Grève de la collecte des ordures dans le 6e arrondissement de Paris

Depuis le 2 novembre, les éboueu.r.se.s du 6e arrondissement de Paris font grève pour dénoncer l'absence de mesures sanitaires et sociales à la Ville de Paris. Les grévistes dénoncent un manque d'adaptation au reconfinement et une déconsidération de leur métier, à la fois essentiel et à risques. Julien, éboueur dans le 6e depuis 4 ans, syndiqué (CGT), répond à nos questions.

Jeanne Guien : Peux-tu présenter la mobilisation qui a lieu en ce moment dans le secteur de la collecte des déchets ?

Julien : Il y a une grève qui a commencé le 2 novembre dans les 4 ateliers d'éboueurs de l'arrondissement où je travaille, le 6e. C'est une grève inattendue, parce qu'elle n'a pas été motivée par un syndicat et que ça ne s'est jamais vu de voir 100% de grévistes dès le premier jour, soit une cinquantaine de personnes mobilisées, dans un arrondissement qui d'habitude l'est peu. La stratégie de la première semaine, ça a été de faire grève lors des 55 premières minutes : ça ralentit le travail de collecte pour toute une matinée, sans avoir de gros impact sur la paye des grévistes (on perd 1/60e de notre salaire). On a fait ça tous les matins de la semaine dernière, en rediscutant au fur et à mesure de la stratégie. Tout le monde n'a pas pu faire grève tous les jours, mais ça a un certain impact parce que les tournées de bennes sont décomposées en 2 tours (de 6h à 8h30 et de 9h à 12h). Donc, si on perd la première heure, ça retarde tout le reste et on ne peut pas finir la collecte du matin. Du coup, le lundi, qui est une grosse journée, aucune tournée n'était terminée, et la mairie a du faire sortir des bennes l'après-midi ; et ça, ça lui coûte cher. Au niveau du rapport de force, c'est ça qui met une certaine pression. C'est une grève indépendante, autonome, dans un secteur assez peu mobilisé qu'il a fallut motiver, alors que tous les autres ateliers travaillaient.

JG : Quelles sont vos revendications ? 

Julien : C'est lié au fait qu'à l'annonce du confinement, personne n'est venu nous voir. Personne, ne serait-ce que pour voir comment ça se passe dans les ateliers, pour discuter, on n'a eu aucune nouvelle. L'annonce de Macron a eut lieu un mercredi, on attendu jusqu'au dimanche suivant, rien. On a demandé aux chefs d'atelier si ils avaient des nouvelles de notre division (la direction de notre arrondissement), et tout ce qu'on a pu savoir c'est que la division ne voulait pas bouger, qu'elle ne ferait rien.

JG : Pourquoi ? Quelles sont les raisons invoquées ?

Julien : Au début, il n'y avait pas d'argument : c'était juste « la mairie ne fait rien ». Après le premier jour de grève, celui qui dirige la division est descendu dans les ateliers, un peu affolé car il ne s'y attendait pas. Il nous a dit que ce n'était pas le même confinement et qu'il n'y avait pas de raison d'appliquer plus de mesures que ce qu'il y a déjà, c'est à dire rien. Tant que le gouvernement ne leur impose pas de réduire les effectifs et de donner une prime, il n'y a aucune raison qu'ils en donnent. Il a même dit : « tu as vu comment c'est dehors, le monde qu'il y a ? C'est pas vraiment un confinement, il y a rien qui a changé, il n'y a aucune raison que vous restiez chez vous ».

JG : Lors du premier confinement, il a été très difficile pour certain.e.s éboueu.r.se.s d'obtenir des protections. La ministre de l'écologie avait même prétendu que les masques étaient inutiles sur les collectes ! Est-ce que c'est toujours le cas ?

Julien : Non, aujourd'hui on a du gel, des masques, des gants. Mais au début du premier confinement, c'est vrai, il n'y avait rien du tout : ils ont mis une semaine à réunir un comité d'hygiène et de sécurité pour décider de ce qu'ils allaient faire. Puis ça a pris une autre semaine, voire 10 jours, pour appliquer ces décisions et faire venir du matériel en nombre suffisant. Autrement dit, les 2 ou 3 premières semaines du confinement, il n'y avait rien. Et là, on avait vraiment la crainte que ça se passe pareil ! Donc, on s'est dit qu'on allait mettre la pression, qu'il n'y avait pas moyen que ça se passe comme la première fois. Il y a eu des contaminé.e.s, et mêmes des décès, parmi les effectifs de la Ville !

JG : Donc la grève continue ?

Julien : Oui. Le chef de division nous a annoncé un comité d'hygiène et de sécurité pour jeudi 5 novembre, suite auquel on aurait nos réponses. Sauf que le vendredi matin, pendant qu'on travaille depuis 6h, eux ils dorment. Ensuite, c'est le week-end, on travaille, eux non. Donc, en fait, notre réponse, on l'attend toujours, c'est pour ça qu'on a décidé de monter la pression d'un cran. Lundi 9 novembre, une majorité d'entre nous a fait la grève toute la journée. Le lendemain, l'ingénieur en chef des services de propreté des 5e et 6e arrondissements de Paris nous a reçu, pour camper sur ses positions : tout ce qu'il nous a proposé, c'est de décaler nos horaires de 15 mn pour éviter les heures de pointe dans les transports, ou d'ouvrir un nouveau local de pause. Il faut savoir que nos ateliers sont souvent en sous-sol, sans fenêtre... Par exemple dans le mien, on se retrouve pour manger à 20 dans une pièce de 15 m2. Sauf que le réaménagement proposé permettrait seulement qu'on soit 2 ou 3 de moins... C'est du foutage de gueule. 

JG : Vous venez de traverser deux années mouvementées, entre la menace qui pèse sur votre statut, la réforme des retraites, les confinements... Avez-vous des revendications plus générales ?

Julien : Non, là, on se concentre sur le confinement et sur des revendications locales. C'est plus difficile d'aller sur des revendications à long terme, qui concerneraient toute la Ville : dès qu'on passe à cette échelle-là, beaucoup de collègues se montrent résigné.e.s voire défaitistes. Mais des liens ont été créés pendant les diverses mobilisations, et à chaque nouveau jour de grève, forcément on discute. On décide de tout en commun, il n'y a pas de hiérarchie ni de représentant.e qui prend les décisions pour tout le monde. Du coup, au fur et à mesure des jours, on se met à parler des primes, des bennes qu'on nous supprime, de l'augmentation de charge qu'on nous impose continuellement pour augmenter la rentabilité. La grève déclenche plein de trucs, même si c'est encore fragile. Communiquer, prendre des décisions ensemble, s'écouter parler en assemblée générale, revoir son point de vue... C'est compliqué, surtout dans un arrondissement qui n'a pas une tradition de lutte. Mais ça tient, pour l'instant !

JG : Parle-moi de cette augmentation des charges qu'on vous impose. Va-t-elle de pair avec une baisse des effectifs ?

Julien : Non, c'est plus subtil que ça... Il n'y a pas de baisse d'effectifs, mais une baisse du nombre de bennes et donc une réorganisation de la collecte qui alourdit le travail. Sur mon atelier, au lieu des 5 camions qui permettaient de faire notre trajet, on n'a plus que 4 camions. Donc, au lieu d'être 10 à collecter toutes les poubelles de ce trajet, on n'est plus que 8. On est toujours aussi nombreux dans l'atelier, mais on n'est que 8 à aller à la benne, pour faire le travail de 10 personnes. Les autres sont mis à balayer, fonction moins urgente que collecter : balayer tous les jours, ça permet d'avoir les rues jolies, ça a une fonction esthétique, mais ce n'est pas une urgence de salubrité publique comme collecter les ordures. Il y a donc augmentation de charge individuelle.

JG : Votre situation est-elle représentative de celle de vos collègues ?

Julien : Partout, c'est pareil. J'ai des potes dans le 18e, 19e, je suis allé visiter les ateliers du 14e... Partout, tout le monde a eu les mêmes réponses : rien n'a été fait nulle part, rien ne serait fait. La seule chose dont j'ai entendu parler, c'est le décalage des pauses dans les ateliers, pour éviter qu'on mange ensemble et qu'on fume des clopes en même temps. Mais par contre, on arrive au même moment, on part tou.te.s bosser au même moment !

JG : Tout ce qui relève du travail est autorisé, tout ce qui permet de se détendre est interdit... On dirait que c'est la règle, en ce moment !

Julien : Exactement. Dans notre cas, j'ai l'impression qu'on est revenu.e.s au point de départ, à tous les niveaux. Le premier confinement n'a rien changé, sinon le fait qu'on a des masques. Il n'y a que ça...

 

NB : Certains prénoms ont été modifiés.

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