CORONAVIRUS : Manipulation ou incompétence ?

Haro sur la Chine ! Le débat sur l’épidémie de COVID-19 devient de plus en plus inconsistant, les médias s’adonnent à la parano et un climat délétère de fin de règne semble prévaloir. On n’écoute plus les médecins et les préoccupations géopolitiques reprennent le dessus. Que disent les chiffres ?

Depuis quelques jours la tonalité des médias a changé, comme si un vent de colère avait soufflé et que la pression un peu trop longtemps retenue se mettait brutalement à s’échapper du couvercle du confinement. Le discours public, tant de la presse radiotélévisée que des sphères du pouvoir, s’est échauffé au point de sortir de plus en plus souvent des quelques barrières de décence qui l’avaient contenu jusqu’ici et plus ou moins canalisé à l’intérieur des limites du rationnel et du raisonnable, en dehors des habituelles bouffées d’émotion qu’entretiennent nos chaînes en continu. Jusqu’alors rien que de très habituel. Mais depuis le discours du Président[1] qui a annoncé la fin probable du confinement, au milieu d’un brouillard généralisé d’ambiguïtés sur les conditions de sa sortie, tout se passe comme si l’enfer des passions et des angoisses mal endiguées s’était soudain déchaîné…

 

Il ne se passe pas d’heure sans que les fantasmes les plus divers, les ragots les plus sournois et les spéculations les plus paranoïaques ne viennent fleurir nos lucarnes. Le grand thème à la mode, c’est le retour à la théorie du complot, chinois comme il se doit, ou dans sa version amoindrie celle de l’accident de laboratoire qui aurait laissé s’échapper des virus malintentionnés. On se croirait revenu aux plus belles années de la guerre froide, ou encore aux premières histoires de science-fiction du XIXème siècle dans les nouvelles terrifiantes de H.G. Wells, de Conan Doyle ou de Robert Louis Stevenson, sans oublier celle moins connue de Mikhaïl Boulgakov (« Les œufs fatidiques ») dans l’URSS des années 1920. Si l’accident n’est pas complètement impossible, sa probabilité est extrêmement faible et peu vraisemblable. En revanche, la mauvaise transparence des autorités chinoises au tout début de l’épidémie et leurs réticences à s’expliquer, ainsi que les premières corrections de chiffres dans leurs relations avec l’OMS ont sans doute porté un certain discrédit sur leur gestion initiale de la crise sanitaire. Mais, ce n’est pas l’essentiel, et nous sommes surtout en face d’un retour des vieux réflexes occidentaux à se poser en donneurs de leçons, voire à faire montre d’une certaine arrogance vis-à-vis de peuples considérés comme un peu inférieurs, et les Italiens en ont également fait les frais dans les premiers temps…

Le bouc émissaire chinois

La question de la crédibilité chinoise a toujours existé, même avant l’épidémie du coronavirus. Il s’agit à l’origine d’un préjugé idéologique classique, la Chine, réelle ou fantasmée, reprenant le flambeau de l’URSS dans le rôle de centre de la « révolution mondiale », ou plus subtilement de génératrice d’une forme de subversion généralisée par rapport à nos valeurs occidentales jugées normales et normatives, c’est-à-dire supérieures par essence à une réalité qu’on ne voulait voir autrefois que barbare ou sous-développée. Depuis les années 1960, la décolonisation aidant, des formules plus hypocrites (pays moins avancés, pays en développement, etc.) ont fleuri et les institutions internationales ont alors appliqué les bonnes recettes nord-américaines du « politiquement correct », sourires et compliments flatteurs en façade et sous-entendus discrets en aparté ou écrits entre les lignes de rapports mondiaux qui se veulent consensuels.

 

Depuis une bonne trentaine d’années, le ton paternaliste et un brin condescendant qu’il convenait d’adopter vis-à-vis de ces gens-là n’était plus de mise. La croissance prodigieuse de cet état-continent qui a longtemps dépassé les deux chiffres était pour le moins enviée et en même temps on ne pouvait admettre qu’ils fussent devenus comme la Grande-Bretagne au XIXème siècle « l’atelier du monde », et l’on soupçonnait quelque trahison, quelque perverse traitrise venue d’un peuple dont on avait toujours suspecté la mauvaise foi. On louait le « miracle » chinois, mais on oubliait alors que cet arrangement mondial, dont nos sociétés multinationales avaient été le vecteur actif, nous permettait de consommer à moindre frais en profitant d’un coût de la main d’œuvre historiquement bas. On oubliait également que ce modèle de développement n’était pas seulement extra-centré (comme la Corée du Sud, Hong-Kong et les autres « petits dragons ») mais qu’il était planifié, organisé par un parti centralisé et autoritaire, au nom d’une volonté de revanche sur des décennies et des siècles de misère et d’exploitation capitaliste bien de chez nous. On avait beau décrier son caractère totalitaire, on ne pouvait se départir d’une forme de dépit devant ce succès ombrageux…

 

Mais, trop c’est trop, ne voilà-t-il pas que ces diables jaunes à la fameuse expression énigmatique (les stéréotypes ont la vie dure), non contents d’être à la racine de cette épidémie, ont encore le toupet de publier des chiffres qui sont bien plus faibles que les nôtres ! Voilà la racine de cette colère étonnée que l’on entend tous les jours sur BFM-TV, LCI ou C8, mais aussi sur nos chaînes dites publiques ![2] Si mal venu que soit cet argument, il n’en pas moins quelque apparence de réalité. Voyons, c’est évident, de grands pays comme la Chine ne peuvent durablement afficher seulement 4.632 morts contre 21.340 chez nous ou encore 47.659 aux USA (à la date du 22 avril) ! Et pourtant, c’est exact, autant qu’on puisse en juger, et il s’agit d’une illusion statistique classique, qui combine le fameux « piège des moyennes » et la dispersion excessive des variables les plus élevées. Les auditeurs oublient, ou ne savent pas, que cette épidémie ne frappe pas de la même manière ni en même temps toutes les régions du globe. Tous les pays connaissent ce problème.

 

La Chine est un immense continent de 1.439 Millions d’habitants (ONU 2020) mais ne compte plus qu’un nombre de cas relativement faible (82.798 au 23 avril), alors que la France, avec une population de 64,3 Millions, enregistrait la veille 159.877 cas (soit près du double). La crise a sévi surtout à Wuhan, son épicentre, et dans la province du Hubei, qui concentrait 97 % des décès chinois début février, au moment du premier pic. Les autorités chinoises avaient estimé à l’époque que le taux de mortalité (CFR ou « Case fatality rate » défini par l’OMS) était de 2,1 % dans toute la Chine, mais de 3,1 % dans la province du Hubei, de 4,9 % à Wuhan, et de 0,16 % dans le reste de la Chine. Même si ces chiffres ont varié, notamment en raison de l’évolution de la définition des « cas », la concentration y reste extrêmement forte. En France, les dernières données de Santé publique France (Géodis) le 18 avril montrent comment le nombre cumulé de décès dus au Covid-19 depuis le 1er mars se répartit dans le pays : 39,41 % en Ile de France, 20,47 % dans le Grand-Est mais seulement 1,53 % en Bretagne ! Aux USA, à la date du 23 avril, il y avait 849.022 cas et 47.681 décès au niveau national, mais l’Etat de New York (principalement la ville) enregistrait 262.268 cas et 20.354 décès (soit 42,7 % du pays), alors que la population de cet Etat est de 15 Millions de personnes sur 331 Millions (soit 4,5 %).

 

Enfin, à côté du phénomène de concentration dans les foyers les plus denses (les fameux « cluster »), il faut aussi tenir compte de l’évolution dans le temps. La Chine est longtemps restée le premier foyer mondial de l’épidémie avec un pic de décès (plus tardif que celui des cas) autour du 20 février, soit pratiquement deux mois avant la France, qui n’est d’ailleurs pas encore sortie de sa surmortalité si volatile. A cette date, la Chine comptait déjà 2.236 décès alors que le Monde n’en avait enregistré que 2.247 au total (soit 99,5 % des décès dans ce seul pays) ! L’image qu’on avait alors d’une simple épidémie locale est aujourd’hui bien différente de celle de la pandémie actuelle. Dès le 26 février, le nombre cumulé des décès progressait lentement entre 2.600 et 3.300, jusqu’à l’épisode des derniers jours sur lequel je reviendrai plus loin. La progression géographique de l’épidémie se fait certes en « tache d’huile », mais aussi par sauts de foyer en foyer au gré des contacts humains dont le nombre et la fréquence varient en fonction de la densité de l’habitat, qui dépend elle-même du degré d’urbanisation et d’industrialisation antérieure. On peut en voir une illustration dans la dernière publication de l’INSEE sur les premières estimations de la « surmortalité » en France, et notamment dans son tableau de la répartition géographique des décès dus à la pandémie.

Les premières estimations de surmortalité par l’INSEE

Pressé sans doute par le gouvernement et l’opinion publique, notre institut national s’est senti obligé de publier à titre exceptionnel des chiffres provisoires sur le nombre de décès pendant l’épidémie actuelle[3]. Normalement, l’INSEE est officiellement chargé de comptabiliser les chiffres de la mortalité en France dans le cadre du suivi démographique de notre pays, avec une méthodologie rigoureuse qui requiert du temps. Il diffuse donc cette fois-ci, pendant toute la durée de la crise sanitaire, le nombre de décès par jour et par département[4], ce qui est méthodologiquement discutable et même contraire à la déontologie puisque les données collectées auprès des mairies devraient encore faire l’objet de vérifications (ne serait-ce que pour éviter les double-comptes). L’intérêt réside ici dans la comparaison des données de mortalité sur la période retenue (ici du 1er mars au 6 avril) de 2020 avec les périodes correspondantes de 2019 et 2018, et la possibilité d’en tirer une première estimation de l’excédent de mortalité par rapport à la distribution « normale » des décès, soit une surmortalité apparente que l’on peut attribuer en première analyse à l’épidémie de Covid-19[5]. Ce chiffre est provisoire.

 

france-surmortalite

 

Comme on peut le voir sur la carte ci-dessus, la distribution des décès est fortement inégalitaire. Certaines régions sont très touchées : plus de 60 % d’accroissement d’une année sur l’autre en Moselle, en Alsace (avec même une évolution de + 143 % dans le Haut-Rhin) et en Ile-de-France (+101,8 % en Seine St Denis), et d’autres presque pas comme la Bretagne (avec +2,9 % en Côte d’Armor et +4,6 % en Ille-et-Vilaine), le Centre et surtout le Sud-Ouest avec la Nouvelle Aquitaine (où l’on enregistre même une baisse de - 2,4 % en Gironde[6]), alors que la moyenne nationale est de + 20 % (chiffres provisoires). La très forte concentration de l’épidémie dans l’Est et la région parisienne est particulièrement visible et reflète bien les différences de degré d’urbanisation, ainsi que la localisation très marquée des anciennes zones industrielles.

 

La même publication nous donne également d’autres informations intéressantes, par sexe, âge et lieu de survenue du décès. On constate tout d’abord que la hausse de mortalité est un peu plus accentuée pour les hommes (+ 22 % contre + 17 % pour les femmes). Cette surmortalité masculine est très nette en Île-de-France (+ 78 % pour les hommes, + 66 % pour les femmes), elle est très importante en Moselle, mais quasi-inexistante dans le Haut-Rhin et le Bas-Rhin. On notera qu’elle est également plus forte dans l’Oise, l’un des premiers départements concernés par le Covid-19, ce qui semble indiquer a priori une plus grande fragilité de la population masculine. Si l’on prend en compte le critère de l’âge, on observera sans surprise que la surmortalité est la plus forte chez les personnes âgées, dans les tranches de 75-85 ans et de plus de 85 ans, en particulier dans l’Est et en Ile-de-France. Cette dernière classe regroupe en fait la moitié des décès, alors qu’on ne trouve que 13 % de personnes de moins de 65 ans parmi les décès survenus en France depuis le 1er mars. Enfin, on apprend que la répartition des décès selon le lieu de survenue est la suivante : 52 % dans un hôpital ou une clinique, 23 % à domicile, 14 % dans un établissement pour personnes âgées et 11 % dans un lieu indéterminé. C’est en gros équivalent à celle constatée les années précédentes, mais les décès survenus au cours de cette période en établissement pour personnes âgées augmentent un peu plus fortement que les autres décès : + 35 % contre +20 % globalement. En outre, la mortalité dans les établissements pour personnes âgées s’accroît plus fortement à partir du 23 mars que dans les hôpitaux. Cet excès de mortalité apparaît plus particulièrement dans deux régions : Ile-de-France (+ 172 %) et Grand Est (+ 83 %). Les données démographiques de l’INSEE et leur interprétation viennent donc confirmer ce que les statistiques de l’épidémie ont déjà montré, le poids croissant des EHPAD dans le total…

Incertitudes méthodologiques et ratages politiques

Pour revenir au cas chinois, qui mobilise tant les esprits, je pense que les autorités ont certainement freiné la communication au tout début de l’épidémie fin novembre et début décembre 2019, pour des raisons de contrôle de l’image et de fierté nationale assez compréhensibles, même si elles s’opposent effectivement au principe de transparence qui devrait prévaloir en la matière. La Chine, comme beaucoup d’autres pays, a connu d’importantes révisions de ses données qui ont jeté la suspicion sur leur fiabilité. Ce fut notamment le cas au début de l’année 2020, mais sur des chiffres d’un montant encore faible (et donc avec nécessairement des variations relatives importantes), puisque les séries collationnées au niveau international démarrent le 22 janvier avec seulement 571 cas et 17 décès. Une seconde correction, importante, eut lieu le 12 février, lorsque le nombre de cas a bondi de +14.019, passant de 44.653 cas le 11 février à 58.761 cas le lendemain, soit un accroissement brutal de + 31,6 %. Il semble selon les autorités chinoises que de nouvelles sources soient apparues qui aient introduit un « saut » dans les séries publiées. Quoi qu’il en soit, le nombre de décès n’a pas suivi dans la même proportion (il passe de 1.113 morts le 11 février à 1.259 le 12 février) et son accroissement le même jour est de + 13 %. En revanche, une dizaine de jours plus tard, le nombre de décès a atteint un pic de 2.592 décès le 23 février, soit une augmentation de 150 personnes décédées en 24h (+ 6,1 %), ce qui est peut-être la conséquence retardée du surcroît de cas du 12 février. A partir de ce moment, ce fut d’ailleurs une inflexion de la courbe des cas puis de la mortalité, avec ce petit effet de retard de 10 jours. Ce fut évidemment un tollé en Occident, qui y a vu seulement de la manipulation de la part d’un régime autoritaire, dont on soupçonne a priori toutes les informations quelles qu’elles soient. Les causes réelles sont sans doute plus complexes : rétention des premières données certes, mais aussi conflit entre les autorités de Wuhan et celles du gouvernement central sur la diffusion des chiffres, et surtout les problèmes méthodologiques que nous aborderons plus loin.

 

chine-graphique

 

Toutefois, comme le montre le graphique ci-dessus qui compare l’évolution des cas enregistrés (échelle de gauche) et celle des décès (échelle de droite), on s’aperçoit que la correction la plus importante et la plus significative a eu lieu tout récemment, sur les décès cette fois, le 17 avril, qui passent de 3.342 décès le 16 avril à 4.632 décès le lendemain, soit un accroissement de 1.290 décès (ou + 38,6 %). L’explication donnée par les autorités chinoises est qu’un nombre substantiel de décès survenus à domicile dans la province du Hubei n’avait pas été enregistré et qu’il a fallu les comptabiliser en une seule fois, ce qui entraîne donc un saut dans la courbe (dont un accroissement de 50 % pour la seule ville de Wuhan, où le nombre de décès passe de 2.579 à 3.869, qui enregistre par ailleurs 325 cas supplémentaires). Néanmoins, l’examen des chiffres et de l’allure des courbes suggère un rattrapage entre les décès et les cas, et cette correction viserait peut-être à remettre à niveau les deux séries, ce qui est effectivement plus cohérent. Quoi qu’il en soit, ce fut également l’occasion pour les médias occidentaux de vilipender les autorités sanitaires chinoises qu’il semblait si facile d’accuser de manipulation de chiffres. Et pourtant, au même moment, les grands pays occidentaux en faisaient de même dans le silence général d’une opinion publique si facilement indignée quand il s’agissait des Orientaux, à l’exception de la Corée du Sud qui apparaissait comme le bon élève démocratique.

 

D’une manière générale, l’incertitude règne sur les sources, les définitions ou les méthodes de mesure des données, qu’il s’agisse des cas qui sont souvent sous-estimés par manque de moyens adéquats pour détecter le virus, ou des décès qu’il est difficile d’attribuer exclusivement au Covid-19 en raison de la comorbidité généralement attachée aux patients âgés et fragiles qui en sont le plus souvent victimes[7]. Des corrections ou révisions sont alors nécessaires et c’est pratique courante, mais celles de certains pays occidentaux sont passées quasiment inaperçues. Quelques cas d’erreurs dues à des reports incorrects ont même été signalés, comme au Piedmont le 26 mars où une erreur de frappe a abaissé artificiellement de 50 le nombre des décès en Italie, mais tous les médias ne l’ont pas rapporté (comme le Corriere della Sera ou Bloomberg) alors que d’autres avaient fidèlement diffusé la correction (New York Times, Al Jazeera, etc.). Au-delà de ces cas anecdotiques, plusieurs exemples récents de modifications importantes des chiffres se sont produits en Occident, au moment même où l’on remettait en cause les chiffres chinois. On peut prendre l’exemple des USA qui ont changé très récemment la définition des cas de Covid-19 sur la recommandation du CDC[8]. Ce dernier a en effet émis le 14 avril une nouvelle règle de comptabilisation qui distingue les cas et les décès « probables » de ceux qui sont « confirmés ». Les premiers sont basés sur des observations cliniques (température, et autres symptômes) et les seconds sur les tests et les examens hospitaliers. Il est recommandé de faire la distinction et de fournir un total qui comprend les deux types. En pratique, les Etats américains ont publié ce qu’ils voulaient (ou pouvaient) en ordre dispersé. La ville de New York a ainsi reporté le 14 avril 3.778 nouveaux décès (soit 3 fois plus que Wuhan) considérés comme « probables » au vu des certificats de décès qui mentionnent le Covid-19 comme cause possible de la mort… Des phénomènes comparables se sont produits dans d’autres pays et des ajustements a posteriori sont inévitables sur les séries chronologiques[9].

 

Le cas de la France est particulièrement significatif. J’avais déjà mentionné dans mon dernier article de blog[10] que les chiffres officiels ne comprenaient jusqu’à la date du 2 avril que les cas et les décès comptabilisés dans les hôpitaux, et avaient laissé de côté ceux des EHPAD et autres établissements sanitaires, et que la raison avancée était que les pensionnaires souffrent souvent de plusieurs types de morbidité associés et décèdent donc de causes indéterminées qu’on ne peut attribuer au seul Coronavirus. Ce sont donc ces révisions qui ont été publiées dans les séries, et qui ont abouti à une forte augmentation de 884 décès issus des EHPAD. Cela a créé un saut important dans la série des décès le 2 avril, soit une augmentation de + 22 % du total. Le lendemain 3 avril, on enregistra un chiffre encore plus élevé, 1.416 décès (soit 532 décès additionnels et un accroissement de plus de 60 %), qui correspondent à 17.827 cas supplémentaires qui représentent près de 20 % du total des cas enregistrés en un seul jour, ce qui est largement supérieur à ce qui sera constaté en Chine quelques jours plus tard. La conséquence immédiate, en dehors de la volatilité accrue des chiffres, fut de rendre les séries complètement hétérogènes et impossibles à comparer d’une période sur l’autre.

 

J’avais alors indiqué qu’il faudrait probablement attendre un peu de temps avant que les autorités sanitaires ne soient en mesure de reconstituer des séries homogènes qui reflètent la réalité sanitaire. En fait, une nouvelle série des cas enregistrés, qui répond aux nouveaux critères internationaux de prise en compte des cas probables en France, a été publiée dès le 12 avril sous une forme remaniée et avec des écarts importants par rapport à la série précédente, comme le montre le graphique ci-dessous.

 

france-revisions

 

La courbe d’évolution de la série révisée est ainsi nettement inférieure à celle de la première, ce qui semble normal étant donné qu’il y a eu un lissage de ces sauts sur l’ensemble de la série. Toutefois, deux constats s’avèrent nécessaires. D’une part, la révision ne porte que sur les cas et non les décès qui restent inchangés, et de ce fait les taux de mortalité apparents (ratio décès/ cas) s’envolent à plus de 13 % contre 3,6 % un mois plus tôt, ce qui suggère soit une aggravation de la létalité du virus, soit plus vraisemblablement un artefact statistique, c.-à-d. un effet créé par la correction du 12 avril. D’autre part, la nouvelle série aboutit à réviser très fortement le niveau cumulé des cas, puisque l’écart entre les deux séries est au 11 avril de 10.936 cas en moins, et atteindrait probablement une « perte » de près de 45.000 cas aujourd’hui si l’on prolongeait la deuxième courbe. On ne comprend toujours pas l’intérêt d’une sous-estimation officielle des données, si tel est le cas, et l’on se demande plutôt si les autorités françaises sont vraiment en mesure de contrôler l’épidémie, même sur ce plan-là…

 

Enfin, un troisième réajustement a eu lieu le 16 avril en France avec un nouvel accroissement sensible des cas de +12.416 (le deuxième pic le plus élevé !), qui passent ainsi de 146.060 à 165.027 (soit +9,3 %), tandis que les décès n’augmentent que de 753 morts (contre 1.438 le jour précédent). En fait, si l’on en croit Worldometers.info, une partie (30 %) des EHPAD et autres établissements assimilés étaient jusqu’ici seulement « confirmés » alors que les 67 % restants étaient considérés comme « probables ». De ce fait, cette première partie était déjà incluse dans le décompte national. Ce seraient donc seulement les cas découverts dans la seconde qui ont été ajoutées aux séries publiées à ce moment-là. Mais, des facteurs d’imprécision subsistent également de l’aveu des autorités sanitaires. Une des grandes inconnues des statistiques françaises de mortalité liée au Covid-19, qui pourrait encore alourdir le bilan actuel, réside dans la comptabilisation des décès à domicile, qui est justement le point qu’avaient évoqué les autorités chinoises lors de leur dernière révision des données à Wuhan… Quoi qu’il en soit, la grande imprécision sur la définition des cas, conjuguée à la forte irrégularité de la courbe des décès, devraient nous inciter à une plus grande prudence dans le jugement que l’on peut porter sur les autres pays et à relativiser le discours sur les chiffres officiels.

Deux grandes stratégies de lutte contre le virus

Dans l’absolu, deux grandes stratégies de lutte contre le coronavirus sont possibles, et divisent la communauté des épidémiologistes.

D’une part, celle considérée comme la plus « naturelle», qui consiste à suivre le cycle du virus et à attendre qu’une proportion importante (qui peut aller jusqu’à 70 %) de la population totale soit infectée et qu’elle développe en retour des anticorps qui la protégeront lors de futures survenues épidémiques. C’est compter sur le cycle de base d’un virus qui obéit plus ou moins au schéma de dynamique interne que j’ai développé dans mon modèle de prévision théorique[11]. Elle correspond à la théorie dite de « l’immunité collective », dite aussi grégaire ou de groupe (« herd immunity » en anglais), qui a été utilisée dans une large mesure par quelques pays comme la Suède ou le Royaume-Uni. C’est une vision très libérale, qui repose comme toujours en ce domaine sur le principe du « laissez-faire », qui suppose que les équilibres démographiques, sociaux et économiques obéissent aux mêmes lois, en gros celles du marché autorégulateur. On sait ce qu’il en est en réalité et les allégories de l’équilibre naturel (rôle de la « main invisible » selon Adam Smith, parabole du « banquet » de R. Thomas Malthus, etc.) sont là pour nous rappeler le caractère insipide de ces théories. En fait, cette solution fonctionne effectivement, mais au prix du sacrifice des plus fragiles, des anciens, des plus pauvres, etc. et c’est ce qui la rend tout à la fois séduisante et dangereuse…

A l’opposé, le contrôle social du déroulement de l’épidémie, qui implique une distanciation sociale avec des gestes barrières, des équipements adaptés (masques, respirateurs), un confinement plus ou moins prononcé de la population et une gestion sanitaire en conséquence (hôpitaux, établissements pour personnes âgées, personnels de santé et réseau de médecins de ville). A l’extrême, certains ont imaginé la solution archaïque du confinement total, qui restreint considérablement la liberté de circulation et les libertés individuelles, avec un effet pervers important sur la gestion des individus qui conduit à une « société de contrôle». Ce modèle radical n’a été appliqué jusqu’ici qu’en Chine et dans quelques autres pays, avec des nuances. Son efficacité est réelle sur l’épidémie si les conditions de confinement sont suffisamment strictes, mais les conséquences politiques et sociales sont douloureuses…

 

En réalité, aucun pays n’a poussé de telles stratégies jusqu’à leurs limites extrêmes, si ce n’est peut-être la Chine, mais on manque d’information précise et fiable en dehors des discours officiels et des sources occidentales souvent trop partiales (considérations de géopolitique ou de politique interne). La première stratégie a été partiellement mise en œuvre par les pays les plus « libéraux » (USA, Suède, Grande-Bretagne), avec des résultats mitigés et des atermoiements fréquents suivis parfois de remise en cause. C’est aussi, dans une certaine mesure, le cas de la France, avec des conditions particulières qui ne sont pas claires (décalage flagrant entre les annonces et les résultats observés). On constate notamment que les bilans les plus lourds de la journée du 17 avril restent ceux des USA, de la France et du Royaume Uni qui enregistrent, à eux trois 46,6% des nouveaux cas, 58,8 % des nouveaux décès et 42% des cas critiques de la planète[12]. Le Royaume-Uni qui avait une approche en termes d’immunité collective au départ a enregistré de telles masses de cas et de décès (les experts prédisaient 200.000 morts) qu’ils ont fait marche arrière. L’insuffisance alarmante du nombre de lits hospitaliers, le manque criant d’équipements et de tests, etc. ont poussé Boris Johnson à mettre en place un confinement tardif qui n’est qu’un pis-aller. Les USA ont fait de même.

Un bouleversement de l’équilibre mondial

Au niveau mondial, la donne change complétement comme le montre le tableau ci-dessous.

Un bilan réalisé le 16 avril 2020 par le site web www.infodujour.fr nous donne un panorama synthétique de la répartition géographique mondiale des cumuls de cas et décès dus au COVID-19.

 

bilan-mondial

 

Un examen rapide montre que ce sont les « Pays du Nord » qui sont particulièrement touchés par la pandémie. Alors qu’ils représentent moins de 15 % de la population mondiale, ils engrangent à eux tous près de 80 % des cas constatés et 90 % des décès. A elle seule, l’Europe qui ne constitue pas même 10 % de la population mondiale, cumule près de la moitié des cas et fournit les deux-tiers des morts du Covid-19 ! Si l’épidémie s’est d’abord déclarée en Asie, ce continent qui représente près des 2/3 de l’humanité ne regroupe désormais que 16 % des cas et à peine 9 % des décès. Quelles que soient les critiques que l’on peut légitimement soulever à propos des méthodes de comptabilisation des uns et des autres, il n’en reste pas moins que le constat est flagrant. Ce sont, cette fois-ci, les pays industrialisés du Nord qui ont été presque exclusivement touchés par une pandémie mondiale, alors que les pays « pauvres » sur lesquels s’abattaient traditionnellement ce fléau, sans que l’Occident ne s’en émeuve outre mesure jusqu’ici, s’en sortent - pour l’instant - presque indemnes. Si l’on met un peu à part l’Asie, dont la Chine constitue l’essentiel (mais il est vrai que c’est déjà un géant économique, bien qu’encore en devenir), c’est un renversement complet de situation…

 

La fracture Nord-Sud, que les médias et commentateurs les plus divers se complaisaient à décrire depuis des décennies, vient donc de s’inverser. Mais en réalité ce phénomène sanitaire fait écho à un autre bouleversement, économique celui-là, qui sous-tend le nouvel ordre du monde que la mondialisation échevelée des 30 dernières années a révélé. Le poids relatif de l’Europe avait déjà beaucoup diminué au sortir de la seconde guerre mondiale, mais ce sont aujourd’hui les Etats-Unis qui sont en passe de voir leur imperium disparaître au profit de nouveaux venus comme la Chine justement. C’est déjà un constat ancien sur lequel nos spécialistes de géopolitique aimaient spéculer depuis au moins 20 ans, mais aujourd’hui la réalité est aveuglante. La fragilité intrinsèque de nos sociétés a été brutalement mise au jour, et le roi est nu. Ces élites mondiales qui prétendaient imposer au monde une certaine idée de la civilisation s’aperçoivent maintenant que leur pouvoir est limité et que les civilisations sont décidément mortelles…

 

Les peuples peuvent désormais contempler cette vérité fondamentale que les sources de la puissance ne sont pas à rechercher du côté d’un marché pur et parfait que nos libéraux avaient sacralisé au point que le « laisser-faire » avait été établi en règle de bon gouvernement, mais dans la capacité à défendre leurs intérêts essentiels, à prévoir les catastrophes éventuelles et donc à préserver leur avenir. La politique du court-terme, que traduit bien la pratique industrielle de la gestion « à flux tendus » (ou du juste à temps) qui interdisait de constituer des stocks de précaution au nom de la volonté illusoire de diminuer leur coût de gestion, vient de subir le plus important des démentis. La survie de l’espèce humaine est désormais à ce prix. L’économie libérale, et sa variante néolibérale extrême ont complètement failli devant l’impossibilité même de remettre en cause les structures héritées de la mondialisation, cette spécialisation économique imposée par la recherche insensée du profit immédiat, cette incapacité à faire face rapidement à l’inconnu et pour finir cette nouvelle sclérose sociale à une échelle sans précédent...

 

 

[1] Discours télévisé d’Emmanuel Macron le lundi 13 avril au soir.

[2] On en lit tous les jours des exemples caractéristiques dans les éditoriaux de la presse de province. C’est le cas du Point de vue de l’eurodéputé Pascal Canfin dans Ouest-France du 15 avril. Celui-ci défend à juste titre la nécessité d’avoir une méthodologie européenne commune de comptabilisation des statistiques sanitaires sur les cas de Covid-19, mais il affirme aussi que la Chine sous-estime d’un facteur 10 ses chiffres pour la seule raison qu’elle n’est pas une démocratie libérale.

[3] L’INSEE a publié ces chiffres très attendus le vendredi 17 avril sur son site en ligne www.insee.fr .

[4] Il convient de noter que les décès sont enregistrés dans la commune où ils ont eu lieu (et non au lieu de résidence).

[5] C’est la même méthode qui avait été utilisée en 2003 pour estimer les décès supplémentaires dus à la canicule, en l’absence de cause avérée et véritablement identifiée de la mortalité excédentaire.

[6] Un certain nombre de départements (près de 30, dont 3 DOM sur 4) affichent de petites évolutions négatives par rapport à 2019. Ce sont presque tous des départements ruraux du Centre et du Sud-Ouest, ce qui suggère une désertification.

[7] Voir notamment « Mourir de la grippe ou du coronavirus : faire parler les chiffres de décès publiés par l’Insee… avec discernement » sur le Blog de l’INSEE paru le 9 avril, qui relativise les chiffres des décès en raison des incertitudes.

[8] Le CDC (Center for Disease Control) d’Atlanta en Géorgie est une grande référence internationale en épidémiologie.

[9] Le site Worldometer.info a annoncé le 18 avril qu’il procéderait à ces ajustements afin notamment de « mettre en adéquation logique les séries de cas et celles de décès » pour New York et les USA à partir du 14 avril.

[10] Cf. le lien suivant : https://blogs.mediapart.fr/jfvacher/blog/140420/coronavirus-le-cas-francais

[11] Voir notamment mon billet : https://blogs.mediapart.fr/jfvacher/blog/010420/coronavirus-quand-en-sortirons-nous

[12] Cf. www.infodujour.fr du 18 avril 2020

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