Culture, violences sexuelles et liberté de penser

L’affaire Weinstein a soulevé un tel émoi dans le Landerneau intellectuel français qu’on peut raisonnablement se demander si nous n’aurions pas complètement abandonné notre supposé exceptionnalisme, du moins en matière culturelle. Qu’en est-il en réalité ? Aurions-nous cédé au nouvel ordre moral devant les cris des victimes et sous l’emprise des réseaux sociaux ?

 

J’ai conscience en abordant ce sujet si sensible outre-Atlantique, mais presque aussi prégnant ici, de risquer de voir se lever une immense forêt de boucliers en défense de cette nouvelle bonne conscience qui envahit largement nos médias et nos dîners en ville, tout en me faisant évidemment accuser des pires intentions, tant la question est brûlante et a apparemment imprégné les esprits bien-pensants. Pourtant, la vérité quelle qu’elle soit n’est jamais si univoque ni aveuglante qu’on ne puisse se poser quelques questions sur un phénomène qui est aussi vaste et soudain. Je me propose donc dans ce billet de blog, à moins que Médiapart n’ait lui aussi cédé aux sirènes du consensus mou qui s’est emparé ces derniers temps de tout notre champ culturel en même temps que de celui du politique et du social[1], de développer un certain nombre de réflexions sur les causes et les racines d’une telle « révolution ».

 

Depuis quelque mois, quoique des prémices en existaient bien longtemps auparavant, on voit en effet se mettre en place de nouveaux interdits et quelques éléments d’une certaine forme d’autocensure, d’autant plus pernicieuse qu’elle provient apparemment de la gauche ou du moins de forces progressistes, qui imposent progressivement les canons d’un nouvel ordre moral. Celui-ci s’appuie sur un mécanisme psychologique d’approbation sans réserve du discours de petits groupes persécutés ou subissant des actes de violence imposés par les forces dominantes de la société. Il s’agit certes là d’une tradition bien ancrée à gauche de défense des droits légitimes de minorités opprimées, dont on comprend le ressentiment face à des catégories d’oppresseurs bien définies. Néanmoins, cette attitude tend aujourd’hui à devenir de plus en plus systématique et indiscriminée, en particulier dans le domaine de la culture au sens large, où depuis longtemps les valeurs progressistes ont établi un étalon moral, où toute victime est alors magnifiée et célébrée dès qu’elle dénonce publiquement le sort qui lui est réservé, au point que risque d’apparaître un processus de victimisation et d’enfermement dans ce statut, dont le caractère dévalorisant lui interdit une véritable réparation.

 

Cela concerne principalement les questions dites « sociétales », qui sont restées longtemps transversales par rapport aux questions sociales classiques dans un pays comme la France. Elles touchent particulièrement à des thèmes comme la race, la religion, le sexe, les mœurs, la morale, etc. où se concentre actuellement une grande partie des débats idéologiques, surtout depuis que notre pensée néolibérale moderniste en a fait son cheval de bataille, délaissant les « sujets de l’ancienne société » (chômage, inégalités sociales, droits du travail, etc.), trop marqués par la gauche traditionnelle et sur lesquels elle porte une vision distanciée de privilégiés, quand elle ne les voile pas du qualificatif de passéiste, voire d’un certain mépris pour les « losers ». Dans une société de plus en plus fragilisée par le délitement accéléré de la trame qui en faisait autrefois le ciment, et sous l’effet d’une mondialisation échevelée, les débats « culturels » prennent alors le dessus, tandis que les failles structurelles béantes de cette société continuent de s’élargir, sous les coups de boutoir des médias et autres moyens de communications, en particulier des réseaux sociaux dont le communautarisme virtuel exacerbe les tensions sociales et culturelles autant qu’il travestit le plus souvent la réalité des faits, au nom hélas des meilleures intentions du monde.

 

Le dérapage des médias et des réseaux sociaux

 

Comme Esope l’avait souligné il y a plus de deux millénaires en parlant de la langue, la généralisation de ces outils de communication peut être la meilleure ou la pire des choses. En s’affranchissant souvent de la référence à toute raison ou principe éthique supérieur, quelle que soit la légitimité relative de ceux-ci, ces circuits courts mais indéfiniment connectés véhiculent des milliers d’informations invérifiables, transmettent des stéréotypes reflétant les idées préconçues du petit monde qui leur a donné naissance, participent parfois à des formes renouvelées de lynchage médiatique, et plus généralement entourent d’un épais voile de brouillard tout ce qui appartient au domaine de la connaissance. On ne compte plus les bobards, les « vérités alternatives » (Donald Trump n’est pas né par hasard dans le showbiz) et surtout les ignorances les plus « crasses », si l’on considère certains sondages qui indiquent la prégnance massive des « théories du complot » ainsi que le retour à des croyances révolues (près de 10 % de ces internautes français seraient persuadés que la terre est plate, et le pourcentage doublerait chez les moins de 25 ans…). Et pourtant quel magnifique outil si on pouvait l’utiliser à bon escient ! Le ressort le plus inquiétant de ce phénomène est l’emploi fréquent du mode passionnel et du registre de l’émotion, dont l’effet confine parfois au défoulement collectif, qui aboutissent souvent à juger, condamner, insulter, etc. au lieu de chercher à analyser et tenter de comprendre les faits et les gens. C’est par de tels moyens, dignes de Goebbels, que l’on peut manipuler les esprits en jouant sur les fantasmes et les sentiments profonds d’un public peu averti. Il y a là un retour aux comportements les plus élémentaires et les plus archaïques de toute microsociété fermée qui use, consciemment ou non, de la tactique du bouc émissaire pour canaliser ses peurs et ses angoisses et les résoudre grâce à un acte sacrificiel (cf. « La violence et le sacré » de René Girard). Cette tentation, toujours présente dans tous les groupes humains, est ici sans cesse réactivée.

 

Beaucoup de fondements culturels de la société française, qui avait été admis et intégrés depuis longtemps, ont été ainsi exposés ces dernières années à des polémiques plus ou moins violentes qui ont remis en cause des consensus ou des compromis que l’on croyait acquis. La résurgence des intégrismes religieux sous diverses formes, dont les causes sont complexes, a conduit à de vifs affrontements sur la réponse à donner aux attentats de Daesh, à commencer par ceux de Charlie Hebdo où il a fallu revenir aux fondamentaux de la laïcité pour tenter de justifier la liberté de la presse, surtout quand on ne partage pas nécessairement ses formes d’expression. De même, la permanence et l’aggravation du conflit israélo-palestinien ont empêché la critique de la colonisation qu’encouragent les derniers gouvernements de Tel-Aviv, du fait qu’une bonne partie de la communauté juive, traumatisée et ressoudée, refusait d’entendre toute attaque à l’encontre du sionisme actuel, qu’elle assimilait spontanément à une expression de l’antisémitisme. Et pourtant, on a là un parfait exemple de la transformation des anciennes victimes en « bourreaux » si les conditions historiques s’y prêtent. La réactivation des ressorts communautaires chez les Juifs, et en contrepoint chez les Arabes, toutes origines ethniques confondues, se retrouvent à des degrés divers dans tous les autres groupes culturels de notre société qui se sont à leur tour repliés sur des racines réelles ou fantasmées, et ont réveillé des passions endormies comme sur les questions du mariage homosexuel, de la procréation assistée ou de la GPA qui remettent en cause la vision traditionnelle de la famille. Le paradoxe de l’ascension sociale fait que certaines minorités, dont la cause représentait autrefois une évidente transgression par rapport aux normes sociales courantes, se sont parfois « embourgeoisées », comme c’est le cas par exemple de ces couples de médecins, avocats, cadres supérieurs, etc. homosexuels, qui réclament à juste titre des droits précédemment réservés aux seuls nantis (héritage, garanties de patrimoine, etc.). Ils deviennent alors des défenseurs de l’ordre social et donc dans un certain sens de la famille. Il ne faut néanmoins pas oublier que la société n’évolue pas partout à la même vitesse ni de la même manière et le roman d’Edouard Louis (« En finir avec Eddy Bellegueule ») est là pour nous le rappeler. Parallèlement, au niveau global, on constate que l’effondrement progressif des Etats-Nations et de leur corollaire social au XXème siècle, l’Etat-Providence, a encouragé la montée du sentiment régionaliste (Corse, Basques, Bretons, Catalans, etc.), en même temps que les grandes entreprises et organisations multinationales s’appropriaient les leviers du monde. Dans tous ces cas, comme dans d’autres, les divers médias ont joué un rôle d’accélérateur en propageant des controverses passionnées dont l’objectivité ou la bonne foi n’était pas toujours le trait dominant. Il me semble que la polémique actuelle sur le harcèlement sexuel et les violences faites aux femmes obéit à des logiques similaires, où la gauche risque en fin de compte de perdre son âme.

 

Une vague mondiale de dénonciations sans précédent

 

Une impressionnante vague de protestations mondiales contre les violences sexuelles dont sont souvent victimes les femmes vient de prendre naissance après les dernières révélations de l’affaire Harvey Weinstein aux Etats-Unis, du nom de ce très puissant producteur hollywoodien qui avait abusé sexuellement de plusieurs de ses actrices pendant de nombreuses années, et ce dans une totale impunité jusqu’ici. Les révélations se sont succédé de toutes parts chez des mannequins, des comédiennes, des artistes célèbres et d’autres moins, et se sont propagées comme une traînée de poudre sur des réseaux sociaux particulièrement sensibilisés, nombre de jeunes femmes découvrant chaque jour qu’elles aussi avaient été, à un moment ou à un autre, victimes de ces harcèlement sexuels si longtemps cachés. Le mouvement prit une ampleur sans précédent en Europe et dans le reste du Monde, et particulièrement en France, où sont alors apparus les hashtags #balance ton porc pour dénoncer les auteurs de ces violences, souvent considérés précédemment comme intouchables, et #metoo pour désigner le sentiment d’empathie et de solidarité de toutes celles dans le monde qui avaient vécu de telles situations sans jamais avoir véritablement osé s’exprimer. L’ensemble des médias et de la presse a relayé ces doléances d’un genre nouveau avec une telle force et une telle rapidité qu’elle a pris de court le milieu du cinéma professionnel français[2], pourtant habitué aux anecdotes scandaleuses. Ce dernier a dû s’expliquer et commencer une forme d’examen de conscience, qui a gagné une grande partie des élites et de la population française qui ont ressenti la nécessité de s’associer à cette démarche qui a débordé tous les canons habituels, engendrant parfois l’apparition d’un sentiment de culpabilité collective.

 

Le phénomène a ensuite déferlé sur tous les domaines de la vie sociale et pendant plusieurs semaines aucun journal TV, aucun media public ou privé n’a manqué de relayer chaque jour les manifestations de cet immense défoulement collectif qui se présentait comme une libération massive et spontanée de la parole des femmes après avoir été si longtemps interdite. Néanmoins, l’unanimité apparente des discours de protestation et le climat intense de dénonciation collective, voire de délation, ont parfois ressemblé à ceux d’une chasse aux sorcières. En envahissant en permanence les écrans médiatiques, le phénomène a en effet largement dépassé le domaine du cinéma ou des milieux artistiques pour gagner l’ensemble des aspects de la vie sociale, et, pour finir, par concerner la totalité des rapports hommes-femmes, qui sont de plus en plus assimilés à des rapports de domination et d’exploitation caractérisés par un harcèlement sexuel continuel sur les femmes. Si au départ il se limitait au cercle étroit de l’intelligentsia parisienne, puis française en général, il en vint à la fin de 2017 à se rattacher à ce que l’on pourrait appeler une forme mondiale de « dégagisme », non sans quelque analogie avec celui qui a frappé le monde politique.

 

Une critique maladroite et des réactions disproportionnées

 

L’aspect excessif, le caractère massif et indiscriminé de cette brutale tempête de dénonciations médiatiques, qui pouvaient rappeler à certains égards les pires heures de la révolution culturelle chinoise, devaient inévitablement susciter des réactions dans l’autre sens. Un « collectif des 100 femmes », mené notamment par Catherine Millet et Catherine Deneuve, a publié le 9 janvier dernier une tribune dans Le Monde[3] où il critiquait vivement des procédés inquisitoriaux qui fleuraient bon la censure morale et le puritanisme quand ils étaient généralisés à l’ensemble des rapports humains. Néanmoins, son angle d’attaque m’a paru particulièrement maladroit, voire ridicule comme le titre même de l’article le montre : « Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle », car celui-ci semble ignorer la cause profonde et originelle de cette vague de protestations, un harcèlement courant dans les milieux hollywoodiens du cinéma et du show-business, pour se concentrer sur la forme particulière prise par la condamnation de ces actes et son caractère envahissant qui mettent pratiquement tous les hommes dans le même sac et remettent en cause toute liberté sexuelle au nom de la défense d’une certaine conception normalisée des mœurs. Si la critique du retour à une nouvelle forme de censure morale apparaît à bien des égards justifiée, elle ne saurait néanmoins faire fi des conditions qui leur ont donné naissance. Bien que son argument affiché ne me semble pas à la hauteur des enjeux, ce texte reprenait donc la défense classique de la liberté de création et d’expression, et refusait de céder au vieux fonds religieux et au fameux puritanisme anglo-saxon qui sont si souvent sous-jacents dans le développement de ces grands mouvement d’indignation dont la légitimité n’est pas en cause, mais qui sont nés dans le contexte particulier des Etats-Unis où morale et émotion servent le plus souvent d’unique boussole.

 

Las, cet appel maladroit au retour à une vision moins passionnelle, qui aurait peut-être pu aller dans le sens d’un véritable débat de fond sur la genèse, le succès et les conséquences de cette gigantesque vague de dénonciations, a au contraire entraîné en retour une nouvelle condamnation encore plus forte, sous une forme qui frisait parfois l’hystérie. Celle-ci est principalement venue de milieux féministes, mais aussi de soutiens du monde médiatique, le tout dans le silence assourdissant de la population mâle des intellectuels de service, quand ceux-ci ne relayaient pas le discours dominant[4]. Médiapart s’est engagé avec légèreté, à mon avis, sur les traces de ce déferlement d’insultes qui accusaient ces femmes « majoritairement blanches et bourgeoises » de soutenir Harvey Weinstein[5]. La lutte des classes a décidément de drôles de couleurs ces jours-ci. Que n’avaient pas osé dire ces femmes fortunées et reconnues dans leur profession artistique ou dans le show business ! Pourquoi avaient-elles « trahi » leurs sœurs dans cette lutte mondiale contre le « prédateur » mâle ? Enfin, « last but not least », il faut aussi parler du rôle d’une journaliste française installée à New York, Sandra Muller, une forte personnalité qui ne mâche pas ses mots, issue d’une famille multiculturelle où les hommes étaient dit-elle plutôt absents. Pour avoir lancé le hashtag #balance ton porc, elle vient d’être nominée à sa grande surprise le 6 décembre 2017 parmi les personnalités influentes de l’année de Time Magazine. Cette distinction, réservée par ce magazine conservateur à des figures plutôt conformes, a eu en outre le mérite d’écorner un peu plus l’image convenue de la France et des Français qui titille toujours les élites américaines, qui ont du mal à se débarrasser de leurs vieux complexes vis-à-vis d’un pays qui a longtemps défié son influence culturelle. La journaliste décrit sa réaction épidermique à la Tribune des 100 femmes dans une pleine page d’un grand quotidien régional[6], en déclarant qu’aux États-Unis, « les actrices qui ne sont pas d’accord n’ont pas eu besoin de déverser leurs poubelles sur les victimes. C’est pathétique, d’un autre siècle et d’une autre génération. » Ite, missa est.

 

Autant de questions qui désormais s’imposent à toutes et à tous, car la question de la sexualité ne se pose plus seulement en termes de violence ou de harcèlement mais plus généralement de criminalisation du comportement des mâles, et touche ainsi à tout l’équilibre de nos sociétés, même si elle se limite pour l’instant à celles qui sont occidentalisées, à l’instar de la vision américaine dominante. Il faut néanmoins indiquer que certaines de ces réactions ont été à mon sens plus justes et équilibrées, comme celle de Clémentine Autain le 22/01/2018 dans le quotidien Le Monde[7], qui souligne que cette liberté (d’importuner) est d’abord celle des hommes, bien qu’elle ne semble pas voir la relation causale particulière entre la condamnation morale de comportements inadmissibles et le puritanisme diffus qui en est à l’origine. Pour elle comme pour ses consœurs, le texte des 100 femmes mettrait sur le même plan le harcèlement sexuel quotidien dans les transports et les relations de séduction dans l’espace social, et assimilerait toute manifestation de désir sexuel à des violences sexuelles. La méprise est due, me semble-t-il au fait que Catherine Deneuve et les autres signataires privilégient dans leur discours une certaine forme de badinage, ou de libertinage amoureux, qui est effectivement plus proche du comportement des classes sociales privilégiées à la manière des aristocrates du XVIIIème siècle, qu’elles prennent pour l’essence même de la relation normale entre les sexes. De ce fait, elles semblent ignorer la réalité des violences sexuelles les plus graves, qui ne sont pas dans leur quotidien. L’incompréhension est ainsi à son comble.

 

Un débat sexué qui arrive à un point de non retour

 

La polémique en cours a donc atteint le degré suprême, là où il n’y a plus de place pour l’analyse et le raisonnement étayé, mais où l’invective et la condamnation morale sans appel tiennent lieu d’arguments. C’est malheureusement un trait commun à notre univers intellectuel d’inspiration si « parisienne » (dans le très mauvais sens du terme), qui a engendré autrefois de nombreuses batailles idéologiques, où l’intolérance et la mauvaise foi de beaucoup de protagonistes dans toutes les parties ne le cédaient en acuité qu’à l’ignorance et au conformisme de la pensée (controverses sur le communisme pendant la guerre froide, terrorisme intellectuel de l’après 68, etc.), et ont produit des dérapages suicidaires pour tous les esprits progressistes. Le paradoxe le plus étrange, mais ce n’est qu’une apparence, réside ici dans une sorte de « division sexuelle » des tâches au sein de la polémique. Tandis que d’un côté, les hommes sont restés pour l’essentiel silencieux jusqu’à présent, ou alors se sont contentés d’approuver le sombre message de doléance des femmes molestées ou abusées, de l’autre, ce sont principalement les femmes qui débattent et se déchirent entre elles sur la signification du phénomène au sein de l’espace public. La prudence semble évidemment de mise lorsque l’orage gronde, et même le journal Le Monde a dû se justifier pour avoir ouvert ses portes à de telles renégates[8].

 

Toutefois, la controverse, rebondit ces jours-ci sous une nouvelle forme, comme on a pu le constater dans l’émission TV de France 2, « Stupéfiant ! » de Léa Salamé le 22 janvier dernier, un programme qui n’a cependant pas ma préférence tant il me semble souvent élitiste et superficiel. Celle-ci a interviewé cette fois-ci un certain nombre de personnalité des Arts et des Lettres sur cette polémique. Les avis étaient partagés mais la chroniqueuse avait choisi, avec courage, de traiter du mouvement général de censure qui se développe insidieusement au nom du « politiquement correct », qui impose des comportements d’évitement et de soumission (par l’autocensure) de la part d’artistes, écrivains et intellectuels dans plusieurs domaines. A cette occasion, on a abordé des thèmes voisins de la sexualité en matière de tabous et de normes morales, comme le racisme à travers deux exemples, celui de la réédition éventuelle par Gallimard de « Bagatelle pour un massacre » et autres textes polémiques antisémites de Louis-Ferdinand Céline, et le cas des « blackfaces » où des comédiens blancs se griment pour ressembler à des Noirs dans le cadre de manifestations folkloriques en France comme le carnaval de Dunkerque, alors que dans la culture et l’imaginaire américain il s’agit traditionnellement d’expressions courantes du profond racisme institutionnalisé qu’a connu ce pays (voir également le premier film parlant de 1927, « Le chanteur de Jazz » avec Al Jolson qui était ainsi déguisé et collait aux préjugés enracinés dans l’esprit des spectateurs blancs). Les différences culturelles sont souvent importantes en la matière et varient selon les lieux et les époques, et il convient toujours d’en tenir compte. Plus insidieusement, certain(e)s envisagent la possibilité d’une censure ouverte des œuvres d’art du passé, avec le retrait éventuel des musées d’œuvres qui furent considérées en leur temps comme scandaleuses, telles celles de Manet, Van Gogh, Rodin, Egon Schiele, etc. en raison de la « nudité » (tabou encore très fort aux USA) ou d’une représentation crue de la sexualité. Je ne peux m’empêcher de penser à ce pauvre Baudelaire et à ses « Fleurs du mal » que l’on interdirait à nouveau sous prétexte d’atteinte aux bonnes mœurs ![9]

 

Les raisons d’une démarche personnelle

 

Faudrait-il, comme après 68 justifier son intervention en nommant les lieux d’où l’on vient et d’où l’on parle ? De fait, à cette étape, je me sens en quelque sorte obligé d’expliciter les raisons de mon entrée sur un terrain qui apparaît pour beaucoup réservé aux seules femmes. En ma qualité d’homme, si j’en croyais le discours implicite dominant, je n’aurais semble-t-il aucun droit, et encore moins de légitimité, à m’insérer dans une question qui concernerait au premier chef la partie féminine de notre espèce. Pas plus que je ne pourrais parler au nom des Noirs, des Juifs, des Arabes, etc. ni même de mes ami(e)s gays puisque je suis hétérosexuel, je n’aurais alors aucun titre pour discourir des formes d’oppression qui peuvent aboutir à détruire un être qui en est victime, puisque j’appartiendrais par nature à la catégorie des « oppresseurs ». C’est ce dont le discours politiquement correct qui se met en place aujourd’hui tend à nous persuader, ou au contraire nous dissuader de faire. C’est à mon avis doublement faux. D’une part, en ce qui concerne les femmes, il s’agit jusqu’à plus ample informé de la moitié de l’humanité et je suis tout aussi concerné qu’elles puisque ce qui est en cause me semble-t-il ce sont justement les rapports entre ces deux moitiés jumelles. D’autre part, et plus fondamentalement, les différences entre les hommes (au sens d’espèce humaine) sont de nature sociale et non liées à un quelconque héritage biologique ou génétique qui nous définirait et nous enfermerait dans un essentialisme supposé. Je me coule dans la tradition du Discours sur l’inégalité de Rousseau, de l’esprit des Lumières, des philosophes du XIXème siècle et plus généralement du mouvement socialiste et de tous les progressismes, à l’opposé de tous les retours à une conception fantasmée de la « Nature » qui fixerait ainsi la place de chacun dans des rôles et des statuts sociaux immuables, et qui tendrait de fait à régir nos comportements selon de nouveaux codes tout aussi rigides, sinon plus, que ceux que l’on veut légitimement dénoncer… Toutefois, que l’on me comprenne bien, je ne remplace pas cette logique manichéenne par une autre, et je ne cherche justement pas à renverser complètement les rôles, ni comme certains de dénoncer le « malaise de l’homme blanc » qui n’est souvent qu’une façon cachée de légitimer le « retour du refoulé ».

 

Une seconde série de raisons me poussent à intervenir sur un champ qui m’est apparemment peu habituel, puisque mon domaine de compétence se présentait jusqu’ici comme limité aux questions économiques et sociales, voire politiques, au sens courant du terme. En réalité, j’ai été longtemps conduit à m’intéresser, et à enseigner diverses sciences sociales, de la psychologie à l’ethnologie, car les sciences humaines (dont l’Economie au sens large fait d’ailleurs partie) sont toutes liées entre elles. Le paradigme libéral qui sous-tend aujourd’hui les « Sciences économiques » repose ainsi sur une vision très particulière de l’anthropologie humaine, celle de l’« Homo Economicus », un individu abstrait qui ne correspond à aucune réalité sociale, mais relève de l’idéologie (voir à ce sujet les ouvrages d’épistémologie ou d’anthropologie économique de Maurice Godelier par exemple). Je ne ferais que mentionner ici les débuts de ma formation intellectuelle et mes premières expériences d’enseignement il y a quelques dizaines d’années dans un contexte déjà mondialisé. Je citerai pêle-mêle mes études de Sciences politiques, d’Economie et de Droit, celles de russe et de chinois à l’Institut des Langues Orientales Vivantes, d’arabe en Algérie, ma participation avortée à une expédition de chercheurs du CNRS dans le Caucase, mon premier voyage sur les Hauts plateaux du Guatemala en compagnie d’une ethnologue suisse autour des berges alors peu fréquentées du magnifique lac Atitlàn et de ses villages quasi-primitifs, où vivotaient de misérables descendants des indiens mayas, ma découverte de la magnifique cité perdue de Tikal en pleine jungle, peu avant de partir enseigner l’économie politique à l’université d’Alger, puis mes tribulations sur les routes d’Europe, les pistes peu carrossables du Sahara, les routes sinueuses d’Amérique centrale, ou les chemins escarpés d’Asie Centrale, à travers l’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde, qui étaient alors encore praticables, l’escalade de petits sommets de l’Himalaya, etc. bref tous ces menus apprentissages qui m’ont apporté une certaine connaissance pratique de la diversité des cultures humaines.

 

Plus tard, et dans la même lignée, d’autres facteurs m’ont poussé à me pencher à nouveau sur la relativité des cultures et des valeurs, à l’instar d’un Claude Lévi-Strauss ou d’une Margaret Mead, et me conduisent aujourd’hui à apporter un témoignage personnel. A la fin des années 1980, je vins m’installer avec mon épouse américaine pour quelques années à New York, où je repris le cours d’économie du prix Nobel Wassily Léontief au sein de NYU, qui portait sur l’Histoire des institutions et des politiques économiques françaises dans une perspective de comparaison avec la société américaine. C’était aussi l’époque où venait de se clore dans le même Institut d’Etudes françaises un important débat sur « l’exceptionnalisme français » qui avait toujours fasciné et irrité les Américains, et où allaient bientôt commencer les cérémonies du bicentenaire de la Révolution française, sous les auspices de François Mitterrand, et avec la participation active de François Furet et de Mona Ozouf qui venaient engager la grande remise en cause néolibérale de notre histoire nationale, afin justement de lui enlever quelque peu de son caractère exceptionnel dans un contexte supposé bienveillant. Bref, je fus au centre d’un tourbillon intellectuel, poli mais conflictuel, et je disposais surtout d’un poste d’observation privilégié sur le fossé culturel profond entre nos deux pays et nos deux peuples, qu’opposaient des traditions politico-sociales rivales puisqu’ils prétendaient toutes deux à l’universalisme, à la suite de leur Révolutions respectives. C’est à cette occasion que je fis connaissance d’Eric Fassin, alors jeune normalien agrégé adjoint au Directeur de l’Institut qui devait par la suite devenir un sociologue reconnu et spécialisé dans les questions de « genre ».

 

Le différent culturel franco-américain

 

Au-delà des enjeux académiques sur la rivalité culturelle franco-américaine, qui n’avait pas alors complètement penché en faveur des USA, je fus confronté de manière concrète, comme la plupart des expatriés français, à la question de l’intégration dans un milieu apparemment si proche (New York comme Boston est une ville très européenne) mais pourtant intimement différent dans la vie quotidienne. Le Consulat et les autorités françaises parlaient alors d’un « choc culturel » de 6 mois avant que l’adaptation ne se fasse. Il est vrai que les quelques 50.000 Français représentaient à l’époque une minorité « ethnique » très particulière, dans une ville principalement composée de populations séparées puisqu’elle a été si longtemps le principal port d’arrivée des immigrants (voir le Musée d’Ellis Island), ce qui est évident lorsque l’on sort du centre de Manhattan dont le cosmopolitisme affiché est superficiel et limité. C’était la seule minorité à ne pas avoir réussi à former une communauté digne de ce nom, avec ses institutions, sa langue, ses journaux, ses frontières urbaines et ses intérêts économiques bien compris (on peut lire avec profit le « Bûcher des Vanités » de Tom Wolfe qui décrit assez justement cette métropole balkanisée). Tous les autres groupes de migrants avaient en effet réussi à reconstituer un petit milieu représentatif de leur culture d’origine qui savait jouer de leur influence à travers divers groupes de pression autour de la Mairie de New York, et via des institutions sociales tels que les groupes folkloriques ou les associations de parents d’élèves alors très puissantes. J’eus l’occasion de m’en rendre compte dans les communautés italiennes et portoricaines où mon épouse avait ses racines. Certain(e)s de nos ami(e)s étaient très bien représenté(e)s dans les multiples organes politico-culturels qui gravitaient autour de City Hall et partageaient la vie mondaine locale (et encore aujourd’hui). Quant aux Français, on trouvait bien certains petits groupes de Bretons ou de Basques qui jouaient aux boules à Central Park, ainsi que la plupart des chefs de restaurants connus sur la 54ème rue et les environs qui étaient ouvertement affiliés à un régime social français via le Sénateur des Français de l’étranger que j’eus l’occasion de rencontrer au Vatel Club, mais pour l’essentiel ils se concentraient dans le secteur du luxe. Ils n’avaient pas encore pénétré le milieu des affaires comme c’est le cas aujourd’hui. J’avais tenté de comprendre cette spécificité culturelle, et l’attribuai à ce modèle d’intégration individuelle particulière qui nous liait traditionnellement à l’Etat et au Service public, qui nous interdisait pratiquement de nous constituer en société communautaire, et au grand turnover des expatriés français qui ne restaient guère plus de 2 ou 3 ans sur place et ne prenaient donc pas racine contrairement aux migrants d’autres pays. Cela a quelque peu changé avec le temps.

 

Bien longtemps auparavant, j’avais déjà éprouvé un certain sentiment de réserve vis à vis des mœurs, des institutions et des structures sociales américaines, que j’avais connues dès l’âge de 15 ans en traversant de long en large pendant 3 mois, tout seul, cet immense pays, si différent de nous à l’époque et dont rêvaient pourtant tous les autres jeunes Français avec notamment la légende de Kennedy. J’étais conscient de mon biais culturel, mais aussi de celui de mes hôtes. Contrairement à « L’étudiant étranger » de Philippe Labro, une autobiographie avec laquelle je me sentais quelques points communs, je n’avais pas adhéré à cette Amérique si puritaine et bien-pensante. J’avais espéré cette fois-ci corriger ma première impression, mais celle-ci fut au contraire confirmée. Je constatai encore l’absence de système de sécurité sociale, la tolérance naturelle à la misère et aux inégalités, le racisme rampant, l’intolérance culturelle et sociale pour les gens qui ne pensent pas comme eux, la tendance à l’isolement local et géographique, le mépris courant pour toute vie intellectuelle en dehors d’une toute petite minorité cultivée, le poids de la religion, l’individualisme très particulier fait d’un fort conformisme social et d’indifférence au reste du monde, la fascination pour l’argent (on dit toujours « beau comme un million de dollars »), le refus d’une solidarité collective autre que familiale, le patriotisme et le culte du drapeau, etc. J’avais pourtant tenté de les comprendre par l’histoire, les conditions sociales, le fardeau de la misère des immigrants (les USA sont un peuple d’immigrants, on l’oublie parfois et nombre de ses caractéristiques en dépendent) qui explique par exemple l’intérêt pour l’argent et sa valorisation excessive quand on n’a pas d’autre système de survie en dehors de la famille… Toutefois, cette impression négative avait toujours été contrebalancée par les qualités personnelles, l’amabilité naturelle, le courage des gens, même si les relations humaine étaient parfois empreintes d’une certaine superficialité. Je pouvais le voir au sein de ma belle-famille qui était constituée de braves gens issus de milieux populaires et d’immigrés de seconde génération, en dépit de discussions que j’avais sans cesse avec eux sur une vision du monde qui me semblait si étriquée, et si chauvine. Ce seraient peut-être aujourd’hui des partisans de Donald Trump. Les Français qui vont en Amérique ne se rendent pas toujours compte des incroyables différences culturelles et sociales qui minent ce beau pays. Ils ont tendance à le voir à travers les élites cultivées de la Côte est ou de San Francisco, mais n’ont souvent que des échanges superficiels avec des minorités coupées de la majorité du pays. Une connaissance fine de la langue et de la culture est aussi nécessaire et pas seulement la pratique du « globish » international. J’ai vécu dans un monde intellectuel new yorkais, essentiellement des enseignants, qui est incroyablement réduit par rapport à son équivalent parisien, et qui n’a qu’en partie des préoccupations communes. A l’époque, les Français discutaient surtout de politique et les Américains plutôt de musique et de sexe…

 

Mon expérience personnelle au sein d’un couple franco-américain m’a également donné une connaissance plus intime des problèmes de communication culturelle quand deux conceptions des frontières de la sphère privée s’opposent si radicalement, au point qu’un geste amical venant d’un côté peut être parfois interprété comme une agression de l’autre, et c’est particulièrement vrai dans les relations franco-américaines. Ce sont des sujets classiques de la psychologie, que j’ai pu fréquemment constater chez d’autres couples mixtes, et approfondir grâce à plusieurs amis psychiatres ou psychologues par la lecture d’ouvrages spécifiquement consacrés à l’analyse des causes et des facteurs d’incompréhension mutuelle courants chez les couples mixtes, dans le domaine sexuel comme dans d’autres. La littérature sur le sujet est en général assez vaste. Certaines études de psychologie appliquée furent ainsi menées après la seconde guerre mondiale pour tenter d’expliquer le phénomène du nombre très important de grossesses non désirées chez les jeunes filles britanniques pendant les longues années de guerre où plus d’un million de jeunes hommes des troupes américaines furent massés en Grande-Bretagne pour préparer le débarquement. On observa à cette occasion des différences culturelles considérables entre des populations partageant pourtant peu ou prou la même langue et un même fond de préjugés puritains (sur ce point revoir l’Ethique protestante de Max Weber), mais à partir de pratiques sociales qui s’étaient développées de façons complètement opposées de chaque côté de l’Atlantique. En effet, les chercheurs avaient établi une sorte d’« échelle » de plusieurs dizaines de degrés correspondant aux étapes du processus de séduction, mais alors que les jeunes Américains étaient persuadés d’arriver au dernier échelon, celui du rapport sexuel final, les jeunes Anglaises pensaient n’en être encore qu’au 4ème ou 5ème, ce qui entraînait une méprise souvent fatale. Même si cet exemple d’incompréhension culturelle semble lointain et reste mal connu en France, il témoigne de la force et de la prégnance des modèles culturels (« patterns ») sur longue période.

 

Un mouvement social complexe et multidimensionnel

 

Quand on tente d’analyser un tant soit peu les proclamations et les diverses déclarations qui imprègnent toute cette polémique, quand on regarde l’objet de ces manifestations de rejet et qu’on en mesure la complexité, on comprend qu’il est nécessaire de clarifier un discours très confus en distinguant au sein de celui-ci les différentes dimensions qui le composent et la plupart du temps s’y entremêlent :

  • un phénomène d’opinion né aux USA dans un contexte particulier, celui du cinéma, de la mode et des milieux artistiques de la Côte Ouest et issu du scandale Harvey Weinstein, particulièrement glauque. La dénonciation de ces actes répréhensibles a été d’abord le fait de quelques jeunes actrices ou mannequins qui vivent dans un monde aseptisé et ambigu, celui d’Hollywood et de la côte ouest des USA. La première question que l’on peut se poser est celle de l’apparente naïveté de celles-ci, et de la raison pour laquelle elles semblent ne pas avoir compris que la rançon du succès et de la gloire, aussi factice ou provisoire soit-elle, dans ces milieux est d’abord la soumission à un certain ordre social qui reste jusqu’à aujourd’hui encore fortement inégalitaire et masculin, avec tous les risques de dérapage qui lui sont consubstantiels. La glorification du corps féminin et le culte savant du désir et de la frustration qu’a su si bien développer Hollywood, tout en jouant sur la censure et le code Hays, dont le sommet fut atteint dans les années 50, ont connu leur limite dans la décennie suivante avec la pseudo « révolution sexuelle» qui n’a fait qu’introduire plus d’hypocrisie dans les rapports entre producteurs, metteurs en scène et artistes. Que pouvaient-elles attendre d’un tel monde de compétition, en dehors des paillettes de la renommée et d’une starification éphémère ? Peut-on être ingénue à ce point ? Il ne s’agit pas d’un univers « bisounours » et c’est en pleine connaissance de cause qu’elles auraient normalement dû s’attendre à se battre avec les seuls moyens dont elles disposaient, qui sont malheureusement pour les femmes ce que Céline appelait leur « petit capital ». N’ont-elles pas vu le célèbre film de Mankiewicz « All about Eve » qui dit tout sur la question ? En fait, l’inexpérience n’explique pas tout et l’univers américain dans lequel sont élevées les petites filles a une responsabilité considérable, avec ses « double standards », comme on peut le voir dans le film « Little Miss Sunshine », où l’apprentissage des codes de séduction les plus explicites côtoie l’insouciance et la spontanéité de l’enfance, qui est hypocritement sublimée dans l’univers Disney où la jeune fille attend le Prince charmant qui la rendra femme. J’ai pour ma part souvent constaté qu’aux USA les modèles enfantins dans les jeux, les médias, les séries TV, etc. reposaient sur une falsification de la réalité psychologique et humaine. Il n’est pas surprenant que la psychanalyse en Amérique, sous l’influence d’Ernest Jones qui l’y a apporté, ait rejeté le volet fondamental de la « sexualité infantile », issu de la théorie freudienne de l’inconscient, qui fut longtemps considéré comme transgressif et révolutionnaire en Europe. Elle a transformé cette conception philosophique progressiste de l’humanité en un argument répressif de la société et en une justification du refoulement systématique des pulsions les plus élémentaires (comme l’expriment si justement les films d’Hitchcock, ou plus proche de nous celui de Milos Forman dans « One flew over the cuckoo’s nest »). L’idéal enfantin y est réduit à une caricature religieuse et sulpicienne, qui explique notamment le choc et le scandale que provoqua il y a plus de 60 ans la « Lolita » de Vladimir Nabokov[10], et qui se poursuit encore à travers notamment les motivations inconscientes de la dénonciation d’une certaine pédophilie, abusivement assimilée à la pédérastie et surtout à un comportement de « serial killer » (à cette aune, il faudrait brûler Lewis Carroll et son « Alice in Wonderland »). Enfance et innocence sont souvent considérées dans la culture américaine comme synonymes et justifient parfois des interdits très stricts comme on le voit dans le système de « rating » des films. La confusion est très forte chez les jeunes filles, et le « choc de la réalité » ou le contact avec une autre culture plus « permissive » peuvent les déstabiliser, comme je l’ai souvent observé chez des amis américains et leurs enfants quand ils se rendaient en France pour la première fois (il est d’ailleurs fortement conseillé à cet égard de faire d’abord un séjour en Angleterre puisque le choc culturel et la barrière de la langue y sont moins forts).
  • une conjoncture politique particulière aux USA, avec l’élection de Donald Trump et son arrivée à la Maison Blanche en janvier 2017. Toute l’année dernière, de grandes mobilisations se sont développées contre un nouveau président, grossier, machiste, un trublion caractériel si imprévisible et si opposé à tout ce qui a fondé jusqu’ici le progressisme dans tous les domaines, notamment en matière d’environnement, mais aussi d’un homme politique dont le comportement est si ouvertement différent de celui, courtois et poli, des anciens présidents. Les élites américaines cultivées qui représentent les classes moyennes et supérieures, et constituent le cœur de l’électorat démocrate classique, ne se sont pas remises de l’échec de Hillary Clinton alors que celle-ci avait obtenu largement le « vote populaire» et n’arrêtent pas de le faire savoir. Dans ces manifestations, les femmes et les organisations féministes ont joué un rôle majeur en raison des propos si scandaleusement sexistes (« grab them by the pussy ») que celui-ci a tenus. Les luttes anti-Trump ont donc pris un nouvel essor lorsque sont apparues les évidences de harcèlement sexuel à l’automne 2017, et cela s’est accru de jour en jour.
  • le rôle des médias et des réseaux sociaux qui, en servant de caisse de résonance, ont donné une portée mondiale à ces protestations dans ce qui était au départ une affaire localisée, dans un milieu professionnel particulier qui jouissait de l’aura du « star-system» américain, le tout au sein d’une crise politique majeure sans précédent. Le jeu des réseaux sociaux a largement amplifié et créé ce vaste mouvement mondialisé qui a entraîné toute une nouvelle génération qui s’est sentie soudain concernée par la question du harcèlement sexuel, qui touche en grande partie de jeunes femmes, dans le domaine du travail comme dans les lieux publics, qui se sont très vite identifiées aux victimes, qu’elles aient été ou non elles-mêmes « abusées ». A cet égard, l’emploi du terme « to abuse » en anglais est beaucoup plus large que l’équivalent français courant « abuser », puisque la connotation sexuelle y est très forte et que l’absence de précision dans le discours américain courant laisse toujours soupçonner un viol éventuel. La syntaxe linguistique est souvent un facteur générateur de problèmes de communication lorsque les non-dits sont importants, et les médias classiques (presse, TV) ne s’en rendent pas toujours compte tant l’influence de la langue anglaise est prégnante. Par ailleurs, les réseaux sociaux s’intéressent peu au fond des choses et favorisent souvent des leurres culturels créés par la société de consommation, puisque leur remise en cause par des voies sociales ou politiques habituelles est devenue impossible ou impraticable. Il est également probable que l’atmosphère culturelle aux États-Unis, qui enrobe de plus en plus le quotidien dans une atmosphère de « cocooning », rende encore plus insupportable ces rappels à une réalité que l’on voudrait avoir oubliée, ou que les médias s’efforcent de cacher par le caractère romanesque ou romantique de la culture télévisuelle ou médiatique. Il y a donc une survalorisation possible dans la perception du degré de violence de ces actes dans la mesure où ils sont mal décrits ou mal définis. Il est enfin remarquable, mais c’est une banalité de le constater aujourd’hui, que les messages à vocation critique ne se transmettent plus qu’à travers Twitter ou Instagram, etc. et ne comprennent au mieux que 280 caractères en lesquels se résume l’essence du discours politique actuel. Cet aspect effrayant de notre modernité, dont s’accommode fort bien un Donald Trump, renforce la pauvreté des commentaires en les limitant parfois à quelques injures ou termes lapidaires sans consistance.
  • le cadre socioculturel particulier de l’évènement qui apparaît dans une société américaine restée profondément puritaine, raciste, intolérante et violente, où la sexualité est l’expression d’un problème collectif d’ordre moral, où les relations hommes-femmes sont interprétées assez différemment de ce qu’elles sont en Europe et dans le reste de l’Occident. La conception même de la vie en société s’articule autour d’une vision philosophique d’ordre religieux, même si elle n’est que sous-jacente et pas toujours exprimée ouvertement.
  • le contexte historique mondial qui intervient à une époque où s’exacerbent des tensions géopolitiques qui sont nées de ce qui est parfois présenté, à mon avis à tort, comme un « choc des civilisations». C’est vécu comme tel par des populations inquiètes, au comportement régressif, et qui sont travaillées par la montée des inégalités sociales, par la résurgence du fait religieux et de son expression la plus radicale et intolérante, par la montée des populismes et des nationalismes agressifs, et enfin, « last but not least », par un retour aux croyances irrationnelles (théories du complot, « platitude » de la terre, remise en cause de la théorie de Darwin, etc. ) qui en sont en grande partie les effets.
  • le rôle de l’environnement médiatique, idéologique et politique français se surajoute aux couches précédentes, et se traduit me semble-t-il par une instrumentalisation subtile et insidieuse des différents médias (presse, télévision, publicité, réseaux sociaux, etc.) grâce à leur contrôle croissant par des individus ou des groupes de pression. On sait que 90 % de la presse écrite est possédée par moins de dix milliardaires comme dans les années d’avant-guerre, ce qui avait suscité à la Libération un grand nettoyage démocratique qui ne se limitait pas seulement aux faits de collaboration. Quant à l’audiovisuel public, on a vu notamment ce qui a failli arriver à l’émission Cash Investigation si les journalistes ne s’étaient pas mobilisés. Indéniablement, il se développe une tendance lourde vers une concentration totale du pouvoir politique dans ce long intermède post électoral, où le Macronisme et les forces qui le soutiennent influencent fortement la forme et le contenu de l’information, en même temps que les thématiques des programmes. De fait, on privilégie les évènements mondains, les émotions brutes, les jeux et divertissements anodins, ou même ineptes, et les news sans réel enjeu politique direct. La question des violences faites aux femmes, qui a longtemps été présentée sous son angle le plus anecdotique, apparaît aujourd’hui de plus en plus au travers de grands moments d’émotion collective qui ressoudent artificiellement les bonnes consciences. L’absence d’opposition politique organisée et l’atmosphère de suivisme font que les médias jouent leur partition sous le modèle classique du « panem et circenses» afin de divertir et endormir les peuples à un moment où se posent de grands enjeux politiques et sociaux, que l’on cherche à mettre en arrière-plan. L’exemple récent des affaires Gérald Darmanin ou Nicolas Hulot témoigne d’une nouvelle tendance à manipuler l’opinion et à utiliser l’arme « sexuelle » comme forme de déstabilisation politique à l’instar de ce qui se pratique couramment aux USA ou en Grande-Bretagne.
  • enfin, la dimension générationnelle intervient également. Au-delà de la violence verbale des accusations censée répondre à la violence sexuelle subie, au-delà des affirmations d’une supposée insurrection par la parole, au-delà d’un discours manichéen et révolutionnaire contre les privilèges de la classe dominante, etc. se joue aussi hélas la même vieille antienne, les nouvelles contre les anciennes… en particulier si l’on considère qu’au moins deux groupes de femmes se réclament peu ou prou du féminisme. L’un est constitué de jeunes femmes de notre époque qui semblent parfois découvrir le phénomène et en discutent entre elles sur les réseaux sociaux, tandis que l’autre, plus divers, comprend des militantes des années 70 aussi bien que des vedettes de l’époque qui ont incarné une autre vision de la femme.

 

La réalité de la violence sexuelle aujourd’hui

 

Face à ces différentes dimensions, il convient me semble-t-il de revenir à la nature réelle du phénomène, que l’on englobe trop facilement sous l’appellation générique de « violences sexuelles », en grande partie d’ailleurs sous l’influence culturelle anglo-saxonne, et qui correspond en fait à différentes réalités que l’on mêle souvent dans une même vision confuse, analogue à celle que l’on peut avoir par exemple pour la criminalité en général. Il faudrait à mon avis au moins distinguer, selon la forme et le type de causalité, les cas suivants :

  • des comportements pathologiques extrêmes, quelle que soit leur éthologie, et qui se traduisent par des meurtres, en série ou non, des sévices particulièrement atroces, des viols et autres actes barbares qui sont le fait d’une toute petite minorité de criminels, passibles d’une cour d’assise où ils encourent légitimement des sentences très lourdes.
  • des comportements sociaux déviants, plus souvent collectifs, qui révèlent de graves problèmes de cohésion du groupe, comme les viols collectifs (ou « en réunion »), et qui à l’instar des précédents sont motivés plus par un désir de violence ou d’humiliation de la victime que par l’élément sexuel proprement dit, qui reste en général secondaire. Leur genèse est plutôt d’ordre social, et ils sont souvent liés indirectement à la délinquance générale. Il s’agit bien évidemment de crimes au sens légal du terme.
  • la grande masse des violences quotidiennes qui s’exercent dans le cadre d’institutions traditionnelles (comme le mariage ou la famille) ou de règles de droits (comme le harcèlement au travail) qui vont à l’encontre de leur finalité affichée. Elles prennent fréquemment la forme de conflits individuels, mais obéissent le plus souvent à des traits psychologiques et sociaux communs. L’époux violent apparaît ainsi la plupart du temps comme un être plus ou moins immature sur le plan psychologique, et, de même, la « femme battue» selon l’expression usuelle malheureuse obéit souvent à des schémas victimaires inconscients qui la maintiennent dans la dépendance. Les violences et le viol, majoritaires dans la cellule familiale, combinent plusieurs formes pathologiques avec le poids de l’institution. Par contre, le harcèlement sexuel au travail est un abus de pouvoir social permis par la structure de nos sociétés et le principe de sujétion hiérarchique qui est à la base du salariat. Les formes d’oppression sont diverses et variables, et peuvent tout aussi bien se traduire par des humiliations répétées, des coups et blessures, des viols ou des meurtres. Selon le cas, elles peuvent donc être considérées comme de la délinquance de droit commun ou un crime. Il s’agit certainement des réalités les plus fréquentes, celles que vivent la plupart des femmes victimes, et qui sont nécessairement entourées de zones grises dans la mesure où la dynamique psychologique du couple et/ou du rapport employeur/ employé est rarement univoque. Le traitement de ces agressions n’est pas seulement pénal, mais comporte aussi bien souvent une réhabilitation psychothérapique, de la victime comme de l’agresseur. L’intérêt social comme celui des individus (des femmes en l’occurrence) requiert fondamentalement une réforme des institutions et de la société, qui seule peut jouer à long terme sur l’évolution des rapports humains et des mentalités.
  • les harcèlements dans les lieux publics ont des causes multiples et complexes, et présentent des degrés de gravité très différents (de l’incivilité à l’exhibitionnisme). C’est la forme actuelle qui est la plus spontanément citée, et qui a probablement la faveur des réseaux sociaux dans la mesure où elle correspond à une expérience commune très répandue dans les grandes villes, particulièrement dans les transports publics. Mais cela ne correspond pas à la réalité des zones rurales par exemple, qui connaissent d’autres formes de harcèlement, d’une autre nature. Ce peuvent être le produit de misères sexuelles personnelles autant que l’effet d’évolutions économiques et sociales générales qui conduisent au niveau mondial à une certaine décomposition des sociétés actuelles et de leurs mœurs. Ils n’en restent pas moins traumatiques et ont un retentissement considérable sur la vie urbaine.
  • et enfin, les pratiques culturelles traditionnelles en famille ou entre amis, qui sont plus ou moins tolérées par le groupe social et entretenues par les us et coutumes sous des formes apparemment conviviales, lors de dîners familiaux et autres réunions, qui sont en grande partie le lieu d’échanges culturels normaux dans une vie en société. Il s’agit surtout de jeux de mots, de blagues plus ou moins douteuses, de sous-entendus graveleux, mais aussi de non-dits tout aussi destructeurs qui peuvent générer des traumatismes personnels. Il faut parfois leur reconnaître le mérite de servir d’exutoire dans des moments de communion collective où l’humour même malvenu peut servir de ciment social si le groupe est au départ relativement homogène, avec hélas un bouc émissaire dans le cas contraire. C’est cela qui à mon sens crée le plus de problèmes dans les rapports entre les sexes à un moment comme aujourd’hui où notre société est traversée par des différences culturelles notables, souvent fort opposées qui se révèlent parfois irréductibles. Il est d’ailleurs probable que la « liberté d’importuner» avancée par Catherine Deneuve se réfère en partie à cet aspect des choses.

 

Toutes les formes de violence considérées ici s’exercent sur des femmes et sont le fait des hommes, mais ce sont leurs seuls points communs, car je tente dans cet essai de typologie, qui est évidemment arbitraire et peut toujours être discutée, de montrer la diversité des causes, des circonstances, des niveaux de gravité des faits, des motivations de l’agresseur, etc. Je suppose qu’elles devraient en conséquence être traitées séparément dans le discours féministe, comme elles le sont au niveau judiciaire (quoi que l’on pense du droit et de la justice). On peut en réalité tout aussi bien passer d’une forme à l’autre, mais il me semble plus utile et plus juste d’en identifier les causes générales les plus fréquentes et de les distinguer.

 

Il existe naturellement d’autres formes d’agression plus insidieuses, qui ne sont pas seulement ni principalement physiques, comme les stéréotypes et les rôles imposés dans l’éducation, les affiches publicitaires, la TV, les images de cinéma ou de magazine, la mode ou les habitudes vestimentaires, etc. qui véhiculent une certaine idée de la femme et portent leur part de responsabilité dans la genèse ou le maintien de la condition féminine. Il ne faudrait toutefois pas surestimer l’influence de la seule image dans la vie courante comme le font parfois certains parangons de vertu, qui en restent au niveau de l’affichage, mais plutôt s’attaquer aux racines des valeurs et des rôles sexuels, explicites ou non, que les sociétés imposent aux individus. D’autres problèmes existent, comme celui de la prostitution par exemple, et, pour sortir du tropisme trop « occidental » dans lequel je me suis cantonné jusqu’ici, celui du rôle mineur de la femme dans nombre de sociétés traditionnelles, du poids du fondamentalisme religieux quel qu’il soit, du maintien de pratiques barbares comme l’excision dans certaines parties du monde, etc. et plus généralement de la question du respect des droits fondamentaux des femmes en tant qu’êtres humains.

 

Mon propos n’est donc pas de traiter de tous ces cas ni de les analyser systématiquement, mais bien plutôt de montrer que la notion de « violence sexuelle » n’est pas un sujet évident, qu’elle obéit à des causes multiples et dépend étroitement de facteurs culturels et sociaux qu’on ne saurait réduire simplement à un conflit fondateur homme-femme reposant sur des distinctions supposées « naturelles ». Si c’était le cas, on en reviendrait aux conceptions les plus archaïques de la différentiation sexuelle, celles que véhiculent notamment les grandes religions du livre dans leur acception traditionnelle, voire la plus intégriste.

 

Or, les discours entendus ces dernières semaines mélangent souvent ces différents niveaux d’analyse de la réalité et conduisent à des visions confuses, essentialistes et finalement fausses, de par la généralisation qu’elles impliquent d’archétypes intemporels de la femme et de l’homme, au mépris de la dimension profondément culturelle, historique et sociale de la question. Elles rendent toute réflexion critique et tout débat sérieux inaudibles si l’on refuse de devoir automatiquement s’aligner sur l’une ou l’autre des idéologies en présence sous l’effet de la pensée dominante du moment.

 

La diversité des droits et des systèmes judiciaires

 

La confusion qui règne autour de la question de la violence sexuelle s’explique également par la diversité des conceptions et des définitions dans le domaine du droit et des systèmes judiciaires. Si l’on parle de « crime », et donc de « châtiment », cela implique nécessairement qu’on explicite les termes et les concepts employés. Là encore, les sociétés françaises et américaines ont développé des traditions parfois très opposées sur des points fondamentaux, en raison des différences dans leur histoire et leurs conceptions philosophiques. L’image que renvoient les médias US, en particulier les séries policières TV dont s’inspire la France, est souvent si différente de la réalité française qu’il semble nécessaire de rappeler les spécificités de chacun des deux systèmes judiciaires. En voici quelques unes :

  • Le Droit anglo-saxon est fondamentalement régi par la « Common Law» (un droit oral au départ), c.-à-d. que les règles sont édictées progressivement par les tribunaux et les Juges à travers la jurisprudence qui est la principale source du droit, même si la Loi votée par le parlement coexiste en parallèle. Celle-ci ne lui est pas supérieure comme en France et le système judiciaire est à la fois plus complexe et plus souple, puisqu’il repose sur la recherche du « précédent » qui requiert le travail d’un nombre important de « lawyers », et qu’il bénéficie surtout à ceux qui peuvent les payer. C’est donc un facteur réel d’accroissement des inégalités sociales. L’égalité d’accès à la Justice est un principe démocratique fondamental…
  • En France et dans une partie de l’Europe, le Code Civil, basé sur le Droit romain (ou écrit) et dérivé du « Code Napoléon», repose au contraire sur la prééminence sociale de la Loi, qui s’oppose au « contrat », un accord libre entre deux parties supposées égales mais qui dépend en réalité du rapport des forces en présence, et qui ne peut être remis en cause que par ces parties. Les deux principes, intérêt général contre intérêt particulier, sont a priori contradictoires...
  • En pratique, la domination économique anglo-saxonne qui s’est déployée depuis 2 siècles, et s’est accentuée depuis une trentaine d’années, a modifié les règles internationales des droits public et privé, qui sont de plus en plus soumises au principe du contrat, et dépendent d’un tribunal d’arbitrage privé (cf. le cas du CETA), qui remet en cause la légitimité des Etats et de leurs lois. Cette révolution silencieuse touche à tous les domaines de la vie économique et sociale, comme le Plan Comptable Général des entreprises et les Comptes Nationaux. La Vérité et le Droit sont alors définis par les Multinationales…
  • Les juges non fédéraux (comme les shérifs et d’autres officiers publics) sont le plus souvent élus aux USA. Ce sont des fonctions politiques controversées. Ils ont un réel pouvoir, limité seulement par la Cour Suprême. En France, les Présidents de tribunaux sont des magistrats, des fonctionnaires supposés indépendants (on ne leur dit pas « Votre Honneur » !).
  • En matière pénale, comme l’explique en exergue l’excellente série américaine « Law and Order », la procédure inquisitoriale se partage entre la police qui recherche le délinquant et le District Attorney qui poursuit l’accusé. En France, il y a un 3ème acteur, le Juge d’instruction qui instruit à charge et à décharge alors que le Procureur est seulement chargé de l’accusation. L’application de la justice est toujours un exercice aléatoire…
  • La notion de « crime» est bien plus large en anglais, elle désigne en fait toutes les catégories d’infraction, alors qu’en France on distingue les crimes proprement dits et les délits. C’est très important pour les violences sexuelles (dont le viol) qui pendant longtemps furent seulement considérées comme des délits, et jugées alors en tribunal correctionnel. Aujourd’hui, la loi fait du viol un crime qui est normalement passible des Assises.
  • Aux USA, des jurés, tirés au sort, sont désignés pour juger tous les types d’infraction, alors qu’en France le jury n’existe que dans les Cours d’Assises (pour les crimes). Par contre, le système américain permet le « plea bargaining» où l’on peut négocier la peine sans passer par un jury, ce qui laisse beaucoup de place aux arrangements.

 

Quelques chiffres sur les différences et inégalités entre les sexes

 

Comme le montrent les données publiques les plus récentes, issues de l’INSEE et du système statistique public, la condition féminine a très sensiblement évolué depuis la seconde guerre mondiale, avec une nette accélération dans les années 1960-70 du fait de changements rapides dans les mœurs qui reflètent les importantes transformations intervenues dans les structures sociales, mais de grandes inégalités subsistent. Sur une population de plus de 67 millions d’habitants en France, estimée provisoirement à 67.186.638 personnes résidant sur le territoire national au 1er janvier 2018[11], les femmes en représentent 51,6 %, soit 34.653.485 personnes et 2,1 millions de plus que les hommes. L’excédent féminin s’explique classiquement par la surmortalité masculine des générations nées après 1940 comme le montre la pyramide des âges. Par contre, le fameux « sex-ratio » s’inverse curieusement pour les générations nées avant 1990 (excès d’hommes). Alors que l’espérance de vie à la naissance se stabilise pour les femmes à un niveau élevé, elle continue de progresser pour les hommes. Elle s’établit à 85,3 ans pour les femmes et 79,5 ans pour les hommes. L’écart entre les femmes et les hommes tend donc à se réduire, passant à 5,8 ans en 2017, contre 7,8 ans 10 ans plus tôt. Il reste toutefois important par rapport à celui d’autres pays de l’UE, à l’exception de ceux d’Europe de l’Est. Les raisons en sont bien connues (disparation des anciennes générations d’hommes touchées par le tabac et l’alcoolisme, ainsi que par des conditions de travail physique pénibles), même si l’on observe chez les femmes une émergence limitée de ces mêmes facteurs. On peut ainsi envisager une convergence des espérances de vie selon le sexe en raison de la baisse continue du taux de mortalité infantile (qui a baissé d’un tiers entre 1994 et 2017), mais cette évolution globale tend néanmoins à se stabiliser (âge limite du vieillissement ?), et pourrait même régresser sensiblement du fait d’une dégradation possible de l’environnement et des conditions de vie. On mesure ainsi une « espérance de vie en bonne santé » qui est plus basse d’une vingtaine d’années pour les femmes avec 64,6 ans, et d’environ 16 ans pour les hommes avec 62,6 ans en 2015[12]. Cela relativise l’écart entre les conditions de vie et de travail des femmes et des hommes. Les écarts d’espérance de vie à long terme sont encore accentués par les disparités sociales, qui ont été analysées de longue date par catégorie sociale et niveau de diplôme, et plus récemment par niveau de vie[13]. Sur la période 2012-2016, l’espérance de vie à la naissance des hommes pour les 5 % les plus aisés est de 84,4 ans, contre 71,7 ans pour les 5 % les plus modestes, soit 13 ans d’écart, alors que chez les femmes cet écart est plus faible : 8 ans séparent les plus aisées des plus modestes. En France, les femmes vivent aussi en général plus longtemps que les hommes les plus aisés : les femmes dont le niveau de vie se situe parmi les 70 % de personnes les plus aisées ont une espérance de vie plus longue que les hommes parmi les 5 % les plus aisés.

 

La natalité par ailleurs qui avait longtemps été élevée en France, continue de reculer ces dernières années et on note en 2017 une pause dans la progression du taux de fécondité. L’indicateur conjoncturel de fécondité a accentué sa baisse depuis 3 ans et s’établit à 1,88 enfant par femme en 2017 (contre 2,00 en 2014). Il reste néanmoins toujours le plus élevé d’Europe. L’âge moyen à la maternité continue de croître régulièrement : il atteint 30,6 ans en 2017, contre 29,8 ans dix ans plus tôt. Cela traduit vraisemblablement un allongement des études, une entrée plus tardive des femmes sur le marché du travail et un recul de l’âge du mariage. Le solde démographique naturel est historiquement bas. C’était déjà en 1976 le plus faible enregistré depuis l’après-guerre, et depuis 2006 il tend à baisser légèrement chaque année. En 2017, il diminue fortement, en raison à la fois du plus grand nombre de décès et du recul des naissances. Au total, la population a augmenté de 233.000 personnes en 2017, soit une hausse de 0,3 %. Le solde migratoire (apparent) est estimé en 2017 à + 69.000 personnes, et comme par le passé, il participe beaucoup moins que le solde naturel (soit un rapport de 1 à 3,3) à l’augmentation de la population française.

 

Dans les années 1940, la moitié des jeunes femmes françaises n’avaient connu leur première expérience sexuelle qu’à 22 ans, (contre 18 ans pour les hommes, soit quatre années d’écart). C’était bien souvent lié au mariage, où les femmes avaient leur premier rapport sexuel avec leur mari, ou l’homme qu’elles allaient épouser. On a observé un rapprochement entre garçons et filles depuis les années 1960 et 1970 et l’écart s’est fortement réduit. Les évolutions des années 1960-1970 traduisent la dissociation progressive entre l’initiation sexuelle et la vie conjugale. Désormais, le premier partenaire sexuel n’est ou ne devient que très rarement le premier conjoint. La stabilisation des années 1980 et 1990 correspond probablement à l’allongement de la durée des études, qui retarde l’émancipation, en France comme dans le reste de l’Europe. Contrairement aux idées reçues sur la fameuse « révolution sexuelle », la large diffusion de la contraception moderne et la légalisation de l’avortement dans les années 1970, ou l’apparition du sida au milieu des années 1980, n’ont pas eu d’influence notable sur l’âge des premières expériences sexuelles. Aujourd’hui, l’âge du 1er rapport sexuel[14] varie peu et reste autour de 17 ans, 17,4 pour les garçons et 17,6 pour les filles.. Par contre, hommes et femmes continuent d’attribuer des significations différentes à la première expérience sexuelle, les uns voient plutôt l’initiation comme un apprentissage personnel et ne l’associent pas forcément à l’entrée dans une relation, alors que les femmes, au contraire, l’envisagent comme le signe d’un engagement amoureux. L’âge du partenaire importe, puisque une proportion élevée de jeunes hommes connaît leur premier rapport sexuel avec une femme plus âgée, et le premier partenaire des jeunes femmes est systématiquement plus âgé qu’elles, comme le sera leur premier conjoint. Un autre indicateur intéressant est la proportion de naissances hors mariage[15] qui a connu un bond important dans les 25 dernières années. Ce taux est passé régulièrement de 37,2 % en 1994 à 59,9 % en 2017, soit une multiplication par plus de 1,6 indépendamment du ralentissement de la croissance démographique. C’est en 2006 que le nombre de naissances hors mariage a dépassé celui des naissances « légitimes », une situation qui rappelle celle des « classes laborieuses » au XIXème siècle ! Toutefois, sa signification est autre. Il s’agit d’un changement durable de comportement des jeunes couples qui s’installent de plus en plus dans une période transitoire de cohabitation « à l’essai » qui s’achève souvent par un mariage ou une union stable.

 

En matière d’unions, on assiste depuis le début des années 2000 à un double mouvement convergent : d’une part une baisse régulière du nombre de mariages de personnes de sexe différent, et corrélativement une hausse extrêmement rapide du nombre de PACS pour des personnes de sexe différent. En 2010, les deux courbes ont failli se croiser, mais le nombre de PACS a brutalement chuté du fait des changements dans la législation, notamment en matière de fiscalité. En 2017, 228.000 mariages ont été célébrés, tandis que le nombre de PACS continue d’augmenter et atteint 192.000 en 2016 et se rapproche donc du nombre de mariages. On a désormais quatre PACS conclus pour cinq mariages célébrés. Parmi les 7.000 mariages entre personnes de même sexe, on compte en 2017 autant de mariages de couples de femmes que de mariages de couples d’hommes. La part des mariages de femmes n’a cessé de progresser depuis 2013, année de la promulgation de la loi ouvrant le mariage aux personnes de même sexe. Depuis vingt ans, l’âge des mariés n’a pas cessé de croître pour les mariages entre personnes de sexe différent : en 2017, les hommes se marient en moyenne à 38,1 ans et les femmes à 35,6 ans. C’est ainsi qu’il y a dix ans, en 1997, les hommes se mariaient en moyenne à 32,9 ans et les femmes à 30,3 ans, soit plus de 5 ans plus tôt. Pour les couples de même sexe, le constat est différent. L’ouverture mi-2013 du mariage aux conjoints de même sexe a entraîné un « effet de rattrapage », pour légaliser des unions qui auraient peut-être été contractualisées par un mariage plus tôt si cela avait été possible. Toutefois, les écarts d’évolution de l’âge moyen du mariage entre les deux sexes sont constants, que ce soient pour les mariages homosexuels ou hétérosexuels. C’est une évolution sociale cohérente avec le recul de l’âge moyen à la maternité, de la fécondité et de la natalité en général.

 

En parallèle, la hausse du nombre de divorces a suivi les mouvements de la société. En 2015, 123 668 divorces ont été prononcés, en baisse de plus de 8 % par rapport à 2010. Plus de la moitié l’ont été par consentement mutuel. Ils représentent un peu plus de la moitié (52,6 %) des mariages pour la même année (235.000 au total). Entre 1950 et 1970, le nombre de divorces était relativement stable et s’établissait à 33 000 par an en moyenne. Durant les quinze ans qui ont suivi, de plus en plus de couples mariés ont divorcé. La nouvelle législation de 1975 sur le divorce, qui introduit notamment le divorce par consentement mutuel, a accéléré le mouvement déjà en cours. En 1986, 108 400 divorces ont été prononcés, puis une nouvelle augmentation du nombre de divorces s’est amorcée en 2003, avec un pic en 2005 (155 300 divorces), qui est l’année suivant l’adoption de la loi visant à simplifier les procédures de divorce. Par la suite, le nombre annuel de divorces tend à diminuer légèrement. Le taux de divorce (1,9 pour mille) reste cependant relativement faible en Europe, en particulier par comparaison avec les pays scandinaves ou baltes qui enregistrent des taux proches ou supérieurs à 3 pour mille. Parallèlement, la durée du mariage tend à se réduire considérablement[16]. Alors qu’en 1970 on notait que pour 100 000 mariages célébrés, 28.711 avaient été rompus avant 40 ans de mariage, ces mêmes chiffres 5 ans plus tard s’élevaient à 32.513, soit près d’un tiers des unions. Le nombre de ruptures avant 10 ans était de 9.661 en 1970 et de 20.104 en 2006, soit plus qu’un doublement. Avant une durée de 5 ans, on comptait 9.468 ruptures en 2011 contre 3.638 en 1970, soit près de 3 fois plus.

 

Les inégalités de salaire selon le sexe restent fortes, mais la question est complexe. Ainsi que le montre l’évolution à long terme des salaires nets annuels à temps complet[17] (salariés du secteur privé et des entreprises publiques de 1951 à 2015), la progression des salaires féminins a suivi à peu près celle des hommes jusqu’à la crise de 1973, puis a connu ensuite une évolution nettement divergente. Alors que le salaire de leurs collègues masculins s’infléchissait fortement après 1977, celui des femmes conservait un rythme soutenu et progressait encore, le salaire féminin étant multiplié par 4,5 sur l’ensemble de la période contre 3,5 pour celui des hommes. Ce décrochage apparemment paradoxal reflète en réalité plusieurs phénomènes simultanés. Globalement, cette crise marque la fin des « Trente Glorieuses » et le début de la période actuelle caractérisée notamment par un très fort ralentissement de l’activité, avec des épisodes irréguliers, qui affecte la population globale. L’afflux massif des femmes sur le marché du travail et la hausse de leurs qualifications, combinés à une modification du contenu des emplois qui sont alors centrés sur des activités de service croissantes, transforment les conditions de travail et de rémunération. Une population féminine salariée plus éduquée et mieux formée, investissant de nouveaux secteurs où se développent d’importants progrès de productivité (grâce notamment à l’informatique), va pousser à une hausse moyenne des salaires féminins plus forte que celle des hommes restés plus généralement dans des secteurs industriels tombés en déshérence, et où le nombre d’ouvriers diminue alors que celui des employées augmente. C’est un effet de structure classique, qui rappelle qu’on ne peut comparer que ce qui est comparable, et qu’il faut tenir compte de tous les biais structurels ou culturels possibles. Par contre, les écarts de salaire pour un même type d’emploi restent préoccupants. En 2015, le salaire mensuel en équivalent temps plein (EQTP) d’une personne travaillant dans le secteur privé atteint, en moyenne, 2 250 euros nets[18], mais les femmes perçoivent en moyenne 18,4 % de moins que les hommes, soit 1.986 euros. Cette proportion a cependant diminué régulièrement depuis 2002 où elle s’élevait à 21,5 %. De plus, il est important de prendre en compte d’autres facteurs qui corrigent ces données : à secteur d’activité, âge, catégorie socioprofessionnelle, taille de l’entreprise et condition d’emploi (temps complet ou partiel) donnés, l’écart de salaire moyen entre femmes et hommes est deux fois moindre, soit 9,3 %. Il continue aussi de se réduire : 0,3 point de moins qu’en 2014. Si, au contraire, on considère les salaires des personnes « en place », qui intègrent des éléments de carrière professionnelle en plus, et comportent plus de CDI et de temps complets, on constate une surreprésentation des hommes, ce qui désavantage les femmes. En revanche, la poursuite de la promotion des femmes dans les catégories de cadres a l’effet inverse : en 2015, le salaire net moyen des femmes progresse légèrement plus vite que celui des hommes : + 1,2% contre +1,1%, de sorte que l’écart de salaire moyen diminue de 0,1 point. Si l’on considère la distribution des salaires EQTP en euros constants, on peut constater que le salaire médian féminin, celui que touche la moitié des salariées, est de 1.650 euros nets contre 1.906 pour les hommes, ce qui représente un écart de 15,5 %, dû en grande partie aux distorsions sectorielles ou hiérarchiques. Enfin, il est un dernier facteur souvent étudié par les chercheurs, sous l’influence des travaux anglo-saxons, le sexe du supérieur hiérarchique[19] (thème qui présuppose un biais idéologique de l’encadrement). Si les premières indications semblent montrer qu’il y a moins d’écart lorsque le supérieur est une femme, les salaires féminins seraient par contre de 2,5 % à 4 % moindres en raison de la faiblesse relative des salaires d’une équipe encadrée par une femme… De toute façon, l’exemple de la Fonction publique, montre que les fonctionnaires et assimilés connaissent beaucoup moins de disparités puisqu’en principe la rémunération est liée au statut, et que ce dernier ne discrimine pas selon le sexe. Si, malgré tout, on y constate quelques légères distorsions globales, celles-ci sont dues aux différences de carrière entre hommes et femmes, qui sont essentiellement le produit de notre culture et de son histoire, qui assignent toujours des tâches différentes aux femmes et aux hommes, en dépit d’évolutions réelles mais lentes. Elles sont nettement plus marquées dans la fonction publique territoriale que dans celle de l’Etat, du fait des pressions politiques locales et d’une dose d’arbitraire plus grande. Il faut donc, me semble-t-il, aborder différemment la question de l’inégalité salariale en distinguant ce qui relève implicitement du contexte culturel, qui est difficile à résoudre dans le court terme tant les deux sexes sont plus ou moins consciemment liés à leurs rôles traditionnels (qui ne sont pas à proprement parler des choix individuels), de ce qui appartient à des pratiques individuelles de domination qui sont répréhensibles et devraient être punissables, même si elles peuvent être favorisées par des règles ou des usages abusifs, en particulier dans le secteur privé et les PME, qui sont plus fondés sur le rapport de forces.

 

Le chômage a pendant longtemps nettement plus touché les femmes que les hommes, en raison principalement de la plus grande précarité de ces dernières. Le taux de chômage des femmes au sens du BIT était ainsi en 1990 de 10,2 % de la population active en France métropolitaine contre seulement 6,2 % pour les hommes, soit un écart de 4 points. Ce dernier s’est progressivement réduit du fait de la plus grande dégradation de la situation de l’emploi chez les ouvriers où la majorité sont des hommes, et le rapport s’est inversé au troisième trimestre 2012 lorsque le taux a atteint 9,8 % pour les hommes contre 9,7 % pour les femmes. Aujourd’hui, le taux moyen recule légèrement sur le quatrième trimestre 2017[20]. La baisse du taux de chômage des femmes est un peu plus marquée et celui-ci s’établit à 8,4 % contre 8,8 % pour les hommes, et 8,6 % pour l’ensemble, soit son plus bas niveau depuis le début 2009. Par contre, le taux d’emploi féminin de la population des 15-64 ans reste toujours à un niveau plus bas que celui des hommes (62,3 % contre 69,3 %), bien qu’il soit le plus fort depuis 1980. D’une manière générale, le taux d’activité des femmes se situe en moyenne autour des 2/3 des classes d’âge concernées alors que celui des hommes est des 3/4, mais tous deux continuent à augmenter légèrement avec respectivement 68 % et 76,1 % fin 2017. Pour mieux étudier le phénomène, il faudrait prendre en compte le poids élevé du travail à temps partiel chez les femmes qui rend la comparaison délicate, et l’importance du « halo » autour du chômage qui ne permet pas de mesurer le sous-emploi réel des femmes, ce qui laisse supposer une sous-estimation systématique du chômage féminin.

 

Le partage des tâches domestiques est un thème courant de la sociologie économique autour de la grande question de la division du travail entre les sexes. Beaucoup d’études menées depuis des décennies, notamment à partir des enquêtes « Emploi du Temps » de l’INSEE, confirment la prépondérance du schéma traditionnel selon lequel le partage des tâches domestiques s’opère différemment selon les sexes, les hommes se spécialisant plutôt dans les activités de bricolage ou d’entretien de la maison par exemple alors que les femmes assurent principalement l’éducation des enfants, le ménage et la cuisine. Même si une évolution vers plus de partage réel dans les travaux jugés secondaires est notable, particulièrement chez les jeunes couples, le temps alloué à chacune des tâches pour chaque sexe ne change guère plus de quelques minutes en moyenne, en dehors du temps consacré aux enfants qui devient plus égalitaire. Les études les plus récentes[21] mettent en avant la relation entre salaire féminin et temps de travail domestique, et tendent à montrer qu’à mesure que le salaire augmente ce dernier diminue, grâce à une coupe dans les tâches ménagères et la cuisine, jusqu’à un niveau minimal jugé incompressible pour les femmes. La « relève » des hommes n’est que très partielle, et il semble que les femmes adaptent avant tout leurs « attentes » par des modifications du volume de production domestique. Ceci entraîne des changements dans la hiérarchie des tâches effectuées : augmentation du poids relatif de la cuisine par rapport au ménage, mais le temps consacré aux enfants semble insensible aux variations de revenus.

 

En matière de criminalité, une nouvelle source statistique rénovée[22] apporte des précisions sur les crimes et délits de nature pénale commis sur les jeunes et donne un aperçu complet et cohérent des agressions, contrairement aux enquêtes de « victimation » plus subjectives et imprécises, mais ne révèle évidemment qu’une partie des atteintes subies. En 2015, 425 000 jeunes âgés de 10 à 25 ans, soit 3,3 % des jeunes de cette classe d’âge, ont été enregistrés par la police et la gendarmerie comme victimes de violences physiques, de violences sexuelles ou de vols commis avec ou sans violence. Les vols sans violence constituent la grande majorité (64 %) de ces atteintes, suivis par les violences physiques (21 %), les vols avec violence (11 %) et les violences sexuelles (4 %). Les filles sont très nettement surreprésentées parmi celles-ci : 88 % des victimes sont des filles.

 

Cette source donne un aperçu utile de l’importance de la question des agressions, mais son interprétation est fort limitée en raison du faible taux de déclarations auprès des services de sécurité, qui ne permet pas de rendre visible la réalité des violences sexuelles et conduit à une approche trop souvent subjective qui peut en amplifier ou déformer la perception.

 

Au total, la première grande question que pose l’inégalité dans nos pays est d’abord celle de la rémunération comme on le rappelle souvent. Il s’agit d’un débat toujours actuel et certaines questions sont pertinentes. Pourquoi des inégalités de revenus ? Quelles en sont les causes ? « A travail égal, salaire égal » est le principe censé s’imposer. Malheureusement, la réponse ne peut être simple. D’abord, il faut me semble-t-il définir et mesurer les diverses formes de richesse, à commencer par le patrimoine et ensuite les différents types de revenus. On oublie souvent de parler des revenus du capital et de la propriété. Liliane Bettencourt était jusqu’à récemment la personne la plus « riche » de France (en termes de patrimoine je précise, avec plus de 40 milliards de dollars en 2016 selon Forbes). L’inégalité première sur le plan économique et social est donc principalement celle liée au patrimoine et elle ne cesse de s’approfondir, avant de se retrouver dans une moindre mesure au niveau des revenus, (cf. les travaux de Thomas Piketty, dont surtout « Le capital au XXIème siècle »). Elle est malheureusement croissante et c’est une des principales caractéristiques de notre bon capitalisme, à son stade présent. On ne peut s’arrêter là, et l’on ne peut non plus se contenter de citer quelques noms connus pour louer le rôle des « premiers de cordée ». La très grande masse des gens, plus de 90 % de la population active, sont en fait aujourd’hui des salarié(e)s contrairement au discours dominant sur le rôle magique du nouvel entrepreneur. Au-delà, l’inégalité touche le domaine de la division des tâches dans le travail domestique, la garde des enfants, etc. Là encore, malgré quelques inflexions réelles chez les jeunes générations, la situation reste globalement défavorable aux femmes qui ont toujours « deux journées de travail » selon l’expression consacrée. Toutefois, il importe de prendre en compte l’intégralité du problème social avant d’accuser un sexe ou l’autre. L’évolution de la structure familiale et du comportement des couples qui sont (dans le monde occidental du moins) de plus en plus travaillés par des tensions individualistes (à la recherche d’un bonheur inaccessible ?) rendent le modèle traditionnel désuet depuis près d’un siècle, et, même si le divorce - plus fréquent - est souvent suivi de remariage ou de formation d’un nouveau couple, l’univers de la famille est devenu forcément instable et les femmes comme les hommes en paient souvent le prix principal, même si c’est à des degrés variables.

 

La diversité des discours féministes

 

Dans ce contexte, on ne peut séparer l’histoire de l’évolution du statut de la femme de celle du « féminisme », et de celle plus générale des grands mouvements d’émancipation qui depuis près de trois siècles ont cherché à affirmer l’égalité des droits élémentaires de tous les groupes qui composent nos sociétés. Cela s’est fait au nom d’une vision d’un progrès social collectif qui s’est développée avec la prise de conscience progressive de la nature fondamentalement homogène d’une humanité, qui est unique sur le fond mais diverse dans la forme. Sans vouloir rentrer dans une longue analyse de l’histoire des femmes et du féminisme, que je laisse volontiers à mes consœurs, historiennes, sociologues ou autres, qui sont bien plus savantes et qualifiées que moi pour en décrire les méandres et la complexité, je souhaiterais néanmoins mettre en évidence quelques caractéristiques qui me semblent importantes. On pourrait dégager parmi tous ces mouvements aux formes disparates deux grandes périodes s’articulant au tournant des années 1960, et où apparaissent successivement deux représentations globalement différentes de la femme et de son rapport aux hommes.

 

La femme, égale de l’homme

 

La première conception part de la vision, originelle et classique, d’une humanité divisée en deux sexes, où les femmes qui occupent sensiblement « la moitié du ciel » revendiquent une place identique à celle du sexe masculin en termes de droits et d’égalité des chances. Du point de vue historique, le féminisme en tant que pensée constituée apparaît d’abord avec les Lumières au XVIIIème siècle, à un moment où l’on s’interroge sur les fondements de la société. Paradoxalement, le Jean-Jacques Rousseau de « L’Emile » qui a été révolutionnaire sur bien des points afficha alors une vision plutôt conservatrice de la femme, la cantonnant à son rôle d’épouse et de mère. C’est à la Révolution Française qu’apparaissent quelques figures féministes comme Olympe de Gouges ou Théroigne de Méricourt, mais aussi des hommes comme Condorcet, qui commencent véritablement à revendiquer l’égalité des droits pour les femmes. Mais c’est seulement à partir du XIXème siècle que la cause des femmes prend la dimension d’un combat politique qui occupe une place importante dans le mouvement social comme dans les luttes démocratiques. Il rejoint celui de la classe ouvrière montante qui va progressivement s’organiser tout au long du siècle et réclamera des droits sociaux fondamentaux (interdiction du travail des enfants, droit de grève, droit d’association, journée de 8 heures, etc.). Il accompagne en même temps toutes les luttes pour le développement et l’égalité des droits, la réforme des statuts juridiques (dont le Code Civil), et plus généralement pour la démocratie (liberté de la presse, droit de vote).

 

Toutefois, face à la complexité des enjeux et des réalités sociales et nationales, la cause féminine va très vite suivre des chemins divergents. En Europe continentale, et en particulier en France, la sensibilité dominante est plus révolutionnaire et socialisante, et les féministes s’intéressent principalement aux conditions de vie et de travail des femmes, ce qui est une urgence sociale à l’époque. Néanmoins, les socialistes sont également divisé(e)s et abordent de façon différente le rôle de la femme. Pour Marx et Engels[23], le rapport social est prééminent dans la dynamique du capital. La femme est donc principalement envisagée à travers sa place dans la division sociale du travail et dans sa participation au travail salarié qui lui donne un rôle actif dans la lutte des classes, sans qu’il n’y ait lieu de rechercher une quelconque spécificité de la condition féminine qui la transcenderait. Pour les autres théoriciens socialistes, qui sont inévitablement marqués par les préjugés dominants de leur époque, la femme reste souvent un être presque toujours mineur dans le cadre domestique. Certain(e)s insistent sur le lien entre capitalisme et mariage bourgeois, qu’ils/elles considèrent comme une forme de prostitution légale. Proudhon a, pour sa part, une vision nettement rétrograde qui défend le principe de la femme au foyer, en dépit de son anarchisme affiché qui paraissait scandaleux dans d’autres domaines comme dans son éloge du pacifisme. Par contre, certaines grandes figures socialistes afficheront des revendications féministes explicites comme la lumineuse Louise Michel, l’héroïne de la Commune et l’institutrice révolutionnaire qui défendra également lors de sa déportation en Nouvelle-Calédonie la cause des Kanaks, ainsi que, dans une moindre mesure, quelques auteurs progressistes, socialistes ou utopistes comme Saint-Simon, ou Charles Fourier. D’une manière générale, les femmes ont toujours joué un rôle important dans les époques révolutionnaires, qu’elles en soient des actrices directes ou fassent partie des élites intellectuelles, car elles n’ont pas hésité à remettre en cause l’ordre social dont elles étaient souvent plus ou moins victimes, et en sont parfois venues à proposer d’autres pratiques sociétales comme « l’amour libre », une revendication qui doit être resituée dans son contexte en fonction des codes moraux et familiaux dominants.

 

Dans le monde anglo-saxon, en revanche, la tonalité est différente et s’affiche plus proche du libéralisme ambiant. L’enjeu social y est moins prégnant, si l’on met à part Robert Owen, et d’autres thèmes apparaissent. Malgré tout, la Révolution française marquera au début du siècle les premières féministes anglaises comme Mary Wollstonecraft, qui s’intéressa à la situation des femmes des classes populaires ou de la petite bourgeoisie, et au travail salarié en général. Certaines, plus engagées et animées par une vision néomalthusienne, comme Annie Besant qui défend notamment la libre-pensée et l’amour libre, mettront plutôt l’accent sur le contrôle des naissances mais resteront marginales. A l’opposé, la mobilisation d’un grand nombre de femmes des classes aisées, plutôt conservatrices et aux fortes convictions morales ou religieuses, va permettre de constituer à la fin du siècle de grandes associations, comme les ligues de vertu qui s’appuient sur de grandes campagnes à Hyde Park et ailleurs pour diffuser des arguments édifiants contre la prostitution grâce à la prohibition, ou comme les fameuses « temperance leagues » qui s’attaquent à l’alcoolisme qui frappe les classes laborieuses. Ce sont des maux qui selon elles remettent en cause la famille et l’ordre social, dans une société aux mœurs profondément victoriennes[24] que le développement anarchique d’un prolétariat industriel croissant et misérable fragilise de jour en jour. Toutefois, c’est sous l’influence de féministes plus modérées, issues plutôt de classes moyennes comme Millicent Fawcett, et des fameuses « suffragettes » dont l’activisme fut parfois violent, que des compromis politiques seront trouvés pour obtenir des droits démocratiques réels, comme le droit de vote qui fut acquis en 1920 en Angleterre, dans le contexte d’après-guerre il est vrai. Elles seront aidées dans cette démarche par certains hommes influents comme l’économiste libéral John Stuart Mill, qui se révéla un penseur très progressiste sur les questions de société (mais bien moins sur les questions sociales), et se fit le porte-parole des droits politiques des femmes au Parlement. Dans cette lignée, il faut également souligner le rôle en Angleterre des armées d’institutrices, la seule profession donnant une indépendance aux femmes (voir tous les romans victoriens des sœurs Brontë ou de Jane Austen) et plus tard de femmes comme Emily Davies qui ont été formées dans les premiers établissements supérieurs féminins, qui vont encadrer les jeunes filles de la bourgeoisie. En France, les fédérations féminines réformistes, qui sont notamment issues de l’Ecole normale supérieure de Sèvres, rejettent l’activisme des suffragettes et préfèrent jouer le jeu du modèle républicain par des alliances avec les partis progressistes après 1880.

 

Le féminisme américain diffère radicalement du modèle britannique, même s’il utilise parfois les mêmes moyens (ligues de vertu, suffragettes, démonstrations de masse, etc.). Son inspiration et ses racines sont autres. Plusieurs facteurs spécifiques à l’histoire et à la société américaine vont intervenir. En premier lieu, l’influence de sectes protestantes dissidentes, comme celle des « Quakers », dont le progressisme est connu, fut un des vecteurs essentiels des idées favorables à l’émancipation des femmes. Cependant, le poids étouffant de la religion et l’héritage puritain[25] des descendants du Mayflower donnèrent une coloration particulière aux efforts des féministes de Nouvelle-Angleterre, qui durent se couler dans les normes austères des « pères fondateurs ». La « Convention de Seneca Falls » de 1848, fut ainsi forgée sur le modèle de la déclaration d'indépendance des Etats-Unis de 1776 (dont, faut-il le rappeler, presque tous les signataires étaient des hommes profondément religieux), et est traditionnellement considérée comme l’acte fondateur du féminisme américain. En second lieu, l’importance de la question de l’esclavage favorisa un rapprochement entre le Mouvement abolitionniste et le « Women’s right movement » qui servit de matrice aux mouvements ultérieurs. En effet, la perception des similarités de conditions entre les femmes et les Noirs créa chez certaines féministes une dynamique commune jusqu’à la Guerre Civile (ou de « sécession ») et forgea le sentiment commun d’appartenir à une minorité pareillement opprimée, qui eut lui aussi un avenir. Le ciment était d’ailleurs basé à mon avis beaucoup plus sur le profond sentiment de culpabilité généré par le protestantisme militant aux USA que par un réel acte de charité chrétienne, et encore moins de solidarité. Les ouvrages édifiants de l’époque comme la très fameuse « Case de l’Oncle Tom » de Harriett Beecher Stowe, dont le paternalisme est aujourd’hui flagrant, en sont un bon exemple. S’il fallait une confirmation de la superficialité, voire de l’hypocrisie, de cette « alliance » de minorités, il suffit de constater que la question raciale continua de diviser profondément les féministes américaines, comme les hommes d’ailleurs, de sorte qu’en 1920 le 19e amendement fut ratifié au niveau fédéral, mais seulement les Américaines blanches obtinrent le droit de vote…. Il faut enfin noter que parmi les esprits visionnaires de la fin du siècle, le célèbre écrivain d’anticipation H. G. Wells soutint fortement la cause des femmes, qu’il ne séparait d’ailleurs pas du socialisme, comme on peut le lire dans ses ouvrages les plus connus de science-fiction, mais il fut isolé.

 

Avec la Révolution russe de 1917 et l’avènement du mouvement socialiste international en Europe centrale qui suivit la fin de la Grande Guerre, de nombreuses femmes vont monter au premier rang, comme Clara Zetkin qui joua un rôle politique important dans les milieux internationalistes et au sein du SPD allemand, mais aussi des révolutionnaires de premier plan comme Rosa Luxembourg, qui s’opposa à Lénine dans les débats de l’Internationale et lui fut même à mon avis souvent supérieure sur le plan théorique, comme Nadejda Kroupskaïa qui ne se contenta pas d’être l’épouse de Lénine mais fut au centre du travail d’organisation du parti, comme Alexandra Kollontaï qui défendit l’amour libre et fut secrétaire de la section féministe de l’Internationale Communiste ou comme l’anarchiste russe Emma Goldman dont les discours féministes et libertaires eurent un grand impact en Amérique du Nord, etc. De grandes réalisations sociales vont voir le jour dans les premiers temps difficiles du pays des Soviets, où le socialisme ne fut que de très courte durée, et permettre d’améliorer la condition sociale des femmes (crèches, droit au divorce, enseignement des filles, ouverture aux femmes de toutes les professions). Certaines mesure vont même donner lieu à des stéréotypes à la vie dure (la soviétique conductrice de tramway) qui ont témoigné de la permanence à l’Ouest de schémas sexuels caricaturaux.

 

Dans ce court XXème siècle, selon l’expression de l’historien britannique Eric Hobsbawm, le rôle des deux guerres mondiales fut primordial dans l’effondrement des structures sociales traditionnelles, et la montée du féminisme. C’est lors de la Grande Guerre que la conscience de l’importance du travail des femmes, qui remplaçaient dans l’industrie les hommes mobilisés au front, aboutit à la prise en compte de leur rôle social et à une reconnaissance de leurs droits dans les grandes démocraties de l’entre-deux guerres (mais plus tardivement en France). Ce fut un phénomène de masse qui toucha les femmes de tous milieux sociaux. Il y eut néanmoins une scission de fait entre les femmes des classes supérieures qui tendaient à s’opposer au féminisme révolutionnaire et celles des milieux populaires qui réclamaient les droits sociaux au nom de l’urgence sociale. Ce n’est qu’après 1945, avec les grandes réformes sociales dans le contexte bouillonnant de l’après-guerre, et du fait de l’effondrement relatif des forces économiques et sociales qui avaient amené le fascisme et entamé la collaboration avec le nazisme, qu’apparaît un nouveau discours féministe plus personnel et radical qui revendique l’émancipation de la femme au sein de la structure familiale ou des rapports de couple traditionnels. Celui-ci affirme le primat de la liberté individuelle dans l’expression des sentiments amoureux, mais il reste toujours fortement marqué par une vision progressiste de la société et des rapports sociaux. C’est ainsi que Simone de Beauvoir dans le « Deuxième sexe » publié en 1949 va formuler sa célèbre phrase : « On ne naît pas femme, on le devient », qui va inspirer la pensée féministe mondiale des années 50 et 60. Dans cette approche essentiellement « culturaliste », qui soutient la primauté de la culture et de la société  (division du travail, éducation, mentalités, etc.) sur la « nature » (les facteurs physiques, génétiques, etc.) dans la détermination du sexe et des rôles sexuels, la femme est toujours considérée comme un membre à part entière de la société, à égalité de droit avec les hommes.

 

La femme, libérée de l’homme

 

A la fin des années 60, avec notamment la création du MLF en France et sur le modèle du Women’s Lib aux USA, de nombreux groupes féministes apparaissent qui témoignent d’une grande diversité de formes et de finalités. Au-delà des nouveaux thèmes sur la féminité qui explosent avec l’évolution rapide des mœurs au sein de la jeunesse mondialisée dans un grand chambardement idéologique, et derrière l’hétérogénéité apparente de discours souvent très minoritaires, on peut me semble-t-il dégager une certaine représentation commune à tous les courants. Celle-ci tend à rejeter la première conception du féminisme, qui replaçait la femme dans le contexte social et institutionnel qu’elle partageait avec les hommes, pour redéfinir au contraire la nature spécifique de la femme par rapport à l’homme, une nature qu’elle assigne au domaine privé, où selon ces groupes s’établit la domination masculine par excellence, et repart du système patriarcal qu’elle redéfinit. Ce faisant, ces nouvelles féministes sont prises dans un dilemme, définir la femme par sa seule spécificité sexuelle ou corporelle, celle qu’on lui attribue généralement et revenir ainsi à la vision archaïque des sociétés traditionnelles qui enferment la féminité dans le carcan de ses limitations physiques, ou au contraire affirmer l’universalité de sa nature humaine, et donc la replacer dans les conditions historiques de l’humanité comme dans le premier féminisme. La « seconde vague du féminisme », comme on l’appelle parfois, hésite ainsi un peu entre ces deux pôles, mais elle se caractérise surtout par le rejet global d’une société façonnée par l’homme, qu’elle assimile à l’archétype masculin essentialisé, et quelquefois aux hommes eux-mêmes.

 

Ces différents mouvements ont principalement vu le jour aux Etats-Unis, pour une série de raisons différentes qui se sont conjuguées. La société américaine, qui était alors au croisement de plusieurs forces historiques traditionnelles, vint à traverser dans les années 60 une période de crise grave, à la fois sociale, politique et morale, dont cette forme de féminisme fut une manifestation. On peut y voir, pêle-mêle, tout d’abord le rôle ancien de l’influence culturelle anglo-saxonne, celui de l’éthique protestante et du poids de la religion dans une société restée majoritairement rurale jusque vers 1850, une tradition parallèle de progressisme avéré mais aussi d’intolérance qui remontait aux comportements sectaires des minorités religieuses et au puritanisme des pionniers (cf. les Sorcières de Salem et la Lettre écarlate), la vieille loi du lynch et la violence de la société américaine, qui s’est construite sur le génocide indien et se poursuivit par l’esclavage, l’héritage de la guerre de sécession et la domination subséquente du capitalisme du Nord, le rôle des différents types d’immigration et la diversité des grandes vagues historiques qui ont parfois conforté des traditions culturelles séculaires importées par les immigrants pauvres des années 1880-1920 venus de régions misérables (Irlande, Pologne et Europe centrale, Italie du Sud, Asie), qui vont renforcer le machisme dominant, le poids de la famille et des valeurs familiales les plus conservatrices, la lutte des minorités noires pour l’égalité et les droits civiques (Martin Luther King, NAACP, etc.), et enfin la guerre du Vietnam qui incarne à elle seule toutes les révoltes des « sixties », avec leurs formes spécifiques de lutte qui balancent entre idéalisme religieux et communautarisme. Tout cela se mêle dans les années 1960 pour former un cocktail explosif, qui se situe profondément me semble-t-il au sein d’une crise de la civilisation industrielle… La guerre du Vietnam a joué un rôle central en cristallisant les oppositions qui ont généré de grandes mobilisations de masse très médiatisées, en particulier après l’instauration d’une forme de conscription obligatoire[26] ou toute une jeunesse s’attendait à devoir mourir pour des idées ou des intérêts qu’elle ne partageait pas. Le vieux pacifisme de Thoreau et la tradition libertaire et non interventionniste s’y mêlent et expliquent en grande partie le phénomène « hippie » qui se réfère surtout à ces valeurs si américaines, auxquelles se joint le mariage de la tradition musicale du courant « country » aux origines si mélangées et de la musique populaire, blanche puis noire, que diffusent abondamment les médias. Le tout concourt à créer un climat d’insurrection de la jeunesse qui ébranle brutalement les fondements d’une société particulièrement conservatrice et patriarcale dont on perçoit alors les failles profondes et les fragilités. Les jeunes féministes vont greffer leurs actions revendicatives et provocatrices sur ce mouvement global en s’inspirant des nouvelles formes d’action dont la violence n’est pas que symbolique, comme le montrent par exemple le cas Patricia Hearst ou la saga des « Black Panthers » qui vont se diffuser dans le monde à travers l’univers médiatique du village global.

 

Alors que tout au long des années 60, l'égalité des droits progresse de manière conflictuelle aux Etats-Unis et aboutit à la loi de 1964 sur les droits civiques (ou « Civil Rights Act ») qui abolit théoriquement toute forme de discrimination, les féministes américaines les plus radicales semblent retourner à la sphère privée, qu’elles considèrent comme le lieu privilégié de la domination masculine, en mettant en avant les concepts de patriarcat et de sexisme. Elles revendiquent aussi le contrôle de leur corps (avortement, contraception) et appellent à la construction de nouveaux rapports sociaux. Cette seconde conception du féminisme, qui est fortement influencée par la culture américaine des minorités, celle des Noirs, des Indiens ou d’autres groupes qui s’affranchissent de la culture « mainstream », comme par exemple les homosexuels. Elles revendiquent ainsi une identité particulière, différente de celle de la société dans son ensemble et mettent en avant leur spécificité qu’elles pensent plus ou moins liées à leur nature féminine et qu’elles veulent cultiver de manière plus ou moins séparée. En somme, les groupes féministes les plus extrêmes se vivent, ou plus exactement vivent la féminité comme l’appartenance à une très large « minorité » dont elles sont l’avant-garde.

 

L’homme est l’ennemi

 

J’eus moi-même un aperçu de cette agitation globale en 1964 quand je vins à Watts, le quartier de Los Angeles qui connut plusieurs jours d’émeutes spectaculaires, et où je fus apostrophé par des groupes d’émeutiers noirs surpris de trouver un très jeune Blanc au milieu de leur groupe, et me demandant « Do you hate Negroes ? ». Intimidé et abasourdi par tant de haine, je ne sus que répondre mais je dus commencer à m’interroger sur le racisme et les raisons de cet accès brutal de violence collective que je découvrais au sein de cette Amérique blanche alors si prospère en apparence, tandis que non loin de là Disneyland, sur son site originel d’Anaheim, battait son plein dans une insouciance quasi-générale. C’est bien plus tard, quand je revins à New York dans les années 70 que je fus confronté aux mouvements les plus radicaux, que je retrouvai par la suite en Europe. Je me souviens fort bien par exemple d’être allé, avec des amies féministes (dont l’une devait devenir ma compagne) dans des conférences destinées aux femmes qui se retrouvaient à discuter entre elles de leurs problèmes spécifiques sans mâle alentour et, en face du panneau affiché à l’entrée qui indiquait sobrement : « Interdit aux chiens et aux hommes », d’avoir dû me résoudre à patienter sur le palier, et à être exposé aux quolibets des jeunes femmes qui montaient. Si je fus un peu navré sur le moment par la forme extrême de cet ostracisme, je comprenais néanmoins la nécessité historique pour des femmes, nouvelles « victimes » désignées, de reconstruire leur solidarité interne à ce moment précis et de l’exigence d’une prise de conscience, comme cela avait été le cas pour les Noirs et d’une manière générale pour tous les groupes opprimés qui dans le passé ont dû se lancer dans un processus d’émancipation. Néanmoins, j’ai toujours eu la faiblesse de considérer que les femmes ne constituaient pas une minorité à proprement parler puisqu’elles forment la moitié de l’humanité, et que l’avenir devrait être normalement pensé pour les deux sexes en même temps, et dans une même société, que l’on peut espérer définitivement apaisée.

 

Si ces formes de protestation et d’auto-affirmation passionnées pouvaient paraître plaisantes ou exotiques, ce n’était pas le cas de toute une partie de la littérature radicale qui venait surtout du monde anglo-saxon, comme les ouvrages de l’australienne Germaine Greer, dont l’essai le plus connu, « La Femme eunuque » qui fut très populaire à l’époque, prônait l’émancipation complète plutôt que l’égalité vis-à-vis des hommes. D’autres féministes des années 60 et 70 entonnaient même un discours ultra-radical qui reposait sur ce précepte d’une simplicité toute biblique que « puisque l’homme est un ennemi, on ne couche pas avec l’ennemi », que j’ai même parfois entendu autour de moi, ce qui est parfaitement logique. La plupart des femmes qui dirigeaient ces petits groupes n’aimaient d’ailleurs pas du tout les hommes, et leur penchant personnel s’exprimait nécessairement à travers une homosexualité militante, qui avait néanmoins l’inconvénient de culpabiliser les quelques hétérosexuelles qui s’étaient infiltrées dans leurs rangs. Ce ne pouvaient pas être de réelles militantes féministes si elles ne devenaient pas homosexuelles à leur tour ! C’est ce que beaucoup de femmes se sentirent obligées de faire à l’époque dans ces milieux intellectuels éclairés, qu’ils soient américains ou français, où le lesbianisme était alors devenu la norme. A New York et Paris, au cours de ces années 70, je discutais souvent de cette situation avec des amies lesbiennes ou autres, de manière libre mais aussi avec une certaine prudence car mon appartenance personnelle au « mauvais sexe » pouvait à tout instant me désigner à la vindicte populaire[27]. Je me souviens du cas extrême du « SCUM Manifesto[28] » de Valerie Satanas en 1967, qui prétendait que « Le mâle est un accident biologique (…) l’homme est une femme manquée », en arguant de l’idée originale que le chromosome Y (spécifique à l’homme) correspondrait à un X (celui de la femme) qui aurait perdu sa jambe, et qu’il serait donc incomplet… Elle tenta de tuer Andy Warhol et fut internée en 1968, mais c’était une époque de folie où sévissait notamment le célèbre criminel Charles Manson de sinistre mémoire. Heureusement pour la santé mentale de notre humanité, la majorité des féministes aux USA se retrouvaient plutôt dans de grands mouvements plus réformistes ou consensuels comme NOW (la « National Organization for Women ») et plus généralement dans les mouvements pour le droit à l’avortement et l’IVG qui se développèrent dans les années 70. Cela me rappelait toutefois la période intense de mai 1968, qui n’était pas si loin, et où les discussions étaient ouvertes et passionnées, ce qui a donné cette qualité de convivialité si attachante et propre aux « évènements » dont toutes celles et tous ceux qui y ont participé peuvent encore attester s’il leur reste un brin d’objectivité. Mais celles-ci furent malheureusement souillées par le fameux « terrorisme intellectuel » si fréquent dans les petits groupes ultra-politisés d’extrême gauche (trotskystes, maoïstes, anarchistes, etc.) que je fréquentais inévitablement à l’époque, mais pour lesquels je n’éprouvais guère de sympathie quand leur mode d’action était seulement destiné à vaincre grâce au simple rapport de force sans chercher à convaincre. Heureusement, toutes et tous n’étaient pas ainsi, mais le discours féministe des années ultérieures en a gardé des traces, d’autant plus qu’il se résumait souvent, comme toute pensée dogmatique et d’essence apparemment religieuse, à une position d’intolérance radicale pour qui n’approuvait pas d’emblée cette dichotomie profonde entre le Bien et le Mal qu’elle seule définissait. C’est hélas une dérive sectaire classique chez tous les groupes qui pensent détenir la Vérité, quelle qu’elle soit. La parole féministe se présente souvent, à l’instar de tous les discours militants, sous une forme parfois excessive dont la violence verbale répond en quelque sorte à celle que l’on dénonce. C’est d’autant plus fort que la cause sublimée est en osmose avec les sentiments et les ressentiments que l’on a peut-être soi-même cultivés dans sa chair ou dans son esprit à la suite d’expériences personnelles plus ou moins dramatiques que l’on a subies et qui ont laissé une trace traumatique. A ce moment, l’appartenance réelle ou fantasmée à une minorité sexuelle se confond avec l’engagement militant pour produire une conscience en révolte contre un ordre social que l’on considère comme répressif.

 

Sexualité et évolution sociale aux USA

 

Dans le cas américain, l’ensemble des mouvements de libération des femmes apparaît donc aujourd’hui comme le résultat d'un long processus historique, où un féminisme agressif et revanchard (on n'a pas de réel équivalent en France où la complicité à plutôt caractérisé les rapports entre les sexes) a réussi à secouer un joug patriarcal et misogyne particulièrement lourd aux USA, dans la mesure où la succession de vagues d'immigrants issus de sociétés rurales traditionnelles et parfois archaïques a longtemps réussi à entretenir un discours d'infériorisation de la femme débouchant sur une hargneuse guerre des sexes. Il n'est donc pas étonnant dans ces conditions que le féminisme nord-américain soit devenu si radical. La haine du père, du mari a poussé certaines d'entre elles à découvrir et souvent afficher, sans bien savoir si elles le sont réellement, une homosexualité ouverte qui a parfois revendiqué la disparition des mâles, espèce inférieure et imparfaite destinée à périr. Même si aujourd'hui, 40 ans après, ce discours s'est largement effrité et que d'autres formes de « politiquement correct » l'on remplacé, il existe toujours une défiance chez nombre de femmes, en particulier aux USA où les médias entretiennent des stéréotypes simplistes, contradictoires et ravageurs à travers la publicité et les fictions TV, qui les pousse à considérer que les hommes doivent quelque part payer pour les fautes de leurs pères (quand ce n'est pas la leur). Le problème n’est pas à mon sens d’inverser un rapport de forces (en partie fantasmé) entre deux groupes antagonistes, mais de construire une société d’égaux.

 

Dans les années 60, on a voulu voir dans l'opposition homme/femme le fondement de l'inégalité des sexes et de la condition féminine. On retrouve toujours dans le féminisme d’aujourd’hui les mêmes radicalités, les mêmes outrances et les mêmes dérives, mais de manière plus subtile. La conception de l'humanité y reste encore très marquée par l’éthique protestante, même si la religion réformée tend à reculer, et repose sur une approche surtout psychologique et individuelle, dont l’efficacité est d’autant plus grande que son moteur est le développement de la culpabilité chez l’adversaire, sentiment qui tient un rôle central dans le monde anglo-saxon, et américain en particulier. Dans ce contexte imprégné d’un puritanisme intrinsèquement lié à une conception punitive de la sexualité, cette dynamique peut se révéler efficace, comme l'a montré, dans un tout autre domaine, la lutte essentiellement éthique d’un Gandhi pour sensibiliser l'opinion publique britannique face à l'injustice coloniale. Même chez nous, chez les intellectuels français en particulier, le fameux « malaise de l'Homme blanc » (comme l’on appelé certains auteurs) repose sur une certaine forme de culpabilisation des élites cultivées, d'autant plus forte que la génération consciente s'éloigne de celle qui avait commis ou approuvé le crime. Quoi qu'il en soit, les hommes américains (un univers que décrit très bien le film « American beauty » avec un Kevin Spacey remarquable, bien qu’il ait été lui-aussi l’objet de dénonciations sexuelles récentes) sont souvent rongés par le doute et la culpabilité, qui sont des sources de névroses bien connues. Sans vouloir l'exagérer, la condition du mâle américain n'est pas toujours si enviable, comme l'atteste abondamment la littérature d’Outre-Atlantique du milieu du XXème siècle comme les romans classiques d’Henry Miller (« Tropique du cancer » ou « Jours tranquilles à Clichy » qui furent censurés jusqu’en 1961, contrairement à sa « Mort d’un commis-voyageur » plus universel) ou de Norman Mailer (après « Les nus et les morts », c’est surtout « Un rêve américain » où s’entremêlent sexualité et critique sociale). En France, le pastiche très violent et caricatural de Boris Vian, « J’irai cracher sur vos tombes », qu’il écrivit en 1946 sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, est un roman noir volontairement provocateur dans la lignée de cette littérature US où l’érotisme se voulait une protestation d’ordre politique et social. Il fut l’objet de controverses virulentes et de poursuites analogues des censeurs, car il décrivait une Amérique obsédée par la sexualité et la mixité raciale. A l’aube des années 50, le mâle américain contemporain apparaît déjà comme un être de plus en plus complexe, fragile et torturé, et même parfois comme dominé dans un début de renversement historique du rapport de forces entre les sexes.

 

Mais il ne faut pas non plus trop généraliser, car ici comme ailleurs les classes sociales et les pesanteurs sociologiques varient énormément. Le « machisme » (qu’il faudrait d’ailleurs définir plus rigoureusement) est bien plus fréquent dans les milieux populaires et les classes moyennes peu cultivées du Middle West ou chez les nouveaux immigrants que parmi les élites des grandes villes. Mais ce n’est peut-être qu’une apparence, si l’on considère la remarquable pièce de théâtre de Yasmina Reza « Le Dieu du carnage », et surtout sa transposition dans un film presque homonyme de Roman Polanski (un autre réprouvé), qui montre comment, sous un vernis civilisé et très politiquement correct, deux couples des classes aisées new yorkaises vont révéler à travers leurs disputes les ressorts moins nobles mais plus authentiques de leurs personnalités, vont faire craquer le vernis social recouvrant les préjugés communs, et aboutir ainsi à faire éclater l’hypocrisie ambiante, en dépit d’efforts réels pour maintenir un semblant de soumission aux valeurs progressistes. Ce thème touche en effet autant à l’intimité de la relation entre les êtres qu’aux dimensions sociales ou proprement culturelles que je crois quand même plus prégnantes en dernière analyse, en particulier si l’on se réfère à la pensée d’un sociologue officiellement reconnu comme Pierre Bourdieu. Son dernier ouvrage paru il y a 20 ans sur « La domination masculine » fut malheureusement fort critiqué tant par les tenants de la neurobiologie[29] qui lui reprochaient son « sociologisme » que par des auteurs féministes qui lui reprochaient au contraire de marcher sur leurs traces. C’est sans doute le prix de la réussite académique, qui par un curieux retournement de la pensée intellectuelle a si longtemps été opposée en France à un égalitarisme de façade…

 

Le féminisme français entre discours militant et radicalité

 

Malgré une nette influence des féministes américaines les plus radicales autour des années 60 et 70, sur les différents mouvements français, dont au départ ceux situés à l’extrême-gauche, et alors que les « Women’s studies » et les études de « genre » se généralisent dans le monde académique anglo-saxon, le féminisme en France suit plusieurs voies qui lui sont propres. Les grands combats pour la libération de la femme se développent classiquement autour des thèmes du divorce, et de la maîtrise du corps comme la contraception ou l’avortement, puis de l’égalité salariale, sous la conduite de groupes relativement importants comme le MLF qui fut notamment fondé par Antoinette Fouque (en dépit des démentis de Caroline Fourest), et suivi par celui des Chiennes de garde. Certains mouvements plus spécifiques comme « Ni putes, ni soumises » se structurent autour de luttes contre la prostitution, mais aussi les mariages forcés, l’excision, etc. dans les quartiers populaires. D’autres apparaissent avec de nouvelles formes de lutte qui jouent sur la médiatisation, comme « Osez le féminisme ! » ou plus récemment les Femen qui organisent des happenings et autres manifestations publiques.

 

Derrière la diversité des courants et leurs fréquents conflits internes, il me semble que l’on peut toujours distinguer les deux grandes orientations. D’un côté, une tendance plus classique qui s’appuie en grande partie sur la tradition politique et révolutionnaire française, reprend la logique du combat des Lumières pour l’égalité des droits et le progrès de l’ensemble de la société, et milite pour une véritable égalité dans tous les domaines de la vie sociale afin d’arriver à une réelle démocratie partagée entre les deux sexes, comme on peut par exemple y rattacher la si populaire romancière Benoîte Groult. Disons qu’elle se coule dans la lignée du premier féminisme historique, où la structure sociale détermine la place des femmes, et qui réclame l’égalité dans la sphère publique tout en remettant en cause les schémas patriarcaux traditionnels et l’oppression avérée de la sphère privée avec sa division imposée des rôles sexuels. La seconde qui est l’héritière des années 60 et du renversement de perspective dû au monde anglo-saxon, met au contraire l’accent sur la spécificité de la nature féminine et est fondamentalement différentialiste. Ce faisant, ce courant rejette la conception culturaliste de Simone de Beauvoir et met en exergue une féminité essentialisée, qui propose, indépendamment du monde masculin qu’elle ignore peu ou prou, une forme d’accession à un nouvel ordre moral dont la femme est le pivot de par son système de valeurs qui lui serait propre. Du fait de sa jeunesse relative, et de son insertion dans un courant mondial dominant qui fait de l’homme un ennemi naturel, cette seconde tendance, qui s’appuie sur une culture médiatique universelle, fortement influencée par le communautarisme anglo-saxon, connaît une dynamique particulière qui la rend extrêmement perméable aux nouveaux instruments de communication que sont les réseaux sociaux et à leur imprévisibilité

 

Sur le fond, la condition historique des femmes n’a pas toujours été si uniformément celle de victimes d’un système « patriarcal » immuable. Il a probablement dû exister des modèles « matriarcaux » comme l’ont supposé certains anthropologues du XIXème siècle tels que Morgan ou Malinowski, qui refusaient la référence aux mythes grecs bien connus comme celui des « Amazones », mais raisonnaient à partir d’une conception évolutionniste des sociétés qui a fortement influencé les penseurs socialistes, ainsi que Freud (dans « Totem et Tabou »). De façon logique, ces théories reposaient sur l’existence probable d’une courte période de relative supériorité de la femme au moment du passage au néolithique, qui aurait alors révolutionné les modes de vie en développant l’agriculture et l’artisanat en même temps qu’il favorisait la sédentarisation de nombre de groupes humains. Cette transformation des conditions de la production aurait nécessairement engendré une autre division du travail, puisque les nouvelles activités domestiques (tenues par les femmes) seraient alors devenues plus prospères tandis que les hommes, restés chasseurs-cueilleurs, auraient alors vu leur rôle économique et social diminuer considérablement. Le poids politique et symbolique des femmes aurait donc pu être déterminant, comme semble l’attester la multiplication des déesses de la fécondité et des représentations féminines du type Vénus Callipyge. Ce n’est toutefois qu’une hypothèse que l’on peut contester, mais qui me semble néanmoins utile pour rejeter toute idée de stagnation ou d’évolution linéaire qui enfermerait les femmes dans un destin tragique et joué d’avance. Plus proches de nous, les travaux des anthropologues et ethnologues du XXème siècle comme Maurice Godelier ou Françoise Héritier ont montré qu’il s’agissait plutôt de systèmes « matrilinéaires » qui n’étaient pas symétriques du modèle patriarcal et qu’ils comportaient une grande diversité de situations. Les sociétés humaines ont en réalité évolué à des rythmes différents, et certaines régions ont pu effectivement connaître une égalité entre les sexes comme chez les Touaregs, les Trobriandais et surtout au Yunnan. La question posée aux anthropologues est plutôt celle des causes de l’instauration du système patriarcal. Certains auteurs sont allés dans ce sens, comme Margaret Mead sur les formes originales d’éducation sexuelle aux Iles Samoa, ou Germaine Tillion sur la naissance du mythe de la « virginité » en Méditerranée (cf. « Le harem et les cousins ») qui a précédé l’arrivée des grandes religions monothéistes. Il ne semble donc pas y avoir de fatalité en ce domaine comme dans d’autres…

 

Pour ma part, je suis entièrement en accord avec l’analyse qu’Elisabeth Badinter faisait en 2003 du courant différentialiste dans son essai intitulé « Fausse route » où elle signait son désaccord avec les féministes intégristes, le retour à l’ordre moral et le communautarisme sexuel. Elle mettait en garde les femmes contre les sirènes d’une libération unilatérale qui non seulement rétablirait des frontières « naturelles » avec l’univers masculin mais risquerait par-dessus tout d’aggraver la condition féminine en déclarant la guerre à l’autre sexe, à un moment où les rôles se redéfinissaient et les certitudes vacillaient, alors que la coopération et l’entraide seraient plus que nécessaires entre les hommes et les femmes de bonne volonté. Déjà, quelques années plus tôt, j’avais lu son brillant essai intitulé « XY » sur l’éducation des mâles, qui correspondait à ma propre conception culturaliste de la façon dont « on devient homme », qui est le pendant logique du célèbre aphorisme de Simone de Beauvoir, qui repose en dernière analyse sur une vision évolutionniste et dialectique de la relation humaine fondamentale. Cette dualité des conceptions philosophiques me semblait caractéristique du débat féministe en France jusqu’à aujourd’hui, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’une chape de plomb ne vienne prématurément refermer le couvercle et nous enfermer dans une nasse moralisatrice d’où seules des réactions épidermiques violentes deviendraient alors possibles contre un discours politiquement correct d’essence totalitaire.

 

Et les hommes féministes ?

 

J’en viens à une nouvelle question, celle des hommes qui aspirent honnêtement à défendre une cause légitime et qui prennent presqu’invariablement la seconde attitude, différentialiste et très radicale. On ne peut me semble-t-il s’en tenir à une position qui ne verrait que des préjugés et idées reçues chez les hommes au sujet des femmes. Ce n’est d’ailleurs qu’une partie de la question puisque les femmes ont nécessairement elles aussi des visions préconçues sur leurs partenaires qu’elles se transmettent aussi de mères en filles (elles ne sont ni saintes, ni victimes), et qui sont le contrepoint inévitable de tous les rapports sociaux (déséquilibrés ou non). Dans le catalogue à la Prévert de ces récriminations féministes usuelles contre l’engeance mâle, quoique cette liste soit plus proche du texte bien connu de Borgès (« les animaux de l’Empereur »), qui me semblent fort disparates et hétérogènes, on trouve toutes sorte d’arguments qui n’ont pas la même valeur : des clichés bruts relevant de l’homme de Neandertal, de réelles questions sur l’égalité des droits, une conception du mâle comme un violeur potentiel et un criminel en puissance[30] et des affirmations sentencieuses qui fleurent bon une vision traditionnelle de la femme comme seule source d’amour et de tendresse. En tant qu’homme, un parmi d’autres, j’ai du mal à m’y reconnaître. Pourquoi une telle caricature ? Suis-je, sommes-nous un groupe ou une sous-espèce accusée de tous les maux imaginables, et en particulier de bêtise crasse ? Est-il vraiment nécessaire de rabaisser à ce point notre humanité ou notre intelligence ? Ne peut-on aborder ces questions vitales d’une manière plus raisonnable ? C’est peut-être ce qui est le plus choquant dans cette approche qui est souvent celle de militantes radicales embarquées dans la défense d’une juste cause, mais qui tendent involontairement à dévaloriser, voire dénaturer, leur adversaire pour mieux les combattre, ce qui est à la fois erroné et inefficace. Sommes-nous des adversaires, et de qui ? C’est là la vision des féministes américaines (et d’autres) dont je parlais précédemment qui voient en l’homme le mal (ou le mâle), l’ennemi à débusquer partout et toujours, afin de s’exonérer de toute responsabilité dans cette situation.

 

Les hommes qui participent de leur plein gré (sans doute par sentiment de culpabilité) à ce combat ne font que s’autodétruire, se mutiler et au sens propre se « castrer » symboliquement en reniant leur part d’humanité. Il y a d’ailleurs dans les termes employés un sens révélateur de cette vision assez dégradante de l’homme qui est assez courante chez les femmes aux USA, et parmi les féministes les plus extrémistes. Je pense en particulier à certains réseaux féministes auxquels des groupes d’hommes, culpabilisés et candidats à la servitude volontaire, se sont affiliés dans notre beau pays. Leur intitulé même en rend pleinement compte, comme c’est le cas par exemple du réseau : « Boys and men for gender equality ». Au-delà de la controverse sur le terme « genre » qui appartient à un autre débat, le choix du mot « boy », le garçon immature par définition, n’est pas symétrique de celui de « fille » qui n’a pas la même valeur dans le monde féminin anglo-saxon. L’homme y est réduit à un enfant ou un adolescent incapable de maîtriser ses pulsions, sifflant les femmes dans la rue, les humiliant systématiquement en usant de sa force physique supposée bien supérieure (ce qui est soit dit en passant une contradiction dans l’argument sur la supposée supériorité de la femme). Pourquoi ne pas admettre que les relations entre les sexes sont un problème fondamental auquel toutes les sociétés humaines ont tenté d’apporter une réponse, aussi bonne ou perverse soit-elle, et que les nôtres n’arrivent plus aujourd’hui à formuler tant les rapports sont devenus complexes et fragiles ?

 

Sexisme et « genre » linguistique

 

L’accroche par la langue et la grammaire est restée bien classique mais malheureusement aboutit à des solutions parfois un peu ridicules. Le langage, comme tous les phénomènes sociaux, est une construction sur le long terme, accumulant des strates historiques de faits et d’épiphénomènes comme les couches géologiques le font des fossiles. En cela, il conserve et révèle une réalité historique complexe dont la plupart des gens ont perdu le sens initial. Il convient d’en rechercher l’étymologie car elle éclaire toujours, mais il me semble vain de faire un mauvais procès a posteriori à des entités (ou des personnages historiques d’ailleurs) en faisant abstraction du contexte et des évolutions, celles des hommes comme de leurs mentalités. Le genre (le « sexe » ?) des mots pose parfois problème, mais les langues et les cultures varient fortement, et souvent plus qu’on ne pourrait le penser. Si cette question est pratiquement absente du féminisme anglo-saxon, c’est d’abord parce que la langue anglaise connaît peu le genre grammatical, en dehors des formules de politesse ou de respect (« Chairperson » remplaçant le « Chairman » d’antan). Par contre, l’allemand retient la forme masculine « der Mond » et féminine « die Sonne » là où le français parle de la lune et du soleil. Les règles de grammaire (du français, de l’allemand, de l’anglais, de l’italien et des autres langues européennes) ont été effectivement élaborées à la fin du Moyen-âge ou à la Renaissance lorsque les langues ont été fixées par écrit et sont devenues plus stables. Elles étaient nécessairement dépendantes de la pensée de l’époque, qu’elle soit religieuse ou profane, et où régnait alors une indéniable misogynie. Faut-il alors purifier la langue ? La redresser pour la faire obéir à la vision du jour ? Bien des périodes révolutionnaires ont été jadis tenté de le faire, que l’on prenne le calendrier de Fabre d’Eglantine ou les décadis si honnis (à juste titre) par la classe ouvrière.

 

L’Histoire a tranché, les populations sont revenus après un moment à leurs pratiques traditionnelles quand on a constaté la superficialité de ces réformes, qui visaient à remettre en cause la domination symbolique de l’église catholique mais touchaient en réalité à des formulations plus anciennes héritées du monde gréco-romain. De fait, les langues sont vivantes et constituent le reflet de la société dans laquelle elles s’insèrent. D’un autre côté, les réformes orthographiques du russe et du chinois, après leurs révolutions respectives, avaient pour finalité une simplification de l’écriture pour que les masses populaires puissent accéder à une culture réservée autrefois à une élite. A ce titre, elles ont parfaitement réussi, même si quelques nostalgiques de l’ancien régime tsariste ont tenté un temps de revenir au modèle passé lors de l’écroulement du régime soviétique. Un certain bon sens me semble donc nécessaire pour trier entre les évolutions utiles et celles qui sont liées à la mode du moment. Si l’on prend par exemple la formule de salutation « adelphiquement votre » qui a été suggérée pour remplacer le « fraternellement votre », elle me laisse perplexe. C’est certes intéressant, mais pas plus que certains essais maladroits de francisation de termes américains entérinés par l’usage. Aujourd’hui, le genre des mots a perdu beaucoup de sa valeur originelle pour la plupart des gens, et il vaudrait mieux admettre que le masculin par exemple est devenu dans de nombreux cas un genre que l’on pourrait qualifier de neutre ou d’indéterminé. Par contre, la féminisation de certaines professions doit tenir compte de l’évolution de la réalité sociale, tout en évitant de tomber dans le ridicule, comme le fait parfois l’« écriture inclusive » quand elle se veut trop systématique et qu’elle perd l’harmonie, voire la beauté et la fluidité de la langue. Enfin, je rappellerai que la devise de la République est « Liberté, Egalité, Fraternité » et que cette fraternité a un sens plus large que les seuls frères et sœurs puisqu’elle embrasse tout le genre humain...

 

Les enjeux spécifiques de la sexualité

 

Il est enfin un domaine particulier où ces rapports ont toujours atteint un sommet aigu, celui de la sexualité proprement dite. Sur ce point, l’humanité a toujours fortement fantasmé, a souvent érigé des contraintes difficilement supportables et a parfois prescrit les règles les plus odieuses. Ce ne sont pas seulement les hommes, qui en ont effectivement été les initiateurs, mais aussi leurs congénères de l’autre sexe qui ont parfois activement participé à leur application, comme le montre l’exemple de l’excision pratiquée en Afrique et ailleurs par des femmes, gardiennes de la tradition. Le mal est plus loin, il est dans la structure sociale, dans l’attachement à des cultures archaïques que l’on n’ose pas remettre en cause pour diverses raisons. La difficulté d’être, qui caractérise souvent l’humanité, se manifeste le plus ouvertement dans la sexualité (« sexus » veut dire séparé, divisé en latin) qui n’est autre que la relation à l’autre dans son altérité sexuelle. Elle atteint certes son apogée à l’adolescence, une période de recherche et de transition personnelle que nos sociétés, contrairement aux Iles Samoa d’autrefois, n’ont pas su gérer de façon satisfaisante et qui selon Freud serait l’une des sources de nos névroses, mais se poursuit tout au long de la vie, en particulier si les conflits inévitables que son contrôle mal maîtrisé peut générer ne sont pas effectivement réglés (pour les femmes comme pour les hommes). La référence si américaine aux « 50 nuances de Grey » ne fait que souligner les particularités culturelles des femmes de ces classes moyennes suburbaines qui se sentent complètement frustrées (les fameuses « Desperate housewives ») qui appartiennent à un univers assez différent du nôtre, mais qui, au-delà du rêve d’être séduite par un beau milliardaire, ont également une vision tronquée de leur sexualité en raison des modèles et archétypes toujours dominants (le « Prince charmant »). Je me souviens d’une phrase, courante chez les éducateurs, que j’ai souvent entendu aux USA, à propos des adolescents il est vrai mais qui s’applique aussi aux adultes, et qui dit à peu près ceci : « le sexe pour les filles est le prix à payer pour obtenir le mariage alors que pour les garçons c’est le mariage qui est le prix à payer pour obtenir le sexe ». Malgré son côté rustique, cette formule en dit beaucoup sur le problème de communication entre les sexes en Amérique, et aussi ailleurs… La langue est particulièrement révélatrice de la différence fondamentale entre les deux conceptions culturelles de la sexualité. Là où l’anglais utilise plutôt le terme « to have sex », le français privilégie l’expression « faire l’amour »[31], ce qui nous ramène à une nette distinction entre l’avoir et l’être (ou le faire), puisque la vision est dans un cas profondément liée à un plaisir égoïste qu’on éprouve seul(e) tandis que dans l’autre, c’est le partage de l’acte dans une relation à deux qui est mis en avant.

 

La forme particulière du puritanisme américain qui fait de la sexualité le centre des obsessions et des interdits trouve sa source dans une lecture littérale de la Bible au point que nombre de gens pensent que le Monde a été créé en quelques milliers d’années et que la théorie de l’évolution de Darwin a encore du mal à être enseignée dans certains Etats. Elle a imprégné depuis près de 400 ans toute une société qui n’a pas réussi à se débarrasser de l’influence de ces sectes protestantes persécutées au XVIIème siècle qui ont apporté dans le Nouveau monde l’intolérance et le dogmatisme dont elles ont été originellement victimes et qu’elles ont à leur tour pratiqué au détriment des nouvelles populations d’immigrants qui venaient peupler les USA. Le paradoxe aujourd’hui est que la Nouvelle-Angleterre, fondatrice d’une nation constituée de WASP[32] au départ, est devenue minoritaire dans l’équilibre démographique du fait du renversement des sources des flux migratoires qui depuis la fin du XIXème siècle ont privilégié des populations rurales et pauvres venues de pays catholiques comme l’Irlande, la Pologne, l’Italie, puis d’Amérique latine avec les Latinos et enfin d’Asie au XXème siècle, de sorte que, dynamique nataliste aidant, les Etats-Unis sont aujourd’hui un pays où prédomine une grande diversité de religions où le catholicisme pèse d’un poids considérable. Mais, la matrice sectaire originelle a maintenu sa domination à travers la culture, l’enseignement et les médias et plus généralement les rapports sociaux et les coutumes populaires qui ont fait perdurer les stéréotypes sexuels dans une nation longtemps repliée sur elle-même.

 

On peut à cet égard citer le très beau film de Charles Laughton, « La nuit du chasseur », qui est l’une des plus belles illustrations de l’héritage puritain et des obsessions sexuelles d’une population américaine partagée entre la bible et le sexe. Le thème lancinant de l’innocence persécutée et du prédateur sexuel en chasse dans un monde rooseveltien à la recherche de sens et de pureté, est éblouissant par sa vérité et son esthétique fascinante. Si le fantasme règne en maître, la réalité est autre. Les psychologues et sexologues américains dans leur quête d’une approche qui se veut scientifique de la réalité sociale ont ainsi tenté à de nombreuses reprises de caractériser et mesurer l’activité sexuelle de leurs contemporains. Le premier projet qui connut un accueil mondial est la série de rapports du Dr Alfred Kinsey qui conduisit à partir de 1948 une enquête statistique sur les comportements sexuels et notamment de l’homosexualité qui prêta beaucoup à controverse. Ces travaux de pionnier ainsi que les études de Masters et Johnson dans les années 60 et 70, ou encore le rapport de Shere Hite de 1976 sur la sexualité féminine parlent surtout de la diversité des pratiques sexuelles sur le continent nord-américain, et probablement ailleurs. Celle-ci est bien plus grande que ce qu’attendaient les gens, d’où un parfum de scandale qui a retenti négativement sur la vie des chercheurs. Ce fut en particulier le cas dans le domaine de l’homosexualité qui n’est pas si tranchée, comme l’avait d’ailleurs suggéré Freud avec son idée d’une bisexualité initiale, et où le rapport Kinsey avec son échelle à 6 graduations donnait une image des pratiques réelles fort différente des idées reçues les plus couramment admises dans l’univers anglo-saxon. C’est ainsi que des gens célèbres, comme l’économiste John Maynard Keynes ont été bisexuels, ce qui est logique du fait de sa fréquentation du groupe de Bloomsbury, un cercle d’artistes et intellectuels britanniques critiques du monde victorien au début du XXème siècle, auquel Virginia Woolf, Lytton Strachey ou George Bernard Shaw ont assidument participé.

 

J’en viens ainsi au dernier point que je voulais soulever, la prostitution. Celle-ci est souvent présentée dans la littérature féministe comme un objectif essentiel et peut-être celui qui détermine tous les autres, voire les dépasse, en étant représentative ou emblématique de la condition féminine. A mon sens, il s’agit effectivement d’un thème important de la relation femme-homme, mais qui n’est pas central parce que subordonné au statut de la femme, qui dépend lui-même de sa place dans l’organisation familiale et sociale. J’aurais tendance à ne pas l’aborder car il soulève beaucoup de questions complexes que je n’ai ni le temps ni l’envie de traiter ici, et que l’on sort du cadre des violences sexuelles proprement dites, même si cette pratique très répandue dans toutes les sociétés en représente une forme symbolique particulièrement forte. C’est en effet un sujet difficile tant il prête le flanc aux fantasmes les plus divers. Toutefois, il me semble juste d’en dire quelques mots. Il ne s’agit pas du « plus vieux métier du monde » selon l’expression consacrée mais bien plutôt de la marchandisation réelle ou symbolique du corps de la femme, le plus souvent dans un contexte de rareté sexuelle, ou si l’on préfère de misère sexuelle, qui a pris les formes les plus diverses et étranges selon les lieux et les époques : des prostituées sacrées de l’antiquité aux bêtes de somme d’aujourd’hui destinées à l’abattage pour des travailleurs immigrés en situation de célibat forcé au sein de nos cités cosmopolites, en passant par le petit bordel familial et provincial d’autrefois, les « escort girls » de nos VIP ou les pratiques esquimaudes d’antan. Les formes les plus singulières ont bien souvent existé en effet, mais elles sont toujours le reflet de l’état d’une société plus ou moins malade de ses contradictions internes. Elle a souvent joué le rôle de facteur d’équilibre ou de compensation dans un système intrinsèquement pervers. C’est ainsi que les intellectuels et penseurs socialistes du XIX° siècle ont généralement attribué à la prostitution domestique le rôle de contrepoids au mariage bourgeois (qui est parfois envisagé lui-aussi comme une forme de prostitution dans la mesure où la femme s’échange comme un bien contre un statut social ou une position avantageuse). Là, ce sont des femmes de la classe ouvrière naissante qui en ont été les victimes. Mais il s’agit d’un mal plus pernicieux dont les causes sont multiples, et il me semble plus avisé de laisser le traitement de cette question pour un éventuel billet ultérieur ou tout autre papier que je pourrais rédiger, puisque le développement de mon texte actuel prend une longueur hélas inattendue. Il conviendrait me semble-t-il de procéder à une analyse rigoureuse et raisonnée de ce thème sensible qui touche à bien des aspects de la nature humaine autant qu’aux pratiques sociales, avant d’envisager de prendre des mesures apparemment radicales comme les politiques abolitionnistes ou la pénalisation du client. Cette dernière, qui est aujourd’hui théoriquement en place sous l’effet de cette nouvelle morale publique, est de peu d’efficacité quand elle ne rate pas son objet, ne fait que déplacer le problème et ne le traite donc pas sur le fond, si tant est que l’on puisse trouver une véritable solution qui ne remette pas en cause l’entièreté de nos structures sociales et des mentalités qui vont avec elles…

 

Exceptionnalisme français ou américain ?

 

Deux visions culturelles s’opposent fondamentalement dans les débats qui animent nos deux pays. Il faut poser la question de l’exceptionnalisme français et de sa comparaison avec la culture US qui présente elle aussi sa part d’exceptionnalité. Très classiquement, ce concept se rapporte à la spécificité des structures économiques, sociales, politiques et culturelles françaises par rapport à l’ensemble des autres pays occidentaux et en particulier des Etats-Unis dont le modèle a longtemps été radicalement opposé au nôtre. Sans vouloir trop développer ce point, je soulignerais que la différenciation porte essentiellement sur les aspects suivants : le rôle de l’Etat et du secteur public, l’importance historique de la gauche en France et notamment le poids du PCF, la politique plus ou moins gaulliste de non-alignement sur la politique étrangère des USA et de leurs alliés de l’OTAN, la relative indépendance culturelle qu’avait permise les accords Blum-Byrnes d’après-guerre, qui n’étaient qu’un compromis donnant en contrepartie de l’« aide économique » américaine pour la reconstruction un statut particulier au cinéma français qui ne voulait pas être inféodé aux grands studios d’Hollywood (et la création du CNC), et enfin la prépondérance culturelle française depuis plusieurs siècles qui a pendant longtemps marqué les goûts et les modes mondiales au sein des élites. Evidemment, la plupart de ces volets de notre fameux exceptionnalisme ne sont aujourd’hui plus valides et se sont écroulés avec la mondialisation en marche depuis les années 80, et notamment les politiques libérales suivies par nos divers gouvernements. Que ce soient Mitterrand et son tournant de la rigueur de 1983 qui bat en brèche l’idée d’une politique économique socialiste ou tout simplement indépendante, Nicolas Sarkozy et sa RGPP, et surtout Emmanuel Macron qui, après avoir détruit la gauche politique, détricoté le Code du travail et remis en cause les fondements du « modèle social », veut s’attaquer maintenant au rôle de l’Etat à travers le statut de la fonction publique et à ce qui reste de l’éducation nationale. Ce faisant, il parachève ainsi le projet de renoncement de la social-démocratie européenne qui souhaite adapter la société française au marché global régi par les forces multinationales et faire alors triompher le principe de l’intérêt privé sur l’intérêt général. Il ne nous reste pratiquement plus que l’industrie du luxe, la mode, la gastronomie haut de gamme, la muséification de notre patrimoine historique et du cœur de nos villes anciennes, et la culture « High Tech » de nos armements destinés aux privilégiés et aux puissants de ce monde…

 

Vu de l’étranger, et en particulier des élites du monde anglo-saxon qui défendent, elles, leurs intérêts bien compris, cette involution ne peut être que bénéfique car enfin l’élève turbulent vient se ranger dans la norme en abandonnant toute velléité d’indépendance ou de singularité. Pour les Français (et les autres) qui ont eu l’occasion de vivre à l’étranger, ce rappel à l’ordre et à la discipline collective ne peut que pousser à s’interroger. On voit mieux la spécificité d’une culture lorsqu’on est à l’extérieur de celle-ci, et on en comprend mieux les ressorts. Faut-il donc céder à la vague déferlante d’une culture majoritaire, qui très généralement ne se pose pas de question sur elle-même dans la mesure où sa singularité est la norme et que son acceptation par le reste du monde la conforte dans sa certitude ? La tendance à l’œuvre actuellement est-elle bien celle d’une harmonisation des contenus culturels en même temps que progressent les techniques de communication, et au profit de qui ou de quoi ? En quoi cette uniformisation de la culture et des comportements que véhiculent les médias et autres acteurs du « village global » constitue-t-elle un progrès pour nos sociétés ? En quoi le ralliement aux normes morales et aux préjugés courants des Américains, avec la complicité active d’un certain nombre de nos compatriotes, va-t-elle favoriser l’harmonie et les bonnes relations entre les sexes ? Telles sont quelques-unes des questions que l’on devrait se poser dans cette période de montée du monde « postmoderne ».

 

Les effets pervers d’un mouvement de libération

 

D’une manière générale, le poids des nouveaux interdits a créé une relation particulière entre sexualité, érotisme et sensualité qui a envahi tout le champ culturel, celui de la création artistique mais aussi celui des relations sociales entre les hommes et les femmes, au travail ou dans le domaine privé. Dans la société américaine d’aujourd’hui, il est difficile de trouver des signes extérieurs qui soient correctement interprétés tant la gêne, voire le malaise est grand dans les relations quotidiennes entre hommes et femmes. Il est au contraire courant de vouloir éviter tout contact physique entre collègues de bureau, depuis le serrement de main jusqu’à l’accolade amicale, par peur d’une éventuelle réaction de recul, embarrassée ou indignée, du fait d’une interprétation équivoque d’un geste souvent anodin. C’est moins vrai chez les Latinos (Portoricains et Mexicains) présents aux USA qui ont conservé cette spontanéité et ce naturel auxquels on est plus habitué en Europe, en particulier dans le monde méditerranéen. L’une des conséquences les plus destructives de ce système de jeux interdits est d’enfermer les gens dans une solitude angoissée au sein de ces mégalopoles où s’entassent une grande partie des populations du Nouveau Monde. De façon plus profonde, la qualité des relations entre les sexes est gravement atteinte. Cela est évident au niveau de la galanterie, dans les rapports amoureux superficiels, où les stratégies « normales » de séduction ou d’expression du désir sont si difficiles à mettre en œuvre qu’il vaut mieux s’adresser à des sites de rencontre en ligne ou établir une sorte de contrat notarié qui favorise la distance (ce qui permet de revenir sur le terrain de l’échange marchand ou de l’accord juridique considérés comme plus sûrs) plutôt que de dévoiler directement des sentiments jugés si contre nature. C’est d’ailleurs probablement cet aspect du non-discours amoureux que Catherine Deneuve avait en partie évoqué dans sa fameuse tribune. Mais cela est également vrai dans l’intimité du couple où toute une gradation savante des avances est nécessaire si l’on ne veut pas susciter l’ire d’un(e) partenaire indigné(e). Depuis quelques décennies, les jeunes hommes américains ont appris à mieux contrôler leurs émotions et à paraître encore plus froids et rigides, ce qui conforte paradoxalement les stéréotypes masculins. Ce comportement n’est évidemment pas universel, et se rencontre plus souvent chez les cadres supérieurs et les classes moyennes urbaines et diplômées que parmi les ouvriers du Michigan ou les milieux populaires du Middle-west que le regard de la société a déjà condamnés... La nouvelle morale sexuelle semble ignorer la réalité du désir et la violence de la passion amoureuse qui touche les deux sexes. Elle impose, encore plus qu’autrefois, un code de conduite irréaliste et hypocrite qui méconnaît la complexité des sentiments humains et érige en modèles des comportement conjugaux ultra-normés et mythiques, dignes de Walt Disney, qui sont basés sur une sexualité « normale » plus ou moins inspirée d’une sexualité féminine idéalisée, alors qu’en moyenne un couple sur deux divorce aux USA. A un certain niveau, on assiste à des situations ubuesques ou tragi-comiques si l’on préfère, comme lorsque Jimmy Carter, ce brave Président à l’allure de pasteur protestant, avait dû il y a plus de 25 ans faire des excuses publiques à sa femme devant toutes les chaînes de télévision pour avoir, dans un moment de distraction sans doute, s’être laissé aller à regarder une jolie femme qui passait dans la rue. Il n’est pas concevable dans ces grandes villes de l’Est que les mâles suivent du regard des promeneuses qui en aucun cas ne chercheraient à les attirer. Les quelques jeunes Européennes, et Françaises en particulier, qui ont tenté l’expérience pour tester leur charme en ont été pour leurs frais. Dans ces conditions, la frustration et la dissimulation sont de mise et ne font qu’attiser la haine apparente entre les sexes, qui n’est bien souvent qu’une peur contenue.

 

Dans le monde politique, le problème des accusations de relations sexuelles non consenties atteint une proportion inquiétante. L’hypocrisie inhérente au puritanisme social entoure d’un halo de silence des réputations personnelles, sans dire explicitement ce qui est en jeu, laissant ainsi les imaginations et les fantasmes se développer sans contrôle et nourrissant des rumeurs d’autant plus folles qu’elles sont plus floues. En France, dans la lignée du scandale Weinstein et de l’obstination médiatique à le dénoncer partout, les cas de Jonathan Daval, la victime/bourreau produit de la manipulation télévisuelle, de Gérald Darmanin, l’homme politique à abattre, de Julian Assange, le lanceur d’alerte de WikiLeaks confiné à l’ambassade d’Equateur à Londres parce qu’il est sous le coup d’un mandat d’arrêt suédois pour un délit sexuel incertain, mais surtout en réalité pour avoir révélé des documents secrets du Pentagone sur la guerre d’Afghanistan, et tout récemment de Nicolas Hulot, qui est attaqué à un moment ‑ disons ‑ opportun de sa carrière politique, nous démontrent s’il en était nécessaire que cette arme qui a pendant longtemps fait ses preuves aux États-Unis et en Angleterre est désormais devenue un moyen efficace et quasiment létal pour se débarrasser de quelqu’un. Il n’est que de voir l’exemple actuel de la campagne contre l’ONG OXFAM dont la directrice générale adjointe a dû démissionner sous la pression des tabloïds en raison d’un scandale sexuel concernant certains de ses employés au Tchad et à Haïti. Aujourd’hui, il n’est nul besoin d’avoir de preuve pour condamner irrémédiablement la personnalité publique que l’on veut éliminer, puisque l’opinion publique l’a déjà auparavant lynchée. Quelle que soit la réalité des accusations, dont l’appréciation devrait être laissée à la charge de la justice, la rumeur indiscriminée ne peut justifier un procès public où le suspect serait d’emblée jugé, condamné et puni dans le même mouvement. Les effets du puritanisme ont été et sont toujours utilisés et instrumentalisées aux USA pour attaquer un adversaire politique ou autre, car le coup touche juste dans une opinion travaillée par les préjugés, les peurs et les fantasmes qu’on ne peut assouvir normalement (c’est-à-dire sous une forme socialement acceptable). Longtemps en France, ce sont les scandales financiers autour des détournements de fonds publics qui avaient été utilisés (cf. le cas Fillon et ses dépenses « somptuaires »). Allons-nous maintenant faire comme les Américains et lancer des attaques ad hominem (au sens propre) et en-dessous de la ceinture ? C’est ce que la campagne actuelle de dénonciations sexuelles sur les médias et les réseaux sociaux laisse évidemment supposer…

 

Le nouvel ordre moral, issu du puritanisme sous une forme renouvelée et à travers les représentations et les nouveaux stéréotypes véhiculés par nos médias modernes, reste non seulement très fort aux USA de par son enracinement culturel profond, mais connaît au contraire un regain d’intérêt pour des jeunes occidentaux en perte de repères qui sont alors pris dans les impératifs contradictoires d’une société de consommation où le sexe n’est qu’un produit parmi d’autres, un élément de pouvoir et même dans les cas les plus graves une forme de culmination du moi par l’abaissement de l’autre, du plus faible, de la victime, qu’elle soit consentante ou non. Au lieu de contribuer à un épanouissement collectif et à la diminution du machisme et des vieux modèles de domination patriarcaux, ce mouvement de dénonciations risque fort au contraire de leur redonner un coup de fouet en imposant un discours et des règles de vie en société si politiquement correctes et inapplicables que la violence sexuelle augmentera dans un monde profondément divisé par une guerre des sexes qui sévira ainsi à un niveau jusqu’alors inconnu.

 

La réaction à laquelle on assiste depuis quelques années avec des gens comme Eric Zemmour par exemple (ou ceux que l’on appelle les « néo-réacs ») n'est pas étonnante et correspond à une certaine réalité. Elle repose d'abord sur un « retour du refoulé », qui, comme pour les « petits blancs » de Donald Trump là-bas ou les électeurs du FN ici, ébranle de manière incontestable le mur de culpabilité étouffante issu du politiquement correct, en laissant sortir les frustrations qui en découlent partiellement. En disant ceci, je suis bien conscient d’à la fois conforter la nécessité d'une action pédagogique mais en même temps d'en dégager les limites. Cette réaction est d'autant plus forte chez nous qu'elle s'appuie sur un discours anti-islamique fantasmé mais aussi sur celui – renouvelé - d’un Islam purifié, que les difficultés d'intégration culturelle des dernières vagues ou générations ghettoïsées (poids du regroupement familial ?) ont rendu plus agressif envers les femmes (cf. les incidents de Cologne). Il faut ici faire attention, car le politiquement correct nous guette à tous les coins de rue. On est pris entre deux pièges et il convient de rester lucide sur des réalités complexes dont on doit analyser l'étiologie et les évolutions.

 

En Europe, et en particulier dans notre bonne France, si déboussolée qu’elle se donne corps et âme au premier bonimenteur venu, surtout s’il est jeune, beau et bien habillé… dans notre malheureux pays, dis-je, le pouvoir sous ses différentes formes, et en particulier ici celui des médias que le pouvoir politique manipule et contrôle si bien, a su donner a ce vrai sujet une telle importance, un tel sentiment d’urgence que l’on ne peut plus parler d’autres choses tout aussi graves, la croissance des inégalités, la misère qui attend les classes populaires, l’abandon des laissés pour compte de tout poil, réfugiés et immigrés ou non, la suppression du matelas social qui depuis la guerre rendait la vie supportable pour beaucoup, et, à l’autre bout de l’échiquier, la morgue insolente des nouveaux riches qui viennent à nouveau donner des leçons de morale comme au XIXème siècle… Bref, ce retour à l’ordre moral et à la charité privée qui lui est liée revient donner des couleurs au paysage social en cachant ses misères, comme les lois sur la prohibition venaient justifier l’ordre social en criminalisant les pauvres et les alcooliques. Il s’agit bien, dans tous les sens du terme d’un « cache-sexe ».

 

 

En guise de conclusion provisoire

 

  1. Je plaide pour une analyse objective et dépassionnée de la réalité des rapports entre les sexes aujourd’hui, et pour une tentative rationnelle de compréhension des causes des violences et une recherche de solution raisonnable et satisfaisante pour tou(te)s.
  2. La dénonciation globale de toutes les violences faites aux femmes est nécessaire et salutaire, mais elle ne peut se limiter à un discours moralisateur et doit aboutir à des mesures concrètes, des avancées réelles qui sont indispensables : égalité des salaires, lutte contre le harcèlement au travail, contre la double journée de travail, pour une éducation intelligente des deux sexes, etc. Le reste est d’ordre culturel et évolue avec la société.
  3. L’enjeu était hier de réaliser l’égalité des droits entre les sexes, du moins en Occident, et aujourd’hui il s’agit de la transformer en égalité réelle, de passer du formel au réel. Il importe de ne pas faire d’erreur. L’égalité absolue n’existe pas, et n’a d’ailleurs pas de sens. Il faut la comprendre comme une égalité effective des droits dans tous les domaines, économiques et sociaux et pas seulement juridiques. A l’inverse, il ne faudrait pas non plus rechercher un développement séparé des sexes ni se tromper d’adversaire, car la vieille idée féministe radicale que « l’ennemi, c’est l’homme» doit à mon sens être revue.
  4. C’est donc à un travail de longue haleine qu’il faut s’atteler si l’on souhaite harmoniser les conditions de vie et de travail des deux moitiés du monde, afin de mettre en place un statut réellement égalitaire. La prise de conscience a commencé, il faut l’encourager…
  5. La société et la culture américaines sont malades, il ne faut pas en importer les maux. Nos sociétés sont devenues de plus en plus fragiles, et la mondialisation développe des tendances centrifuges et individualistes, que renforce une culture médiatique d’essence totalitaire. Il y a un risque réel de retour à l’ordre moral, à travers le politiquement correct.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Voir le très récent article de Manuel Jardinaud : « La Cinémathèque pose une chape de plomb sur la question des violences sexuelles », du 3/02/2018, où toute critique sur les excès du mouvement de « libération de la parole » est d’emblée délégitimée et présentée comme une réaction de défense d’une institution de privilégiés.

[2] Cf. l’article de Manuel Jardinaud sur Médiapart : « Violences sexuelles : l’embryon de prise de conscience du cinéma français », publié le 25 novembre 2017 (https://www.mediapart.fr/journal/france/dossier/violences-sexuelles-la-fin-du-silence )

[3] Voir le texte dans la matinale du Monde du 08/01/2018 parue sur le site des abonnés du journal :

(http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2018/01/09/nous-defendons-une-liberte-d-importuner-indispensable-a-la-liberte-sexuelle_5239134_3232.html).

[4] L’article de Mathieu Magnaudeix du 12 janvier sur Médiapart, «baisers volés» est à cet égard très éclairant : (https://www.mediapart.fr/journal/france/120118/catherine-deneuve-metoo-et-les-baisers-voles?onglet=full )

[5] Voir notamment la réaction rapide de plus de 200 féministes sur le site : https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/110118/les-feministes-peuvent-elles-parler-0, ou l’entretien de Médiapart avec Leslie Kaplan et Clyde Plumauzille sur le même site : https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/150118/leslie-kaplan-et-clyde-plumauzille-metoo-cest-vraiment-revolutionnaire?onglet=full .

[6] Ouest-France du 20-21 janvier 2018, « Sandra Muller a libéré la parole des femmes »

[7] http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2018/01/22/clementine-autain-la-liberte-d-importuner-n-est-rien-d-autre-qu-un-privilege-masculin_5244970_3232.html?xtmc=catherine_deneuve&xtcr=1

[8] Le 13 janvier 2018, le médiateur du Monde a justifié la publication de la tribune polémique sur la « liberté d'importuner » car le texte avait suscité un vif débat interne au sein de la rédaction sur la place à lui accorder.

[9] Le quotidien britannique The Guardian vient de publier un article sur « Hylas and the nymphs », un tableau préraphaélite assez innocent que la Galerie d’art de Manchester envisage de décrocher pour scène de nudité.

[10] « Lolita » est tout d’abord une vision désabusée d’une société universitaire provinciale, rabougrie et ultra-puritaine des Etats-Unis dans les années 50, qui s’oppose à la vieille Europe cultivée et jalousée, mais condamnée pour sa liberté de mœurs et sa décadence. 30 ans plus tard, j’en ai encore vu les survivances.

[11] « Bilan démographique 2017 », INSEE Première, Janvier 2018 et Recensement de la population fin 2017

[12] INSEE et EUROSTAT à partir de questionnaires d’enquêtes européens qui sont sensibles à la formulation.

[13] « L’espérance de vie par niveau de vie », Document de travail de l’INSEE, février 2018

[14] INED, Enquêtes sur la sexualité 2014. C’est ici l’âge médian auquel la moitié des adolescents a eu ce rapport.

[15] INSEE, statistiques de l'état civil.

[16] INSEE, SDSE – France métropolitaine 2017

[17] INSEE, DADS, Évolution du salaire net annuel moyen des salariés à temps complet – 14/02/2018

[18] « Salaires dans le secteur privé », INSEE Première, Octobre 2017

[19] « Le salaire dépendil du sexe du supérieur ? », ÉCONOMIE ET STATISTIQUE, INSEE 2013

[20]Chômage au sens du BIT, Enquête Emploi au 4T2017 - INSEE, IR du 15 février 2018

[21] « Ressources économiques des femmes et travail domestique des conjoints », ÉCO ET STAT, INSEE 2015

[22] Insee Références, édition 2016 - Éclairage – « Les jeunes sont plus souvent victimes de violences... »

[23] Voir notamment l’œuvre bien connue d’Engels : « L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État »

[24] Il suffit de lire les souvenirs d’Oscar Wilde dans « De profundis » où il raconte les deux années de travaux forcé au bagne de Reading qui lui furent infligés pour son homosexualité affichée, et qui précipitèrent sa fin.

[25] Voir le très célèbre roman de Nathaniel Hawthorne, « The scarlet letter » qui en peint une image terrifiante.

[26] On à vu des phénomènes analogues en France, avec par exemple l’insurrection vendéenne contre la levée en masse décrétée par la République, ou l’effet du refus du STO en Allemagne qui va alimenter la Résistance.

[27] J’ai écrit il y a quelques années un petit roman, en grande partie autobiographique, intitulé « Chimères » où j’évoquai, lors d’un long périple en voilier en compagnie d’un groupe de sept jeunes lesbiennes il y a plus de 40 ans, de grandes conversations philosophiques sur ce sujet, comme sur d’autres domaines classiques de la pensée.

[28] La SCUM ou « Society for Cutting Up Men » arborait le délire fantasmatique de castration de tous les mâles.

[29] Ce sont des thèses très à la mode, qui sont inspirées à mon avis de l’approche américaine dominante qui a toujours fait prévaloir le biologique sur le culturel (vision organiciste, cousine du pavlovisme dans les sciences comportementales). Elles reviennent en France avec le nouveau ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer.

[30] Il m’est parfois arrivé d’entendre des féministes anglaises ou américaines considérer qu’il n’y avait pas de différence de nature entre le viol et une relation sexuelle normale avec un homme.

[31] « To make love » est moins fréquent, et correspond plus traditionnellement à « faire la cour ».

[32] WASP est l’acronyme de « White Anglo-Saxon Protestant », mais signifie aussi la guêpe en anglais…

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