementale" , et à faire suivre : « L’étude de ces dysharmonies de développement est au cœur de la recherche psychiatrique, dans une optique parfaitement médicale : comprendre pour pouvoir traiter, aider et in fine guérir quand le trouble entraîne un handicap patent. On pourrait donc dire qu’il n’y a « rien de plus spécifiquement psychiatrique » (dans une acception scientifique) que le champ de l’autisme." ?

Nous retrouvons là la tradition psychanalytique française de la dysharmonie psychotique, de la dysharmonie évolutive, résistant aux classifications internationales DSM IV et CIM 10.

Résistant également aux préconisations de la Fédération Française de Psychiatrie de 2005, avalisées par la Haute Autorité de Santé.

Aujourd’hui, la majorité des personnes autistes dans les établissements médico-sociaux ont un diagnostic issu de cette psychiatrie voulant avoir un rôle central, celui de « psychose infantile ». Cela se retrouve dans les ES (enquêtes statistiques) 2010, 2014, 2018. Les éditeurs de la CFTMEA préfèrent désormais utiliser le concept de dysharmonie développementale, plutôt que celui de psychose infantile, mais bien de ses adeptes ne manqueront pas de rajouter « à caractère psychotique ».

L’actualisation des recommandations HAS sur le diagnostic des enfants et adolescents ne fait plus mention de la CFTMEA, mais recommande d’utiliser le DSM-5 américain (2013), qui parle désormais de trouble du spectre de l’autisme, avec 3 niveaux en fonction du besoin d’accompagnement. D’autre part, suivant la législation française, il faut utiliser les classifications internationales reconnues dans les certificats médicaux à la MDPH, soit la CIM 10ème édition (qui utilise encore les termes de TED – troubles envahissants du développement, la 11ème édition basée sur les mêmes principes que le DSM 5 ne rentrant en vigueur qu’en 2022).

Ce serait cette psychiatrie obsolète et rétrograde de la CFTMEA qui revendique un rôle central ? Non merci.

Une nouvelle version du syndrome d’Asperger ?

  • « Ce que l’on appelait assez maladroitement auparavant « syndrome d’Asperger de haut niveau » correspond à des sujets dont les capacités cognitives se sont parfaitement développées (voire « hyperdéveloppées ») mais dont les aptitudes sociales sont restées un peu en retrait. À l’opposé, dans les cas d’autisme plus sévères, il semble que les aptitudes sociales et cognitives aient été altérées précocement et d’une façon simultanée. »

J’ignorai ce pléonasme de « syndrome d’Asperger de haut niveau ». Par définition, le syndrome d’Asperger qui exige pour le diagnostic qu’il n’y ait pas de déficit intellectuel, est de « haut niveau ». Mais très minoritaire dans l’autisme de « haut » niveau de fonctionnement. Quelle honte de dire que les aptitudes sociales sont alors « un peu en retrait » ! Est-ce que c’est ce « un peu » qui conduit à beaucoup de suicides ?

La mention des « altérations précoces » pour l’autisme sévère, en opposition à l’autisme de haut niveau, ne repose sur aucune étude. Mais on voit bien l’idée qu’il y a derrière, celle d’un environnement (ce qui veut dire « parental » dans le langage de la SFPEADA) déficient, ce qui conduirait à l’apparition d’une dysharmonie développementale plus tard.

  • « On sait que le dépistage, l’identification et le diagnostic précoces d’une perturbation neuro-développementale en améliorent considérablement le pronostic. Or qui, en l’absence du psychiatre, va se charger du dépistage et du diagnostic ? Uniquement les intervenants sociaux ou les professeurs des écoles (qui outre de stricts problèmes de formations et de compétences ont peut-être d’au­tres missions à accomplir) ? »

 La SFPEADA a de la chance de s’appuyer sur des associations européennes complètement ignorantes du 4ème plan autisme pour signer ces fadaises. Celui-ci prévoit le développement de plateformes de diagnostic et d’intervention précoces des troubles neurodéveloppementaux, qui seront en général (on l’espère) animées par des psychiatres ou des pédiatres expérimentés. Il y a de nouveaux forfaits remboursés par l’assurance maladie en direction des médecins généralistes et des pédiatres pour le diagnostic ou le suivi.

Dans le nouveau DPC (formation continue des professionnels de santé pour la période 2020-2022), il y a des priorités liées au diagnostic des TSA et des TND. Quels sont les professionnels visés par ces formations ? Voir la fiche 29.

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Pas les "intervenants sociaux et professeurs des écoles".

Les intervenants sociaux (définition à préciser) ou les professeurs des écoles font cependant partie de ce qu’on appelle le niveau 1, qui peut repérer et renvoyer vers les plateformes spécialisées. Les CRA (centres de ressources autisme) sont tout à fait dans leur rôle quand ils donnent une information à ces professionnels.

Est-ce que ce serait toujours « mieux » quand c’est la SFPEADA qui assurerait cette information, qui se traduit dans 13 cas sur 16 par une IP (information préoccupante), ou un signalement (au procureur) pouvant conduire au placement de l’enfant. Et à son expulsion de l’école ! Voir plus bas le document élaboré avec la SFPEADA et malheureusement diffusé un moment par le Ministère de l’Education Nationale !

De l’épigénétique et de la psychodynamique

La SFPEADA ose en note de fin : « Des modifications épigénétiques ont aussi été observées lors de changements de stratégies d’apprentissage ou lors de certaines interventions psychothérapeutiques, ce qui ou­vre des voies particulièrement riches. »

Je suis prêt à m’enthousiasmer, mais je demande où sont ces études entraînant des modifications épigénétiques lors d’interventions psychothérapeutiques de personnes autistes. Si c’est chez le chimpanzé ou le neurotypique, je serais plutôt sceptique. Encore faut-il qu’elles existent.

Déjà, les meilleurs spécialistes de l’autisme sont prudents sur le sujet : « Les études épigénétiques des TSA non syndromiques n'en sont qu'à leurs débuts, mais elles sont prometteuses une fois que les problèmes technologiques et méthodologiques associés à ce domaine d'étude seront résolus. » Traduction de "Life Course Health Development in Autism Spectrum Disorders" Irene E. Drmic, Peter Szatmari, and Fred Volkmar. Publié en ligne: 21 novembre 2017.

En ce qui concerne les effets à moyen terme des psychothérapies d’inspiration psychanalytique : l’étude faite pour NICE (équivalent de la HAS en Grande-Bretagne) n’est pas favorable aux conséquences à moyen terme des psychothérapies d’inspiration analytique (il n’est pas question d’autisme dans cette méta-analyse). Cela peut marcher au début, mais n’a plus d’effet au bout de quelques mois :

  • « Cette méta-analyse permet de conclure que « les thérapies psychanalytiques et psychodynamiques se révèlent efficaces pour obtenir une réduction du nombre de tentatives de suicide » (OR [odds ratio] = 0,469 [intervalle de confiance à 95 % de 0,274 à 0,804]).
  • On observe aussi « la preuve d’une réduction significative de la répétition des actes d’automutilation pour un suivi de six mois, mais non pour un suivi de douze mois. » Malgré cette atténuation de l’effet de la psychothérapie au bout d’un an, on remarque également « des effets thérapeutiques significatifs sur l’amélioration du fonctionnement psychosocial et sur la réduction du nombre d’hospitalisations. »
  • Si cette étude plaide ainsi pour « une efficacité à court terme des psychothérapies psychanalytiques et psychodynamiques sur la réduction des comportements suicidaires ou d’auto-agressivité », et sur « l’amélioration du bien-être psychosocial », les auteurs estiment que « le petit nombre d’essais et la qualité modérée des preuves » incitent à proposer « d’autres études de meilleure qualité » pour confirmer ces résultats et pour « préciser quelles composantes spécifiques des psychothérapies sont efficaces. »   Les psychothérapies au banc d’essai des études contrôlées - Dr Alain Cohen – JIM

Nulle part mention des effets épigénétiques imaginaires de la psychanalyse.

Le diagnostic de l’autisme suivant la SFPEADA

La SFPEADA en même temps qu’elle publiait cette tribune, organisait des conférences à Arcachon, dont l’une d’entre elles était « intérêts et limites des classifications de l’ EBM » par Louis Tandonnet, Pédopsychiatre au CHU de Nantes.

Faute d’y avoir accès, on peut se reporter à une conférence du même pédopsychiatre :

Colloque DSM-5: Louis TANDONNET © PsychoPARIS8

  • « Ces centres de diagnostic [centres de ressources autisme, centres pour bipolarité] sont utiles pour moi s’ils viennent enrichir la rencontre entre le clinicien qui suit le patient et le patient, mais ils relèvent de la supercherie lorsqu’il s’agit, s’il s’agit, de promouvoir une évaluation ponctuelle à la recherche des signes positifs d’une maladie pour apporter un diagnostic positif censé à lui seul pouvoir définir le traitement. Ceci est construit dans le déni suivant lequel le meilleur outil du diagnostic  (…) c’est la répétition des consultations et des rencontres » (17ème mn)

De quoi faire péter un plomb à bien des personnes autistes ou à leurs parents qui ont répété pendant des années des consultations sans aucun diagnostic.Et sans aucun accompagnement adapté.

Vademecum des élèves en souffrance psychique

La SFPEADA a activement participé à un vademecum des élèves en souffrance psychique. Ce document n’est plus disponible sur le site du Ministère de l’Éducation Nationale. Il avait l’inconvénient – majeur – de développer informations et procédures sans s’appuyer sur les recommandations de bonnes pratiques professionnelles, concernant par exemple les troubles dys ou l’autisme. Voir la critique.

La solution, c’était dans la plupart des cas la transmission d’informations préoccupantes ! Comme s'il y avait besoin de ce type de guide pour que l’Éducation Nationale le fasse.

Ou la préconisation d’ITEP. Pourtant  "Il convient de remarquer que d’une façon générale, les ITEP ne sont pas adaptés à l’accueil d’enfants et adolescents autistes ou présentant des troubles psychotiques prédominants, ou des déficiences intellectuelles importantes, qui requièrent d’autres modes d’éducation et de soins, et qui pourraient souffrir de la confrontation avec des jeunes accueillis en ITEP." Circulaire interministérielle DGAS/DGS/SD3C/SD6C n° 2007-194 du 14 mai 2007

J'arrête là mes commentaires, car les nuisances de la SFPEADA en ce qui concerne l'autisme sont "impossibles à rassasier", comme le disait Stig Dagerman.

S'il faut une conclusion

14 ans après les recommandations officielles, une société de pédopsychiatres ayant pignon sur rue n'hésite pas à diffuser des préconisations contraires à celles-ci. Et elle arrive à abuser un moment l’Éducation Nationale.

Les conséquences ne sont pas légères. L'accompagnement à l'école n'est pas adapté, et cela se traduit par des orientations vers les Hôpitaux de Jour, les IME, les ITEP ou un placement à l'ASE (Aide Sociale à l'Enfance).


Une étude sur les CMP en Nouvelle-Aquitaine

L'ARS Nouvelle-Aquitaine a fait procéder à une étude sur les CMP (centres médico-psychologiques) de la région, enfants comme adultes.

Les CMP enfants vont en théorie jusqu'à 16 ans révolus, mais parfois jusqu'à 18 ans. Dans la synthèse, il est indiqué :

  • La guidance parentale, les psychothérapies analytiques et psychodynamiques et les thérapies médicamenteuses sont proposées par la quasi-totalité des CMP. D’autres modalités sont fréquentes: les thérapies psychocorporelles (81%) et les psychothérapies familiales (65%). Les psychothérapies systémiques et cognitivo-comportementales sont moins développées (42 et 26%).

Deux tableaux extraits de l'étude : est-ce qu'il est légitime de faire financer par la sécurité sociale des services qui sont autant en dehors des recommandations de bonnes pratiques (RBPP), alors que les parents doivent financer eux-mêmes, avec la participation de l'AEEH ou de la PCH, des pratiques conformes à ces RBPP ? On voit bien qu'il ne faut pas compter sur la SFPEADA pour faire évoluer ces pratiques. Quand on voit le poids des thérapies familiales ou de couple, on comprend que la théorie des mères frigidaires a encore de beaux restes.

Et l'autisme, ce n'est pas une situation d'urgence ? Pas d'intervention précoce ?

figure-36

 

PS : les résultats de l'enquête menée par l'ARS en Bretagne étaient encore moins brillants. Celle de l'ARS Bretagne portaient spécifiquement sur la prise en charge de l'autisme, et quand il s'agissait de TCC, il fallait les nommer (ABA, TEACCH, PECS etc.). Mais de toute façon, dans les deux cas, il s'agissait d'une enquête auto-déclarative : ce sont les structures qui donnaient les réponses.

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