Mais qui a cassé la coalition en Autriche?

L'alliance controversée du chancelier conservateur Kurz avec l'extrême droite autrichienne a éclaté. Grâce à une vidéo scandaleuse révélée le 17 mai. Qui en sont les commanditaires? C'est la question que chacun se pose à Vienne, comme dans d'autres capitales.

Voir exploser un engin en plein vol provoque toujours un état de sidération. Et, dans ce cas précis, de jubilation : entre la mise en ligne d’une vidéo très incriminante pour le chef de l’extrême droite autrichienne Heinz-Christian Strache comme pour son principal dauphin, vendredi 17 mai à 18 heures, et l’annonce par celui-ci de sa démission de son poste de vice-chancelier, samedi en fin de matinée, le temps de la politique autrichienne s’est brutalement accéléré. Samedi soir, le chancelier conservateur Sebastian Kurz, se voyait contraint d’appeler à de nouvelles élections – à une date encore non précisée, en septembre -, alors qu’il avait mis justement fin à la précédente coalition avec les sociaux-démocrates, en 2017, pour mieux convoler avec l’extrême droite.

L’événement n’est pas sans conséquences à l’échelle européenne. Cet enregistrement apporte en effet la preuve que le FPÖ, qui fut il y a un quart de siècle le pionnier en Europe, sous la houlette du défunt Jörg Haider, d’une stratégie « populiste » de conquête du pouvoir fondée sur la xénophobie, était prêt à brader les intérêts nationaux qu’il prétend défendre en échange d’une aide financière russe. Sa publication est un énorme coup de pied dans la fourmilière des extrêmes droites emmenées aujourd’hui par l’Italien Salvini.

Ce fut donc le branle-bas de combat dans les rédactions qui se préparaient à un week-end paisible. Des millions de citoyens autrichiens étaient collés à leur écran de portable et de télévision pour voir de leurs propres yeux Strache et son homme-clé dans les rapports avec Moscou, Johann Gudenus – dont le père dut jadis démissionner de son poste de député du FPÖ à cause de propos négationnistes -, proposer à la prétendue nièce d’un oligarque, au cours d’une longue soirée très arrosée (voire agrémentée d’autres substances), des contrats de construction à la pelle et même la prise de contrôle du principal tabloïd autrichien, la Kronen Zeitung, suivant l’exemple de Viktor Orban, qui a remodelé depuis 2010 le paysage médiatique en Hongrie.

Cette délectable conversation a eu lieu en juillet 2017 dans le décor impersonnel d’une villa d’Ibiza (le vieux tube d’un groupe néerlandais, We’re going to Ibiza, fait ces jours-ci un retour remarqué dans les charts). Elle est toujours en location aujourd’hui sur la plate-forme Rbnb, et était truffée à l’époque de micros et de caméras dans le style de ce que fait Carrie, l’agente bipolaire de la CIA, au début de la série Homeland.

Mais par des professionnels au service de qui ? C’est la question que tout le monde se pose à Vienne comme dans d’autres capitales.

Les commanditaires sont-ils à chercher dans le milieu des oligarques de l’Est, qui ont lâché cette bombe à dix jours des élections européennes parce que le FPÖ n’avait pas tenu ses promesses ? L’ont-ils fait avec l’accord du Kremlin, la chute de Strache constituant un avertissement sévère envoyé à d’autres leaders nationalistes au sein de l’Union européenne (« Voilà ce qui vous pend au nez si vous n’êtes pas suffisamment coopératifs »)? Ou bien – thèse suggérée il y a deux jours par le quotidien viennois Die Presse, proche des conservateurs – faut-il voir dans ce petit chef d’œuvre d’embobinage et d’espionnage un haut fait des services américains, alarmés dès l’été 2017 par l’essor du FPÖ dans les sondages (donc soucieux d’avoir des biscuits en réserve si jamais celui-ci arrivait au gouvernement, ce qui s’est effectivement produit fin 2017) ? De notoriété publique, les Etats-Unis étaient de plus en plus inquiets que le FPÖ, qui contrôle depuis début 2018 le ministère de l’intérieur ainsi que le renseignement civil et militaire, puisse refiler des informations aux Russes…

Un indice en ce sens est la déclaration récente des services allemands (alimentés, comme tous les Occidentaux, par Washington) qu’ils se refusaient à coopérer avec les Autrichiens par manque de confiance dans leur étanchéité vis-à-vis de Moscou. Leur point de vue était un secret de Polichinelle, mais c’est la première fois qu’ils le disaient publiquement. Comme par hasard, juste au moment de la « bombe » lâchée vendredi soir par le Spiegel et la Süddeutsche Zeitung.

Le romancier Gérard de Villiers, qui aimait tant insérer dans ses SAS les « messages » cryptés adressés d’un service secret à un autre, n’est plus là pour nous concocter un récit à sa manière sur le « beau Danube brun ». Il faut plutôt se tourner vers l’hebdomadaire autrichien Falter, ennemi juré du FPÖ et connu pour la qualité de ses investigations, qui a eu lui aussi accès aux sept heures d’enregistrement mis à la disposition des deux journaux allemands – tout Vienne est intrigué par les « attaques personnelles » dont fourmillerait la conversation débridée de Strache et Gudenus à Ibiza. Sa prochaine édition, ce mercredi, va s’arracher.

Le fondateur du Falter, le journaliste et écrivain Armin Thurnher, est depuis longtemps un critique acerbe de l’hégémonie exercée en Autriche par le tabloïd Kronen Zeitung – celui que Strache rêvait de voir acheter par les oligarques pour booster les résultats électoraux du FPÖ. Ce dernier assurait en 2017 à la séduisante « nièce » que ses journalistes n’opposeraient guère de résistance à une telle prise de contrôle car ils sont « les plus grandes prostituées de la planète ». Ce qui a conduit le journal du soir à titrer vendredi sur un ton vengeur : « le FPÖ est fini ». Ironie de l’histoire : c’est un oligarque autrichien, le promoteur immobilier René Benko, qui est entré à la surprise générale, en novembre dernier, au capital du tabloïd (voir mon billet https://blogs.mediapart.fr/joelle-stolz/blog/191118/un-milliardaire-bouleverse-le-paysage-mediatique-autrichien). Et celui-ci serait proche de Sebastian Kurz.

Je pense personnellement, pour avoir souvent entendu le même refrain à propos de Haider (« Il est fini ! » se félicitaient certains de mes collègues autrichiens lorsque celui-ci a dû démissionner de son poste de gouverneur de Carinthie, en 1991, après avoir osé vanter la « politique de plein emploi du 3ème Reich »), que le FPÖ est certes en très mauvaise posture, mais qu’il incarne une tendance de fond. Il n’est pas « fini », même s’il va sans doute perdre pas mal de voix.

Il semble en tout cas d’humeur aussi belliqueuse que manoeuvrière. Ce lundi, le parti d’extrême droite s’est déclaré prêt à voter la motion de censure que les sociaux-démocrates du SPÖ, la principale force d’opposition, entendent déposer au Parlement, si Kurz insiste pour se débarrasser du ministre FPÖ de l’intérieur, Herbert Kickl. En clair, le FPÖ serait prêt à faire tomber le jeune chancelier, qu’on disait de plus en plus agacé ces derniers mois (mais un peu tard !) par la mauvaise presse que lui a apportée son alliance avec l’extrême droite. Une seule chose est sûre : pour Kurz et ses soutiens conservateurs, la campagne électorale à venir ne sera pas une promenade.

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