Des entreprises pour personnes autistes : Passwerk et autres

Comment permettre aux personnes autistes d'obtenir un emploi en milieu ordinaire ? L'exemple de Passwerk en Belgique avec une interview de Dirk Rombaut.Que penser du 4ème plan autisme sur ce point ? Remarques sur le dispositif de l'emploi accompagné et sur les entreprises adaptées.

Interview de Dirk Rombault, co-fondateur de Passwerk (Anvers - Belgique), réalisé aux Aspiedays à Lille en février 2017.

Dirk Rombaut - Passwerk © Asperansa autisme Asperger

Passwerk a été créée à partir de l'exemple de l'entreprise danoise Specialisterne.

L'entreprise est dans le champ de l'économie sociale, sans but lucratif. Elle ne bénéficie pas de subventions spéciales. A noter le soin apporté à la sélection des personnes recrutées (bien que ce soit moins long que pour Specialisterne, dont le processus de recrutement dure 6 mois.

En France, le statut le plus proche est celui d'entreprise adaptée [nom des anciens ateliers protégés depuis 2005, considérés depuis comme des entreprises du milieu ordinaire, employant au moins 80% de personnes handicapées]. C'est le cas d'Avencod à Nice, de Socia3 (gestion paye)...

Il y a également Auticonsult  qui n'a pas le statut d'entreprise adaptée. Au-delà de l'aide au poste, cela peut être un frein, parce que les entreprises qui font des contrats avec elles ne peuvent en tenir compte dans le calcul de leur Obligation d'Emploi de Travailleurs Handicapés (une des modalités de cette obligation consiste à passer des contrats avec des ESAT ou des Entreprises Adaptées).

Cette question n'a pas été prise en compte dans le 4ème plan autisme, dont les mesures emploi se cantonnent à l'emploi accompagné et aux ESAT "hors les murs" (page 30).

  • 15- Insérer les personnes en milieu professionnel :
  • Doubler les crédits de l’emploi accompagné pour conforter l’insertion des personnes en milieu professionnel.
  • Renforcer le développement des dispositifs « d’ESAT hors les murs » pour soutenir la mise en situation professionnelle en milieu ordinaire et l’accès à l’emploi des personnes.

L'emploi accompagné est une mesure créée par la loi en 2016 : il s'agit de financer l'accompagnement pour l'embauche mais aussi pour le suivi dans un emploi en milieu ordinaire d'une personne handicapée.

Doubler les crédits de l'emploi accompagné, avec des crédits de 10 millions d'euros ? Qu'est-ce que cela veut dire ? En 2017 et 2018, ont été prévus 7,5 millions d'euros tous handicaps confondus. Dans la pratique, presque rien n'a été dépensé en 2017. Est-ce que le Ministère se donne les moyens de faire remonter des statistiques par handicap ? Est-ce qu'il y aura un fléchage (orientation financière) de dispositifs spécialisés en autisme ou seulement comptabilisation des personnes accompagnées dans des dispositifs généraux ? Pour la Bretagne, en réponse à l'Union Régionale Autisme France (URAFB), l'ARS a précisé que 30% du public accueilli par le dispositif initial étaient des adultes autistes.

Les premiers appels à projet financés par le 4ème plan montrent que ces crédits ne sont pas réservés aux personnes autistes, qu'il est seulement fait mention d'une priorité (Auvergne Rhône-Alpes). Contrairement à ce qui avait été précisé dans le 4ème plan, l’instruction interministérielle du 25 février 2019 a en effet précisé : "Ces crédits ne sont pas destinés à accompagner uniquement les personnes autistes mais l’appel à candidature pour l’attribution de ces financements devra spécifier que les nouveaux dispositifs conventionnés devront être en capacité d’accueillir les personnes autistes." (p.12)

Dans le cas de la Nouvelle-Aquitaine, il s'agit de renforcer les dispositifs existants et de valider la spécialisation pour l'accompagnement du public  TSA (troubles du spectre autistique).

Sur le principe, l'emploi accompagné permet de dégager des moyens suffisants (un emploi à temps plein pour le suivi d'environ 10 personnes), nettement supérieurs aux moyens actuels (un conseiller Cap Emploi pour 100 à 150 personnes handicapées).

C'est le niveau d'accompagnement de Passwerk, d'Auticonsult, Avencod, du SAVS TED du Finistère, ESAT Le Chalet à Pont-Scorff (56) etc ... C'est celui préconisé par le CRA (Centre de Ressources Autisme) de Bretagne dans son rapport sur l'emploi à l'ARS (page 16).

Il faudrait voir si cela convient pour les salariés autistes de l'entreprise Andros. L'accompagnement a été fait au départ exceptionnellement par un SESSAD (qui n'avait pas de limite d'âge à 20 ans), mais il l'est désormais par un SAMSAH [voir article sur l'Université d'Automne de l'ARAPI].

Le gouvernement a décidé d'augmenter massivement le nombre d'emploi en entreprises adaptées.

Cela devrait être l'occasion de prendre en compte les recommandations de Josef Schovanec dans son rapport sur l'emploi des personnes autistes. Dans la sixième partie de son rapport, Josef détaille 10 métiers (et 3 modalités):

  1. Métiers liés à l'armée et aux forces de l'ordre
  2. Traduction-rédaction
  3. Animaux-végétaux-nature
  4. Art et artisanat : bois, cire, chocolat, tissus
  5. Métiers liés à la mécanique : voitures, bateaux, avions, serrures
  6. Métiers des bibliothèques
  7. Métiers de l'informatique
  8. Métiers de la restauration-hôtellerie
  9. Métiers liés au secteur de l'autisme
  10. Métiers dits "traditionnels"

Les entreprises qui se sont développées internationalement concernent les métiers de l'informatique. Un marché de niche est apparu notamment pour les tests de logiciel (travail de "recette" peu attractif pour les informaticiens).

L'expérience des cafés Joyeux  permet aussi de démontrer les compétences des personnes autistes dans ce type de services.

Il ne faut avoir aucun a priori concernant les métiers que peuvent tenir les personnes autistes. Handisup Haute-Normandie (vidéo 46 mn) le démontre. Les Centres de Ressources Autisme (CRA) aussi qui ont appris à employer à divers postes des personnes autistes, dans un milieu qui y était plutôt hostile au départ (remise en cause de la frontière patient/professionnel).

Signature convention Minisère des Armées : Bertrand Monthubert (Université Toulouse), Anne-Sophie Avé (DRH MD), André Masin (AFG Autisme) © site AFG Autisme Signature convention Minisère des Armées : Bertrand Monthubert (Université Toulouse), Anne-Sophie Avé (DRH MD), André Masin (AFG Autisme) © site AFG Autisme
L'armée israélienne a appris à utiliser les compétences spécifiques des personnes autistes dans certains postes. Le Ministère des Armées l'a compris : il a signé une convention tripartite en 2018avec l'Université de Toulouse (Aspie-friendly) et AFG Autisme pour développer l'emploi des personnes autistes.

Le financement d'entreprises adaptées dans différents métiers pourrait permettre de prouver les compétences de personnes autistes, ce qui permettra plus d'embauches en milieu ordinaire directement ensuite.

Voir aussi ESAT et autisme - mission IGF/IGAS - 4ème plan


Extrait de l'article du Monde 13 juillet 2018

Les orientations dévoilées jeudi cherchent à créer de la « fluidité », selon la formule de Véronique Bustreel, de l’association APF France Handicap : il s’agit, précise-t-elle, d’augmenter massivement le flux d’embauches dans les entreprises adaptées (pour atteindre la barre des 80 000 en 2022), mais aussi celui des « sorties » vers des sociétés de droit commun.

Plusieurs mesures vont être introduites par des amendements au projet de loi « avenir professionnel », actuellement en cours d’examen au Sénat. Dans le cadre d’« expérimentations » programmées jusqu’à la fin 2022, les entreprises adaptées se voient notamment offrir la possibilité de signer des « CDD tremplin », afin de mettre en place des parcours vers de « l’emploi durable ». Elles disposeront aussi, à titre expérimental, de la capacité de créer des sociétés de travail temporaire « dédiées » aux handicapés. Enfin, le dispositif de soutien financier pour ces mêmes entreprises adaptées sera remanié afin d’instaurer un « dialogue de gestion » entre elles et les pouvoirs publics : le but, en l’espèce, est de rehausser les performances des acteurs présents, jugées mitigées par un rapport rendu en 2016 par les inspections générales des finances et des affaires sociales.

Parallèlement, les financements publics consacrés aux entreprises adaptées devraient être portés à hauteur de 500 millions d’euros en 2022 (contre 379 millions, aujourd’hui).


Extraits 4ème plan autisme

Page 38 : • Accès à l’emploi

L’amélioration de l’accès et le maintien dans l’emploi passera par la mobilisation de l’ensemble des acteurs et des dispositifs pour ouvrir aux personnes autistes toutes les étapes du parcours professionnel, dans la perspective de répondre à la diversité des besoins et de proposer des solutions adaptées à chacun.

Il s’agira de soutenir l’accès des personnes autistes à l’emploi ordinaire notamment, par l’emploi accompagné, et de mobiliser plus globalement à leur profit l’offre de service rénové pour l’insertion professionnelle et le maintien dans l’emploi des personnes en situation de handicap que le gouvernement souhaite construire avec l’ensemble des partenaires sociaux dans le cadre de la concertation initiée début 2018.

Note : l'offre de service rénové consiste à fusionner les services Cap Emploi (placement) et SAMEth (maintien dans l'emploi). Voir page 10.

Page 101 :• Faciliter l’accès des personnes autistes au travail en milieu ordinaire

Les dispositifs d’emploi accompagné (DEAc) seront développés dans le champ de l’autisme afin d’améliorer l’insertion et le maintien en emploi en milieu ordinaire. En effet, depuis 2016, le code du travail prévoit la mise en œuvre de dispositifs d’emploi accompagné en faveur des personnes handicapées. S’inscrivant dans le cadre du plan régional d’insertion des travailleurs handicapés (PRITH), ils sont mobilisés en complément des autres services, aides et prestations existants (Cap emploi, pôle emploi, SAMETH, dispositifs locaux, etc.). La particularité des DEAc est d’offrir un accompagnement médico-social et un soutien à l’insertion professionnelle en milieu de travail ordinaire, dès l’âge de 16 ans. Le développement de cette offre à destination des adultes autiste est prévu à hauteur de 10 millions d’euros.

Les « conseillers emploi » du service public de l’emploi (Pole Emploi, Cap Emploi- Sameth, missions locales) seront par ailleurs sensibilisés aux spécificités des personnes autistes tout comme les employeurs, en particulier en entreprise adaptée (en lien avec les aménagements de poste de travail pour la réduction des nuisances sensorielles ou pour d'autres adaptations).

L’offre des ESAT sera restructurée pour soutenir la politique inclusive d’emploi des personnes handicapées. Des exemples issus de la concertation montrent des bonnes pratiques, avec des dispositifs « hors les murs », notamment dans les Hauts de France.

La concertation menée par les DIRECCTE conjointement avec les ARS de Bretagne, Hauts de France et Martinique a mis en valeur le dispositif Pass P’As, à Lille. Ce projet est né d’un double constat effectué par le Centre Lillois de Rééducation Professionnelle et le Centre Ressource Autisme en 2012 : une difficulté d’insertion professionnelle pour les jeunes atteints du syndrome d’Asperger et un manque de dispositifs adaptés. Ils ont alors proposé à l’ARS et à l’AGEFIPH de coopérer à la création, à titre expérimental, du dispositif Pass P’As, également appelé « Passeport professionnel Asperger ». Il permet à de jeunes adultes autistes Asperger de construire ou de vérifier leur projet professionnel, et d’élaborer un parcours visant leur intégration en entreprise. Le dispositif Pass P’As est en phase d’expérimentation depuis 2013 avec le concours du fonds d’intervention régional de l’ARS. Il met actuellement en œuvre sa 4ème session (novembre 2016 – octobre 2017). Un travail est en cours sur sa modélisation économique, qui devrait permettre sa pérennisation.

Le dispositif est financé en amont (phase d’accueil, d’orientation et de positionnement sur le dispositif) et en aval (emploi accompagné) par le biais d’une action expérimentale de l’Agefiph. Le dispositif central de 10 mois est quant à lui financé par l’ARS et permet aux bénéficiaires de l’action d’obtenir le statut de stagiaire de la formation professionnelle. Aucune aide financière n’est demandée au bénéficiaire.

Ces prestations s’adressent à des jeunes en situation de handicap avec syndrome d’Asperger sortis du système scolaire ou universitaire et ayant été mis en échec quant à leur insertion professionnelle. L’objectif est de les accompagner vers et dans l’emploi. Le dispositif se déploie sur une période de 10 mois incluant plusieurs phases : phase d’accueil, d’orientation et de positionnement sur le dispositif, puis 6 mois en alternance inclusive (3 jours en entreprise et 2 jours en centre) puis emploi accompagné. 



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