« Nous, le Peuple » et le lobbying

« Le lobbying est une pathologie de la démocratie, une confiscation de la décision publique ». Ni plus ni moins. La charge d’Eric Alt, vice-président de l’association Anticor, a le mérite de la clarté – pas vraiment celui de la nuance.

« Le lobbying est une pathologie de la démocratie, une confiscation de la décision publique ». Ni plus ni moins. La charge d’Eric Alt, vice-président de l’association Anticor, a le mérite de la clarté – pas vraiment celui de la nuance. Les parlementaires de la Commission des lois, qui l’auditionnaient dans le cadre de l’examen de la loi « Transparence de la vie publique », auront apprécié. Sa saillie évoque celle, tout aussi bien sentie, de Laurent Wauquiez, ancien ministre de l’Emploi, fustigeant devant les députés « le cancer de l’assistanat » représenté par les 16 millions de Français précaires et fragiles.

Depuis la publication du livre-enquête Députés sous influences en 2006, par les journalistes Hélène Constanty et Vincent Nouzille, l’encadrement du lobbying est pour ainsi dire devenu un marronnier de la vie politique. En particulier lorsque surviennent des scandales politico-financiers révélant la collusion entre la politique et le « parti de l’argent », que conspuait François Mitterrand. A longueur de dossiers tapageurs dans les magazines, le lobbying est confondu avec la corruption et les conflits d’intérêts. Le choc de l’affaire Cahuzac engendre cette nouvelle chasse aux sorcières contre les pouvoirs occultes, contre « les initiés » auxquels Le Figaro Magazine consacre un dossier en juin, y mélangeant la promotion Voltaire, les lobbyistes, les gourous de la com’ et les « visiteurs du soir ». Dernier tentative salutaire pour assainir les arrières-cuisines de la République : la loi « Transparence de la vie publique » décidée suite à l’affaire Cahuzac et le rapport Sirugue (mars 2013) sur l’encadrement du lobbying.

Nul doute que cette volonté politique de « transparence » soit salutaire après la sidération atteinte dans l’opinion publique par la litanie des révélations sur l’enrichissement personnel et les conflits d’intérêts dans les affaires Cahuzac, Tapie ou Guéant. Le ministre du Budget déchu exerçait la profession de « conseil » pour des laboratoires pharmaceutiques pendant une vingtaine d’années, le voilà dépeint par les médias et la commission d’enquête – qui porte son nom – comme un « lobbyiste ». Les fantasmes sur les réseaux occultes du pouvoir hystérisent un débat pourtant salutaire sur la séparation nécessaire de l’Etat et des puissances de l’argent. Au point que le lobbying, dont personne ne s’entend pour donner une définition clarifiée, semble devenir la victime expiatoire de l’affaire Cahuzac.

L’AFCL, organe de représentation et de régulation de la profession, ne se reconnaît absolument pas dans ces dérives. Le 3 juillet, elle renouvelait ses instances en élisant Alexandre de Montesquiou (cabinet Ai2P) à sa présidence, à la veille d’un débat turbulent au Sénat sur la place du lobbying dans les lieux de pouvoir de la République. Le ministre chargé des Relations avec le Parlement, Alain Vidalies, avait clôturé la première lecture du projet de loi « Transparence » à l’Assemblée nationale en déplorant que l’encadrement du lobbying n’ait pu être mené à son terme. Le 18 juin, une série de personnalités, d’ONG anticorruption (Regards Citoyens, Anticor…) et de lanceurs d’alerte – parmi lesquels le docteur Irène Frachon, qui a révélé le scandale du Mediator – appelait dans L’Express à en finir avec le pouvoir illimité des lobbies. L’affaire Cahuzac a obligé les parlementaires à renoncer à renoncer au cumul de leur mandat avec des activités de « conseil » ou d’« avocats ». Côté lobbyistes, la chasse aux sorcières est toujours ouverte. Le scandale d’un déjeuner organisé par British American Tobacco avec des parlementaires experts de la santé sort opportunément dans les médias le 14 juin dernier, en plein débat à l’Assemblée nationale sur les amendements proposant de « fliquer » les lobbyistes dans les couloirs du Parlement et de publier les budgets de leurs clients… La communication d’influence se retournant contre ceux qui en sont les prestataires. De quoi persuader les dirigeants de l’AFCL que le procès en sorcellerie du lobbying est déjà bien instruit.

L’AFCL aurait tort de céder à la tentation de la « citadelle assiégée », au motif que la bataille serait perdue dans les médias par un débat hystérisé sur les « pouvoirs occultes ». L’injonction de la transparence génère par elle-même une forme de « loi des suspects » en pleine crise morale de la société démocratique. Les professionnels du lobbying pourront toujours proposer davantage de régulation en s’alignant sur les standards de la représentation d’intérêts à Bruxelles : ça ne sera jamais assez. La Charte de déontologie de l’AFCL interdit l’emploi d’assistants parlementaires par les cabinets de lobbying ? Qu’importe, d’autres cabinets non-membres s’adonnent à cette corruption. Le registre des lobbyistes existe à l’Assemblée nationale depuis 2009 et au Sénat depuis 2010 ? Les « croisés » de l’anticorruption les jugent fantaisistes et exigent dorénavant que les budgets des clients de nos cabinets et agences soient publiés. Les « ayatollahs de la transparence » ne seront jamais satisfaits : à défaut de restaurer la confiance en politique par un vrai débat sur les puissances de l’argent, ils cherchent à faire aboutir une fatwa contre les « parias de la démocratie », ci-devant les lobbyistes.

Leur croisade contre le lobbying en tant que tel pèche pourtant par naïveté – parce que toute nouvelle règle sera contournée aussitôt adoptée. Plus grave, elle dénote une certaine faiblesse conceptuelle dans l’analyse de la démocratie représentative telle qu’elle triomphe en France depuis le XIXe siècle : un système oligarchique fondé sur la représentation des intérêts du peuple – proclamé souverain – par l’élite éclairée de ceux qui savent et possèdent. L’histoire de la démocratie représentative en France est l’histoire de la dépossession du peuple de ses droits légitimes à exercer sa souveraineté par lui-même. La démocratie libérale n’est que l’expression politique du capitalisme et de l’économie de marché. Preuve en est l’incroyable banalité du lobbying aux Etats-Unis et à Bruxelles, le marché unique européen. On ne peut donc pas contester la « représentation des intérêts » par des lobbies comme étant « une pathologie de la démocratie » : au contraire, elle lui est consubstantielle !

Du reste, vouloir « encadrer » voire « pister » le travail de lobbying – par la révélation des amendements déposés par les lobbies – relève d’une lecture simpliste ce qu’est l’influence et le pouvoir. Les ayatollahs de la transparence devraient comprendre qu’il ne sert à rien de vouloir décrypter la « bataille d’amendements » ou révéler qu’un avant-projet de loi a été rédigé dans un cabinet ministériel sous la dictée d’une fédération professionnelle. Au moment où Regards Citoyens s’inquiète de l’origine des amendements en séance publique, la « bataille culturelle » est déjà gagnée depuis longtemps. Le célèbre axiome du théoricien marxiste Antonio Gramsci, brillamment appliqué en politique par Nicolas Sarkozy en 2007 et par Marine Le Pen depuis son avènement à la tête du FN, enseigne que « le pouvoir se gagne par les idées », dans les esprits puis dans les choix de société. La transcription législative d’une « victoire culturelle » n’est qu’une conséquence d’un travail de conquête de l’opinion et de fabrication d’un leadership de pensée : à l’aide des médias, à l’aide du « travail » sur l’opinion publique, à l’aide du lobbying politique, à l’aide de la publicité, à l’aide du web, à l’aide du militantisme. On ne peut donc pas évaluer le « budget » d’une communication d’influence tant les moyens mobilisés sont variables. Songeons aux Enfants de Don Quichotte qui remportèrent une victoire politique éclatante en 2006-2007, en obtenant de Jacques Chirac une loi sur le droit opposable au logement. Leur budget de lobbying ? Des tentes Quechua achetées chez Décathlon pour un camping sauvage sur le canal Saint-Martin et un talent pour gérer les relations publiques et les coups dans les médias.

Il est donc temps de sortir de l’hystérie de la « transparence », dans l’intérêt supérieur de la démocratie. Tout lobbyiste attaché à l’éthique républicaine est conscient de devoir vivre avec une dissonance cognitive parfois intenable. La représentation d’intérêts catégoriels auprès du politique est parfaitement « légale » en démocratie, dans la mesure où les corps intermédiaires concourent à la volonté générale. Mais le lobbying n’a aucune « légitimité démocratique » puisque les lobbies n’émanent en rien de la souveraineté du peuple, seul fondement du pouvoir politique dans un Etat de droit. Il n’y a pas de délégation de souveraineté aux lobbies : ils ne sont donc pas une institution démocratique, mais des acteurs du politique. Légal mais pas légitime en démocratie. Pour restaurer la confiance, la profession du lobbying doit rompre avec un discours consensuel consistant à parler de « lobbying responsable », qui serait gentiment « utile à la vie démocratique », comme le concède le rapport Sirugue et le projet de loi « Transparence ». Qui peut décemment croire que le travail d’un lobbyiste consiste à délivrer « une information neutre et objective » au politique, sans qu’elle soit favorable aux objectifs de son client ?! Faire du lobbying, c’est faire de la politique, au sein gramscien du terme : faire en sorte que l’intérêt de General Motors soit compris par le plus grand nombre comme étant l’intérêt de l’Amérique.

Toutes les entreprises, les marques et les institutions ont intérêt à « faire de la politique », dans le respect de l’exigence de confrontation des idées en démocratie. Contrairement à une conception vieillie, usée, fatiguée de l’influence qui connaît son naufrage avec les affaires DSK et Cahuzac, nous considérons qu’il importe de s’adresser non pas à des « citoyens-consommateurs », mais à des « citoyens difficiles à gouverner » (Condorcet), qui ne nous croiront pas sur parole. Dans ces circonstances, le courage exige de ne pas céder à la paranoïa. Au même titre que la vie politique, le lobbying n’a pas besoin de transparence, mais d’honnêteté et de clarté. La question n’est pas de « tout savoir » sur les relations entre les entreprises, la société civile et les politiques, mais que « tout soit clair ». Soit le lobbying est « une pathologie pour la démocratie », et il faut l’interdire dans la loi « Transparence » ; soit le lobbying est consubstantiel de la démocratie représentative, et il faut accepter que les lobbies soient des acteurs du politique, sans légitimité démocratique. La similitude avec le débat sur l’interdiction du FN en dit long sur l’état délétère de notre époque. Ce sera maintenant au Sénat d’en décider, au moment où la loi « Transparence » arrive en débat (du 9 au 11 juillet) en séance publique. Que les sénateurs aient la sagesse de méditer sur l’injonction de Michel Foucault à déceler par soi-même les manipulations du sens commun : « Désintéressons-nous des intérêts que l’intérêt des dominants souhaite voir devenir les nôtres ».

Joshua ADEL, directeur conseil à TBWA\CORPORATE, membre de l’AFCL (Association française des Conseils en Lobbying)

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