Sur une réaction au rapport Hazan

Dans un blog de Mediapart, Paul Machto, avec Hervé Bokobza et Monique Thizon (Membres du Collectif des 39) réagissent au rapport de Mme Adeline Hazan, Contrôleure générale des lieux de privation de liberté, concernant les pratiques qu’elle a constatées à l’hôpital psychiatrique de Bourg en Bresse. Psychanalyse et psychothérapie institutionnelle, pourtant dominantes, n'ont pas empêché ces dérives.

Dans un blog de Mediapart, Paul Machto, avec Hervé Bokobza et Monique Thizon (Membres du Collectif des 39) réagissent au rapport de Mme Adeline Hazan, Contrôleure générale des lieux de privation de liberté, concernant les pratiques qu’elle a constatées à l’hôpital psychiatrique de Bourg en Bresse.

Selon eux : « Ceci traduit une destruction lente et progressive des soins en psychiatrie (…) conséquence de l’idéologie qui s’est imposée depuis le début des années 90. Une idéologie de re-médicalisation, de technicisation de cette discipline pourtant bien singulière au carrefour des sciences humaines, sociales, de la médecine, du politique et de la culture.

Cette idéologie, soutenue par plusieurs rapports sénatoriaux (...), mais aussi par la Fondation FondaMental, qui bénéficie des bénédictions des laboratoires pharmaceutiques et de nombreux politiciens de droite (...), ou de gauche (...).

Dans ce mouvement réactionnaire, auquel s’est associée une critique féroce, malveillante et erronée de la psychanalyse, il est surtout question de revenir sur « les dérives soixante-huitardes », et de remettre la psychiatrie dans le giron de la médecine. « (…) « « Cette inhumanité qui s’instaure est particulièrement provoquée, aidée par la transformation de l’hôpital en entreprise, le « management » étant exalté, la gestion prenant une emprise déterminante sur les corps et les êtres.

La novlangue, le néolibéralisme vient alors parachever toute cette entreprise de deshumanisation. « 

Désolé ! Les personnes autistes ont trop souffert de la psychanalyse pour s'inquiéter d'un retour de la psychiatrie dans la médecine. Enfin !

L'exemple de Bourg-en-Bresse est plutôt une démonstration de la démission de la médecine, quand les médecins prescrivent des contentions à durée indéterminée sans voir le patient.

Ce qui est frappant dans l'article, c'est le refus du Collectif des 39 , derrière une logomachie anti-capitalistiquement correcte, de rendre compte à la société de ses pratiques.

On retrouvera les mêmes argumentaires et les mêmes personnes dans le panégyrique de la Fondation π , spécialiste des « fessées thérapeutiques » en public. Voir La Dépêche 21/01/2007

http://www.ladepeche.fr/article/2007/01/21/385725-l-enfer-au-chateau.html

Pierre Sans vient de décrire des dérives de la psychothérapie institutionnelle dans ses « Chroniques d'un psychiatre libertaire », chroniques jubilatoires qui brassent 50 ans de psychiatrie en France …. et au Bénin.

https://www.amazon.fr/Chroniques-dun-psychiatre-libertaire-1966-2016-ebook/dp/B01BRBPSRU/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1460229862&sr=1-1

Voici ce qu'il écrit au sujet de ceux qui vinrent au secours de la Fondation π :

"En 1984, un nouveau changement de dénomination transforma les CPN en Fondation π (le terme de fondation étant juridiquement usurpé si l’on en croit l’Inspection générale des affaires sociales, l’IGAS). En 1986, la résistible ascension de la Fondation se poursuivit avec l’achat du château de Clermont, ancienne propriété de Louis de Funès, sur la commune du Cellier, près de Nantes (ce ne fut que le premier château investi par Claude David, car sa folie des grandeurs lui valut durant toute sa carrière d’être seigneur en son donjon). Tout le monde déménagea alors, et les ateliers et foyers dispersés dans la ville furent tous regroupés au domaine. On invitait régulièrement les chefs de file historiques de la psychothérapie institutionnelle, comme Tosquelles et Oury. Dans les médias, des célébrités chantaient sans retenue les louanges de l’institution. Parmi ses protecteurs officiels, et à côté de Tosquelles et du professeur de droit Jacques Ellul, on comptait par exemple le professeur Léon Schwartzenberg, respecté cancérologue et éphémère ministre de la Santé, ou l’acteur Michel Bouquet, qui conseillait la troupe de théâtre mise en place. Plus tard, au sein du conseil d’administration, allaient figurer Hervé Bakobza, président du syndicat national des psychiatres d’exercice privé, Geneviève Laroque, ancien directeur adjoint de la Santé, Inspectrice générale des affaires sanitaires et sociales, une certaine Élisabeth Attali et une flopée de professeurs de médecine nantais. Dans ce contexte épatant (mais comment ne pas être épaté par une telle unanimité louangière…), Claude David exposa sa théorie (que dis-je, sa « pensée ») dans In illo tempore : Mais que veut l’administration (1988), un pavé de plus mille pages, préfacé par Lucien Bonnafé, l’un des plus éminents psychiatres du pays, et adressé, notamment, à toutes les DASS de France. Pourtant, malgré ou au-delà de cette mirifique façade, se cachait un côté sombre. La tension montait, car le ministère de la Santé avait diligenté une enquête de l’IGAS. Des contrôles du fisc et de l’URSSAF entraînèrent de lourds redressements. Les dirigeants de l’institution durent essuyer de très sèches critiques de la part de l’inspection du travail. Dans ce contexte, qu’ils ressentaient comme un harcèlement administratif, les membres de la Fondation π se sentaient de plus en plus persécutés. En février 1989, l’affaire de l’agression d’une psychologue qui s’opposait à la Fondation fit tout exploser : Marc Leclerc, Claude David, un second psychiatre, Jean-François Corbin, et la moitié du personnel démissionnèrent. Leclerc disparut des radars et s’installa au Québec. On n'entendrait plus parler de lui. Les autres suivirent leur maître, Claude David. Je reprendrai l’histoire plus tard. "...…


"Voilà donc le contexte de ce que les amis de la Fondation π ont publiquement appuyé, en écrivant des lettres de soutien, parfois au ministère de la Santé, dont le fac-similé figure dans In illo tempore. À tout seigneur tout honneur, Lucien Bonnafé, grand résistant, grand psychiatre, se fendait d’une préface dithyrambique qui ne fit que confirmer David dans son extravagance paranoïaque : « Ce retour au silence se fait aussi maintenant au nom de la gestion technocratique […] L’extermination douce continue autrement : la Fondation π doit être considérée comme un établissement de repos, voire au repos ; elle devrait quitter le champ de la psychiatrie la plus active… » Il n’hésitait pas, lui non plus, à faire le rapprochement avec les années de la collaboration et poursuivait : « Le conformisme extrême, dont la collaboration avec l’oppresseur fournit le modèle extrême, était mobilisateur de résistance dont la moindre, la plus feutrée ou secrète, n’était point négligeable. Est-ce parce que les enjeux actuels ne sont pas si tragiquement mortels qu’au regard de l’ancien combattant extra-lucide, les combats désaliénistes actuels ne peuvent se livrer que dans le marécage d’un conformisme épais et suintant, dans un climat où tout ce qui pourrait être incisif et décisif, contre le système aliéné-aliénant, est si communément vécu comme déraisonnable, et massivement censuré ? » L’« extra-lucide » Bonnafé n’avait pas dû bien lire sa boule de cristal pour épouser le délire de David ! Tout l’ouvrage regorge ainsi de soutiens plus ou moins prestigieux, comme celui du grand professeur de droit, Jacques Ellul, adressé en 1986 au ministre de la Santé, décrivant la Fondation comme « un exemple rare de création et d’initiative personnelles et courageuses ». À côté d’une longue liste de psychiatres, menu fretin local ou gros poisson connu, on trouvait aussi Jean Ayme, conseiller de nombre de ministres de la Santé depuis la Libération et personnalité éminente du mouvement de psychothérapie institutionnelle, dont il est l’historiographe quasi officiel, ou encore Hervé Bokobza, président du syndicat des psychiatres d’exercice privé. Mais il y a pire. Le 29 janvier 1988, François Tosquelles (Président d’honneur du Conseil d’administration de la Fondation) en personne écrivait (p. 263) : « La Fondation π représente actuellement, en France, un des hauts lieux de la psychothérapie institutionnelle, ce moyen de soigner des malades mentaux graves, inventé il y a plus de 45 ans dans certains hôpitaux psychiatriques français. Cette recherche poursuivie par la Fondation π depuis 23 ans entraîne, on le voit avec l’installation à Clermont, une véritable invention d’un nouveau type d’hôpital pour un traitement véritable des maladies mentales. » Quand je relis ces lignes, longtemps après les avoir parcourues la première fois, les bras m’en tombent ! Je rappelle que j’avais envoyé personnellement L’Envers du décor à Tosquelles en 1978, et qu’il venait régulièrement aux CPN puis au château de Clermont. Jean Oury n’était pas en reste. Le même 29 janvier 1988, il écrivait (p. 264 et 265) : « J’ai suivi très attentivement l’élaboration du projet de mes collègues de la Fondation π. J’ai été très heureux qu’ils trouvent un site adéquat pour réaliser une nouvelle étape dans leur entreprise qui a toujours été marquée par une originalité et une qualité humaine exceptionnelle… La Fondation π est maintenant connue aussi bien en France qu’à l’étranger, elle reçoit chaque année une centaine de stagiaires : médecins, psychologues, infirmiers, éducateurs… » Et cela continue sur deux pages. Il faut bien se pénétrer de ces lignes. Oury avait « suivi très attentivement » ce qui ressemblait déjà furieusement à une secte ; il la considérait comme dotée de « qualités humaines exceptionnelles ». Lui aussi avait pourtant reçu L’Envers du décor, mais il m’avait traité de « dégueulasse » après l’avoir lu…

Je retrouve même (p. 1050) une lettre assez neutre, mais une lettre de soutien quand même, de Pierre Delion, qui pourtant ne ratait pas une occasion de me dire en privé que la Fondation π était une secte. Je ne résiste pas au plaisir de citer sa courte missive, modèle de « service minimum » assez jésuite : « Chers amis, je tenais à vous assurer de l’intérêt que j’ai pour votre travail, depuis dix ans que je participe au groupe d’étude de psychothérapie institutionnelle de Brignac avec vous et quelque trente autres psychiatres de la région ouest. Bien amicalement. » Quelle rectitude !

Roger Gentis, autre grande figure de la psychiatrie la plus réformiste et la plus anti-aliéniste, écrivit lui aussi peu de temps après, pour ne pas être en reste avec les copains et les coquins : « Il y a aujourd’hui une rumeur de Nantes comme il y a eu une rumeur d’Orléans il y a quelques années... Ayant derrière moi trente-cinq ans d’exercice de la psychiatrie institutionnelle, je puis dire que la qualité des soins dispensés à la Fondation est impressionnante. Les soignés manifestent une liberté de parole presque incroyable… Je ne parle pas d’une liberté qui serait octroyée ou consentie, mais de la liberté que prennent les soignés, et qui va de pair avec la responsabilité dont ils se sentent investis… Il faut déployer beaucoup d’intelligence, de savoir-faire et de travail pour en arriver là… » Même un homme perspicace comme Guattari était un exemple de l’application d’un mode de pensée de type religieux et sectaire à cette affaire. Il écrivait, dans la foulée de ses copains du troupeau d’admirateurs : « L’important, c’est qu’un tribunal d’honneur de la profession, informel certes, a déjà rendu son jugement en ce qui concerne la Fondation PI. Lorsque des gens comme Roger Gentis, Lucien Bonnafé, François Tosquelles, prennent position en faveur d’une expérience, c’est une référence indiscutable… » Et il ajoutait : « Autour de n’importe quelle institution psychiatrique, différente ou non, on pourrait trouver des gens qui ont été en conflit, qui sont amers et qui sont partis furieux. Qu’est-ce qu’on peut y faire ? » Voilà la conclusion de Félix Guattari, c’est de la faute des « furieux » qui ont quitté la Fondation si cet acharnement perdure ! C’est stupéfiant de sottise et effrayant sur un plan plus politique !"

(…)

Et une conclusion de Pierre Sans à méditer par ses collègues :

 "Il faut donc que les psychiatres arrêtent de contempler leur nombril, qu’ils cessent de gémir avec le Collectif des 39 contre la nuit sécuritaire et son fantasme de résistance à un pseudo ennemi protéiforme qui n’est que la projection de la rancœur d’avoir raté le coche de la remise à niveau de la profession. Il faut qu’ils reviennent à leur métier, la médecine, qui n’est ni l’exercice de la psychologie, ni de la sociologie, ni de la gestion hospitalière. Il faut qu’ils travaillent vraiment auprès du malade, au lieu de passer le plus clair de leur temps en parlottes et en mises en fichiers. Il faut qu’ils rouvrent leurs manuels de neurologie, qu’ils acceptent la révolution Internet et, surtout, une remise en cause profonde de leur savoir et de leur pouvoir. Les parents d’autistes ou de schizophrènes ne peuvent plus être relégués au rang de responsables de la maladie de leur enfant, ou de quasi-délinquants à signaler au procureur s’ils refusent le train-train institutionnel classique. Ce temps est définitivement révolu. Même compte de tenu des dérapages quasi délirants que l’on voit parfois fleurir sur les réseaux sociaux. Une nouvelle ère commence, où, un peu de ménage fait de temps à autres, bon sens, modestie et relations saines avec les malades et leur famille doivent remplacer paternalisme, arrogance, autosatisfaction et rêveries d’un passé post-asilaire révolu. Ou la profession en prend conscience ou elle mourra. À moins qu’elle ne soit déjà morte, entretenue en coma dépassé. Je me demande au fond si l’on a encore besoin de nous, les psychiatres, sinon à titre de cache-misère… "

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.