Riot Ribs: à Portland, un barbecue au cœur de l’émeute

Face au tribunal de Portland autour duquel s’affrontent manifestants, police locale et forces fédérales, les barbecues de Riot Ribs nourrissaient gratuitement manifestants et habitants du quartier. Ils ont résisté pendant un mois au gaz et à l’intimidation policière avant de quitter les lieux, victimes de dissensions internes, et de prendre la route pour la côte Est.

« Au début, c’était juste un gars avec son barbecue », explique l’un des membres du collectif. Le fondateur de Riot Ribs, Lorenzo, est un Portlandais de naissance. Membre des Black Panthers dans les années 60, il est aussi passé par une prison d’Etat dans laquelle il a participé à des manifestations pour les droits des prisonniers. Le 4 juillet dernier, Lorenzo arrive dans le parc municipal situé en face du tribunal fédéral de Portland, épicentre des manifestations depuis l’arrivée de troupes fédérales dont la présence et les actions violentes ont donné un second souffle à la mobilisation et attiré l’attention des médias du monde entier. Il installe son barbecue sur le trottoir, comptant simplement proposer quelques burgers aux autres manifestants et peut-être prendre la parole devant la foule.

« Ils ont balancé du gaz lacrymo », explique-t-il au Williamette Weekly, « et ils ont dit qu’on était là pour causer une émeute. C’est pour ça qu’on s’appelle ‘Riot Ribs’ [ndlr : littéralement « les côtes de porc de l’émeute »]. Ils nous ont gazé six fois ». Malgré le gaz et le chaos, Lorenzo est resté dans le parc jusqu’à 8h du matin, abandonnant la partie à l’heure du petit-déjeuner.

Depuis, la cantine n’a fait que s’agrandir. Fonctionnant d’abord sur les dons en liquide des manifestants, ils ont rapidement créé un compte Twitter et fait des appels aux dons, avec un succès jamais démenti : fin juillet, ils servaient gratuitement des plats variés, y compris végétariens et vegans, et proposaient également des donations de produits d’hygiène.

Mais le succès de Riot Ribs est également venu de celles et ceux qui ont donné de leur temps. Ils sont une quinzaine, la majorité d’entre eux  sans domicile fixe, dormant dans des tentes à côté de la cantine. Certains sont venus d’autres haut-lieux du mouvement Black Lives Matter, comme Minneapolis ou la défunte Zone Autonome de Capitol Hill à Seattle. La plupart a déjà de l’expérience en cuisine, et les rubriques restaurant des journaux locaux ont été enthousiastes sur la qualité des fameuses côtes de porc.

La police locale et les forces fédérales, quant à elles, ont été nettement moins emballées. Le stock de nourriture et de bouteilles d’eau de Riot Ribs a été saisi et détruit plusieurs fois, et lors d’une descente de police, tous les grilles des barbecues ont été aspergées de gaz lacrymogène, les rendant inutilisables (ils ont été remplacés dans la journée par des barbecues donnés par des manifestants). Les bénévoles de Riot Ribs portent des gilets pare-balles et gardent leurs masques à gaz toujours à proximité. Nombre d’entre eux ont été arrêtés, puis relâchés, et la mairie de Portland a tenté plusieurs fois de faire cesser leur activité en citant des ordonnances municipales interdisant l’érection de « structures permanentes » dans le parc.

Mais si les autorités, quelles qu’elles soient, n’ont jamais pu faire baisser les bras aux cuisiniers, le succès inattendu de leurs efforts a amené d’autres problèmes. Après avoir amassé près de 300 000 $ de dons, Riot Ribs a annoncé qu’ils n’avaient plus besoin d’argent ; leur porte-parole, surnommé « Beans », a expliqué qu’« aucune organisation n’a besoin d’autant d’argent pour faire une vraie différence ». De nombreux faux comptes Paypal et Venmo circulent, se faisant passer pour ceux de Riot Ribs et cherchant à détourner les donations.

Le 27 juillet, un peu plus de trois semaines après leurs débuts, Riot Ribs a annoncé sur son compte Twitter la dissolution du groupe, ajoutant qu’un « profiteur » se faisant passer pour l’un de leurs membres avait détourné les dons des manifestants. Le groupe a ensuite publié un communiqué clarifiant la situation : d’après eux, l’un des bénévoles a été surpris en train de voler dans la caisse des dons en liquide et a également été accusé de violences physiques et sexuelles par d’autres membres du groupe. Les autres bénévoles ont tenté de régler la situation, sans y parvenir, et ont préféré abandonner le parc à cet individu, qui continue semble-t-il à y distribuer de la nourriture.

Riot Ribs avait annoncé auparavant leur intention d’utiliser une partie des dons pour acheter deux camionnettes et étendre leur activité à d’autres villes. C’est à présent chose faite : Revolution Ribs, la version « décentralisée » et mobile de Riot Ribs, est déjà opérationnelle. Ils ont annoncé qu’ils allaient descendre le long de la côte Ouest vers la Californie avant de rejoindre la côte Est.

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