Etudes sur le regard : améliorer diagnostic et prise en charge de l’autisme ?

Le point sur des études sur le regard : utilisations possibles pour le diagnostic de l'autisme, pour étudier les capacités de langage, mais aussi pour mesurer les progrès cliniques.

spectrumnews.org Traduction par lulamae de "Studies of gaze could improve diagnosis, treatment of autism"

Des études sur le regard pourraient améliorer diagnostic et prise en charge de l’autisme

Par Thomas Frazier / 10 Décembre 2019

 © Luna TMG © Luna TMG

Les autistes voient le monde d’une manière différente des autres. Même les premières descriptions de l’autisme établissaient le regard comme une des principales caractéristiques de ce trouble. Depuis lors, il a été couramment admis que les autistes n’établissent pas le contact visuel auquel leur entourage s’attend généralement – parfois celui-ci est insuffisant, parfois il est trop appuyé.

Le débat a pourtant fait rage quant au fait de déterminer si les différences dans la façon de regarder existaient réellement, et s’il était important de les examiner. L’étude du regard dans l’autisme est-elle pure et simple recherche académique ou cela pourrait-il améliorer la vie des personnes sur le spectre ?

Notre étude indique que les différences dans le regard existent bien et que comprendre ces différences peut améliorer la qualité de vie des autistes.

Sur les 20 dernières années, plus de 120 études ont porté sur le regard dans l’autisme, et la plupart ont constaté des différences dans la façon dont les personnes autistes portent leur regard sur le monde. Des revues de ces études, parmi lesquelles des méta-analyses, ont fait apparaître une tendance chez les autistes à moins regarder les visages que les personnes neurotypiques ne le font. Et, quand ils regardent les visages, ils ont tendance à moins porter leur regard sur la partie supérieure du visage, celle qui abrite une grande partie des informations sociales et émotionnelles. (1) Ils regardent de préférence des objets ou des éléments qui ne contiennent pas d’indices sociaux.

Ces résultats présentent une cohérence avec les études qui prouvent que les schémas du regard perturbés chez les enfants autistes sont visibles même dans la petite enfance. (2) Ils défendent également l’idée qu’il serait possible de diagnostiquer l’autisme chez les enfants de 2 ans, du fait que le regard et les différences dans l’attention représentent des signes précoces importants.

Mesurer le regard

Intrigués par ces différences, mes collègues et moi, nous nous sommes demandé si nous pouvions miser sur les avancées dans l’oculométrie pour dépister l’autisme d’une manière objective chez un enfant.

Les outils diagnostiques standards sont subjectifs et s’appuient principalement sur les observations des parents et des cliniciens. Ils ont eu leur utilité pour dépister et standardiser le diagnostic de l’autisme. Mais ils ont souvent un coût élevé, ils demandent du temps et nécessitent une formation importante. Des mesures courtes, faciles à mettre en place et objectives seraient d’un grand secours pour le diagnostic précoce de l’autisme.

Dans une étude publiée l’année dernière, mon équipe a présenté certaines de ces mesures. Nous avons suivi le regard chez 91 enfants autistes et 110 enfants neurotypiques, âgés de 18 mois à 17 ans, en même temps qu’ils regardaient des vidéos de six minutes. Nous avons utilisé une technologie qui enregistre la direction du regard même chez les jeunes enfants qui ont du mal à rester assis tranquillement. (3)

Nous avons constaté que les enfants autistes présentent des schémas différents quant à l’endroit où ils posent leur regard, la durée et le nombre de points de fixation sur une scène. Une combinaison statistique de ces mesures, ainsi que d’autres semblables, permettait de différencier les enfants autistes des enfants neurotypiques, ou des enfants qui avaient d’autres troubles cérébraux dans plus de 80% des cas.

Nous testons actuellement ces mesures chez les enfants qui consultent dans des cliniques communautaires, plutôt que dans des centres spécialisés ou des laboratoires de recherche. Nous avons jusqu’à maintenant fait passer des tests à plus de 50 enfants, et nous prévoyons d’élargir cet échantillon à quelques centaines.

Si nos résultats initiaux se trouvent confirmés, les cliniciens pourraient utiliser ces mesures, ou des mesures semblables, comme outils d’un diagnostic précoce de l’autisme, pour informer et améliorer l’évaluation clinique.

Mots en images

La technologie de l’oculométrie serait également utile pour étudier les capacités du langage chez les personnes chez qui on évalue d’éventuels handicaps de développement. De nombreuses personnes sont mal à l’aise avec les instruments normalisés, soit qu’elles n’aiment pas interagir avec quelqu’un, soient qu’elles se trouvent perturbées par un changement dans leur routine. Certaines sont gagnées par l’anxiété ou se renferment. Des personnes qui ont des problèmes de motricité peuvent aussi avoir des difficultés en passant les tests de langage traditionnels qui demandent une réponse motrice, comme pointer du doigt.

Mais il est important d’évaluer la compétence linguistique, notamment la capacité à comprendre les mots et les phrases, parce qu’elle représente un bon indicateur du résultat global de la personne et elle pourra aider à établir les thérapies et à mesurer les progrès.

Dans une étude publiée dans la presse, mes collègues et moi avons montré six groupes d’images à 48 enfants autistes et à 66 enfants atteints d’autres troubles du développement, entre 18 mois et 17 ans. Chaque affichage comprend quatre à huit images, dont la moitié sont des cibles et l’autre moitié des éléments de distraction.

Nous avons demandé aux enfants, un par un, de regarder une image cible, en utilisant un mot adapté à l’âge de l’enfant pour décrire l’image. Si l’enfant connaissait le mot, on allait s’attendre à ce qu’il regarde l’image qui lui correspondait. Le temps qui s’écoulait avant que l’enfant regarde la bonne image reflétait sa capacité à comprendre le mot.

Nous avons comparé la performance des enfants à ce test du regard avec les résultats obtenus aux tests standards pour cette capacité, qui demande à ce que l’enfant montre du doigt l’image correcte. Nous avons constaté que les deux résultats concordent dans l’ensemble. Cependant, le test du regard est rapide : il prend moins de 2 mn, par rapport aux 20 à 40 mn pour le test standard.

Sur les traces de la réussite

Nous avons aussi envisagé l’utilisation de l’oculométrie pour mesurer les progrès cliniques.

Les médicaments conçus pour l’autisme et troubles associés ont connu une réussite limitée dans les essais cliniques, peut-être en partie parce que les mesures utilisées pour repérer les progrès ne sont pas sensibles aux réels changements. Certaines de ces études ont repris des comptes-rendus des parents sur les caractéristiques autistiques, lesquels peuvent inclure des biais. Ainsi, les parents remarquent parfois des changements parce qu’ils espèrent les trouver.

Des mesures objectives pour les traits autistiques, comme les schémas du regard, pourraient aider à résoudre ce problème.

Nous menons des recherches pour déterminer si les schémas du regard pourraient servir à évaluer la gravité de l’autisme. Une augmentation de la tendance chez une personne à chercher du regard des informations sociales, par exemple, pourrait indiquer qu’une thérapie est bénéfique ; s’il ne se produit aucun changement, cela pourrait signifier qu’il faut ajuster la dose du traitement, la régularité ou son type.

Notre étude montre que l’oculométrie peut faciliter pour les cliniciens un diagnostic plus précis de l’autisme chez les jeunes enfants, et permettre d’évaluer rapidement la compétence linguistique. Cette technologie pourrait également aider les chercheurs à évaluer les progrès dans les essais cliniques. Si des études supplémentaires valident ces applications, l’oculométrie permettra vraisemblablement une prestation de traitements efficaces plus rapide pour les personnes autistes, ce qui en définitive améliorera leur vie.

Thomas Frazier est conseiller scientifique en chef à Autism Speaks.

Références :

Frazier T.W. et al. J. Am. Acad. Child Adolesc. Psychiatry 56, 546-555 (2017) PubMed

Constantino J.N. et al. Nature 547, 340-344 (2017) PubMed

Frazier T.W. et al. J. Am. Acad. Child Adolesc. Psychiatry 57, 858-866 (2018) PubMed

Sur le même sujet, voir le compte rendu "Quentin Guillon - Eye tracking et autisme" de la conférence tenue à l'Université d'automne de l'ARAPI.

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