Le Pari(s) écologiste

Texte de candidature à la candidature interne à EELV (légèrement modifié) pour les élections municipales à Paris pour les écologistes mais pas uniquement !

Jamais les conditions n'ont jamais été aussi favorables pour les écologistes à Paris. La première est dramatique, la prégnance des crises écologiques, amplifiant toutes les autres crises, économiques, politiques. La seconde est politique. Le paysage parisien est éclaté. La droite est éclatée entre les tentations macronistes du groupe PPCI au Conseil de Paris, le conflit entre les têtes d'affiche parisiennes (Dati, Goujon, Berthout …), le parcours solitaire de Bournazel, des centristes hésitants dans leurs choix stratégiques entre les UDI, MODEM, Radicaux. LREM devrait choisir Griveaux mais à quel prix pour éconduire Villani ou Majjoubi ? Hidalgo est certes en tête mais à un niveau faible pour une maire sortante alors que Delanoé avait caracolé en tête avec de nombreux arrondissements à plus de 50% dès le premier tour. La troisième est institutionnelle. L'élection c'est la somme de 17 arrondissements avec des sociologies politiques totalement différentes qui fait que personne ne sait à l'avance comment les primes du deuxième tour se répartiront. 5 pôles politiques se dessinent aujourd'hui, un pôle de droite qui a toujours des dissidences depuis 2001, un pôle de gauche sociale-démocrate autour d'Hidalgo, un pôle France insoumise autour de Simonnet, un pôle LREM et un pôle écologiste. L'extrême-droite n'arrive plus à perturber l'ordre politique parisien contrairement au reste de la France alors qu'en 1983, Jean-Marie Le Pen était élu avec 11,26% dans le XXe arrondissement. A ce stade, nous ne savons pas encore comment vont se positionner le PCF et Génération.s Mais néanmoins, de nombreuses triangulaires sont possibles, voir des quadrangulaires. Et au final, il n'est pas improbable qu'aucune majorité absolue ne se dégage. D'ailleurs, l'actuel Conseil de Paris a connu des votes, notamment sur les nouveaux maires adjoints à Hidalgo avec des majorités relatives.

Mais pour réussir à faire mieux qu'en 2001, cela nécessite de ne pas se contenter de viser que la niche électorale environnementale. Nous devons être en capacité d'aborder tous les sujets d'une politique municipale, les finances publiques, la gestion du personnel de la ville, la police municipale, la gestion des bailleurs sociaux... L'autre point important, c'est de ne pas perturber notre électorat. Notre écologie est une écologie de gauche qui lie l'environnement et le social. Il existe une écologie de droite. Être écologiste et de gauche, c'est être dans le camp de celles et ceux qui refusent l'ordre "naturel" du monde, de celles et ceux qui combattent toutes les formes de domination. C'est assumer une rupture avec les pensées traditionnelles de gauche et de droite (productivisme, technoscience...) tout en posant qu'une réelle prise en compte du rapport nature/être humain est incompatible avec le processus d'accumulation infinie du capital dans un monde fini. Le privilégié que je suis devenu, n'oublie pas le mépris de classe subi. Fidèle à André Gorz, tant qu'il y aura des dominations, des aliénations, il y aura des raisons à ne pas abandonner ce clivage même s'il y a eu de nombreuses trahisons des partis de gauche, notamment du PS. Pour autant, il y a des combats à mener avec des gens de droite comme celui contre le Grand Palais Éphémère. Les Amis du Champs de Mars sont des alliés contre la marchandisation de ce lieu, même si nous avons un désaccord sur le Mur de la Paix. Il en est de même pour les jardins des Serres d'Auteuil à Roland Garros. L'important c'est de défendre nos idées avec la rationalité qui leur est propre, même si d'autres peuvent arriver aux mêmes conclusions à partir de points de vue différents. Nous devons être capable de faire des propositions pour tous les arrondissements de Paris.

Mais là où nous sommes attendus, c'est un programme radical de rupture qui répondent aux enjeux parisiens. Comme je l'ai déjà écrit en reprenant l'expression de Gorz, leur écologie et leur nôtre, Anne Hidalgo et d'autres élu.es ont une prise de conscience écologistes mais l’action reste insuffisante, au milieu du gué. Quelques idées à mettre au pot commun pour ce programme à partir de mon expérience de Conseiller de Paris depuis 2014.

Le Pari(s) énergétique : Un point crucial de la résilience est la maîtrise de la production et de la consommation d'énergie. Pour cela, à l'image de ce qui a été fait avec l'eau, il faut créer une régie Énergie de Paris, pour contrôler la production. Il existe peu de cas de production par les collectivités territoriales en France, excepté le cas emblématique de Gaz et Électricité de Grenoble (GEG). Comme le réseau de distribution est en cours de renégociation avec ENEDIS, il y a des opportunités à saisir. Par ailleurs, tous les réseaux ont vocation à revenir dans le giron municipal, comme celui de l'eau chaude (CPCU) et celui de l'eau froide (Climespace), actuellement concédés à Engie. La remunicipalisation de l'eau à Paris a montré que les coûts de production ont baissé du fait de la récupération de la marge bénéficiaire des entreprises privées. Par ailleurs, Paris bénéficie par rapport à d'autres collectivités territoriales, d'une école d'ingénieur, l'EIVP qui est un grand atout dans la gestion de la ville de Paris.

Le Pari(s) social : Depuis 2001, les écologistes défendent un Revenu Citoyen Parisien, aujourd’hui popularisé avec le terme de revenu de base. Il était basé sur une extension du principe de l'allocation de la Ville de Paris qui s'appelle aujourd'hui Paris Solidarité, un complément mensuel de ressources aux personnes âgées et aux personnes handicapées. Damien Carême va aussi instaurer un revenu minimum social garanti à Grande-Synthe, financé essentiellement par les économies d'énergie Le RCP est un moyen et non une fin en soi comme le pensent les libéraux. Il permet de construire l'autonomie de la personne.

Le Pari(s) de la non gentrification : Le plus grand défi social des parisiennes et des parisiens est celui de la gentrification continue de Paris depuis plus de 20 ans, poussant les classes populaires hors de Paris, la destruction de nombreux emplois industriels pour des emplois moins nombreux de la haute finance, de la publicité, des services internationaux... Paris est dopé à la hausse continue des Droits de Mutation à Titre Onéreux, sans voir les coûts cachés, les externalités négatives. Le premier est direct avec le sur-enrichissement de tous les investissements fonciers de la ville (logements sociaux, écoles, gymnases...). Le second est le plus pernicieux, le remplacement des classes populaires par des classes aisées et surtout l'éloignement entre le Paris bourgeois et le Paris populaire et de la précarité. Face à cela, la Ville de Paris a mis en place un Office Foncier Solidaire sur l'initiative des écologistes qui permet de dissocier le bâti du foncier, la part la plus coûteuse des projets immobiliers parisiens, en plafonnant le prix de vente à moins de 5 000 € le m2 contre plus de 10 000 € aujourd'hui dans les transactions. Cet office ne doit pas se limiter à quelques accessions à la propriété mais doit être un véritable outil contre la hausse de l'immobilier à Paris. Depuis 2001, on a trop laissé faire le marché réguler à la hausse de l'immobilier, aujourd'hui alimentée par les fonds du Brexit.

Le Pari(s) de l'écologie urbaine : Un des grands enjeux de Paris est de s'adapter aux changements climatiques et notamment limiter au maximum la constitution d'îlots de chaleur et au contraire préserver les îlots de fraicheur ; voir d'en créer de nouveaux. Dans cette optique, il faut préserver tous les espaces de pleine terre, aujourd'hui non construits comme le TEP Ménilmontant, limiter les installations provisoires sur les espaces verts comme le GPE aux Champs de Mars, préserver la petite ceinture y compris des activités non marchandes. Contrairement aux croyances, il existe de nombreuses espèces protégées animales et végétales à Paris. La nature est présente. Il faut vivre avec elle et non contre elle. L'Urbanisme doit être conditionné à son environnement et non l'inverse. Nous devons faire notre le concept amérindien de Suma Kasai. Les conflits d'usage sont inévitables comme l'a montré Elinor Ostrom en popularisant la tragédie des communs de Garrett Hardin. Mais nous devons toujours privilégier la préservation du Commun à sa sur-exploitation. Pour consacrer cela et la primauté de l'écologique sur l'économique, il faut que le premier adjoint ait la charge de tous les grands dossiers écologiques à la lumière du grand ministère de l'écologie créé mais dévoyée pour Nicolas Hulot.

Le Pari(s) industriel : Paris était une ville ouvrière, industrielle mais comme pour beaucoup de politiques, il fallait en terminer avec la production, l'externaliser mais aujourd'hui, il faut relocaliser la production, utiliser les nouvelles techniques comme le montre Bauwens pour un nouveau modèle dont les fablabs peuvent être un des fondements. Pour cela, Paris, ville riche doit avoir une stratégie claire de soutien, différente de celle menée par Jean-Louis Missika qui privilégie les grands groupes comme Free avec Station F.

Le Pari(s) humain : La ville de Paris compte plus de 48 000 employés. C'est une force et non une variable d'ajustement comme le pensent les néo-libéraux. Ils font partis de la richesse produite à Paris. Tous les métiers sont pratiquement représentés ; le cuisinier, l’ornithologue, l'éboueur, l’ingénieur informatique... Et ils permettent de faire des économies aux parisiennes et aux parisiens, contrairement à des externalisations très coûteuses. Eau de Paris nous l'a montré mais les exemples peuvent se multiplier.

Le Pari(s) culturel : Paris dispose de nombreux équipements culturels mais il manque une politique culturelle d'ouverture. Pourquoi favoriser François Pinault avec son musée d'art moderne à la bourse du commerce alors qu'il a les moyens financiers de se le payer, alors qu'il existe un Fonds pour Paris pour récolter l'argent des mécènes pour financer ce type de projet. L'argent public doit aller au plus grand nombre.

Le Pari(s) de l'éducation : Bien que compétence d’État, la ville de Paris finance beaucoup l'éducation à Paris, notamment à travers les activités péri-scolaires, le financement des travaux dans les établissements. Pourtant, là où la gentrification ne se fait pas par le logement, elle se fait par l'éducation dans les quartiers où il y a de nombreux logements sociaux avec les dérogations scolaire s ou avec la fuite vers les écoles privées. La socialisation par l'école est un élément important de la résilience de nos quartiers.

Le Pari(s) de l'ouverture internationale : L'international est souvent vu comme un supplément d'âme ou comme une vitrine extérieure ou pire comme un dégât collatéral avec la question des migrants. Pourtant, Paris est une ville internationale, la capitale aux multiples nationalités, et double nationalités. Pour les étrangers, les droits humains c'est la France et Paris. La ville doit soutenir les combattant.es de la liberté de par le monde, sans exception. Les conseils des résidents étrangers doivent être rétablis car Paris accueille nombre des ses anciens ressortissants issu.es des colonies habitent Paris et les écologistes sont faibles sur ce point dans la représentativité de ses listes.

Je commence à être long. Je pourrais compléter, approfondir mais par ces mots, je voulais montrer que nous avons tous les moyens de construire un projet parisien complet. Il faut aborder la question, qui pour incarner ce projet ? Et le comment ?

 Pour la suite, les lectrices et lecteurs non écologistes, cette fin est moins intéressante et plus interne sauf pour celles et ceux qui restent fidèles à la pensée de Félix Guattari sur l'écologie mentale et l'importance de la subjectivité dans les rapports politiques.

J'ai dit à David [Belliard] et Julien [Bayou], puis à Antoinette [Guhl] que j'étais inquiet de la manière qu'ils faisaient campagne, qu'ils commençaient trop tôt alors que le score des élections européennes est déterminant pour nous, que j'hésitais à être candidat face à eux à cause de cela. Ma critique portait sur la constitution de deux équipes qui utilisent des moyens externes (lieux de débats, site internet, listes de diffusion incluant des non adhérent.es, tribunes médiatiques...) pour une campagne interne. J'ai trop le souvenir de ces luttes Mamère/Lipietz, Hulot/Joly, Durand/Cosse... qui produisent des situations de tensions pouvant amener à des ruptures alors que les différences sont minimes comme c'est le cas entre David et le tandem Julien/Antoinette. Les différences portent plutôt sur la stratégie, la tactique, les éléments de communication, le type de campagne car il faut rester humble, la capacité individuelle d'influencer un résultat de vote est faible. La réussite d'un résultat est avant tout celle d'un collectif, surtout quand il y a 17 campagnes. L'idée de la parité des têtes de liste est une bonne idée comme le font nombre de pays européens et comme nous le faisons avec le principe des spitzenkandidaten aux élections européennes avec Ska Keller et Bas Eickout. Je l'avais fait remarquer à David et Julien. Julien l'a réalisé avec le tandem. Et David vient d'en faire avec Emmanuelle [Pierre-Marie] de même si j'ai bien compris. Il faut en garder le principe pour la campagne.

Alors faut-il rajouter une candidature de plus à un duo déjà en campagne ? Prendre le risque d'un effet papillon ? Mais du chaos peut jaillir aussi l'ordre comme l'a montré Lorenz. J'étais prêt à renoncer et me contenter d'exprimer ma vision de la campagne comme je l'ai fait dans la première partie de ce texte. Mais la politique c'est prendre des risques, de faire comme dans mes premiers engagements politiques avec Act-Up : « La politique comme politique de la vie est pensée à la première personne. ».

Longtemps second, j'ai remplacé à l’exécutif des Verts Martine Billard après qu'elle soit devenue députée. J'ai secondé Cécile Duflot lorsqu'elle est devenue secrétaire nationale. J'ai participé à de nombreuses campagnes, de la première en 1993 auprès d'Alain Lipietz quand j'étais étudiant à l'ENS de Cachan, les municipales parisiennes de 2001 (élu d’arrondissement dans le 10e), les européennes de 2009 où en tant que responsable des Journées d'été, j'ai organisé le meeting de lancement à Toulouse... J'ai participé aux trois derniers négociations programmatiques avec le PS, celle échouée de 2007 à l'accord avec Benoît Hamon de 2017. Je me suis toujours soumis au collectif pour l'intérêt de l'écologie politique. Mais chaque fois que j'ai été en désaccord, je l'ai exprimé, contre Martine Billard qui ne voulait qu'un accord électoral en 2007 ; contre Jean-Vincent Placé lorsque j'étais en concurrence pour être dans l'exécutif d'EELV.

Mes inquiétudes n'ont pas été levées avec ce début de campagne interne. A cela s'est rajouté le départ vers LREM de Pascal Canfin et Pascal Durand. Je n'ai pas l'impression que les tensions entre les deux équipes se calment. Adhérent depuis 1997, ayant connu de nombreuses ruptures, je suis agacé de ces ruptures qui se font rarement pour des raisons politiques. Nous avons l'incapacité de gérer nos divisions, autrement que par des scissions. J'ai essayé d'intervenir pour éviter le départ de Bernard Jomier au moment des sénatoriales et pour éviter les listes concurrentes. Au moment du départ d'Yves Contassot, j'ai défendu bien seul, un groupe écologiste réunissant de Générations à Bernard Jomier, aujourd'hui apparenté socialiste au Sénat. Pour la première fois, nous aurions eu un groupe à plus de 20 élu.es incluant y compris des socialistes perdus. Aujourd'hui, le Groupe Écologiste du Conseil de Paris risque encore de se réduire avec celles et ceux qui désirent soutenir Hidalgo dès le premier tour. La logique de la division, toujours. Nous défendons la coopération des villes en externe mais en interne, nous défendons la pureté. Aujourd'hui, l'autonomie de l'écologie politique devient l'isolement dans une niche politique alors que l'autonomie renvoie au projet politique et non à une autonomie électorale. Les enjeux son trop importants pour ne pas prendre le risque de gagner l'élection parisienne en élargissant notre base politique et électorale.

Face à deux groupes déjà constitués, j'ai donc décidé de prendre le risque de déposer une candidature pour défendre une unité politique et un projet politique d'écologie ancrée à gauche qui ne nous enferme pas dans une niche politique identitaire. Je pars de loin. Il est paradoxal de prôner l'unité et d'être un nouveau candidat. Après avoir peser le pour et le contre, il me semble plus important de défendre un autre discours que de se contenter d'écrire.

Jérôme Gleizes

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