Eric Zemmour: peut-on croire «l’une des voix les plus écoutées de France»?

Dans les débats qui accompagnent les prises de parole d'Eric Zemmour, il ne semble pas productif de nier l'audience de ses propos, de les considérer comme insignifiants, et de faire porter la responsabilité sur l'appareil médiatique. Par ses discours, il parvient à s'auto-légitimer: c'est ce que montre l'étude de deux vastes corpus textuels.

Dans un récent article intitulé "Ce n’est pas Eric Zemmour le problème mais la légitimité que lui confèrent les médias", Patrick Charaudeau, spécialiste d’analyse du discours communicationnelle, s’interroge sur la légitimité d’Eric Zemmour : évoquant ce qu’il n’est pas (pas un homme politique, pas un homme de lettres, pas un "simple citoyen qui pourrait témoigner de sa propre opinion en fonction de sa propre expérience", pas un humoriste engagé, pas un journaliste-chroniqueur), il conclut que sa légitimité, par sa présence à la télévision, à la radio et dans les tribunes presse écrite, n’est que médiatique. Il termine son article ainsi :

Éric Zemmour n’a aucune de ces légitimités. Il faudrait réduire ses propos à leur insignifiance, et c’est le contraire qui se produit. Ceux-ci ont cependant un avantage, celui de nous rappeler que la force de frappe du populisme est d’extrême droite.

La seconde partie de la conclusion mériterait une discussion ("la force de frappe du populisme est d’extrême droite"), mais je m’attacherai ici à la recommandation de "réduire ses propos à leur insignifiance". Cela me semble ignorer à la fois la "signifiance" qu'ont ces propos pour une part importante de citoyens, et surtout la réalité du "corpus" d’Eric Zemmour, tel qu’il s’analyse concrètement quand on se penche sur la matérialité des textes publiés ou des discours prononcés.

Pour cela, j’ai travaillé sur deux vastes corpus textuels: la retranscription du discours d’Eric Zemmour à la convention des droites (discours que j’ai analysé de manière globale ici), et l’ouvrage Le suicide français (transcription informatisée intégrale), à l’aide de logiciels d’analyse de données textuelles. Mon objectif ici est de réfléchir à la légitimité d’Eric Zemmour, car depuis les polémiques de la rentrée 2019, "non seulement il n'a pas perdu ses tribunes, mais sa nouvelle émission sur CNews gagne sans cesse en audience" et il serait "désormais l'une des voix les plus écoutées de France" selon Paul-Marie Coûteaux dans une tribune de Valeurs Actuelles. Il s'agit de voir comment le corpus d'Eric Zemmour permet d'expliquer la légitimité dont il jouit, dans les médias, et auprès d'une part non négligeable de citoyens. J'ai notamment identifié deux stratégies de légitimation: le recours à un discours polyphonique, et l'affichage d'une érudition de surface grâce à l'éditorialisation de ses thèses.

Un discours polyphonique : le recours à des références et à des comparaisons

Un premier élément qui me semble être un facteur de légitimité pour Eric Zemmour est la polyphonie, c'est -à-dire le recours à des "voix" qui traversent son discours, en particulier par le biais de l’utilisation de structures du type : « X disait que ». Ainsi dans le discours de la convention des droites, on peut relever :

1) je sais que joseph de maistre disait que le peuple français été le plus facile à tromper le plus difficile à détromper le plus puissant à tromper les autres mais enfin quand même c'est réglé c'est plié vous êtes venus pour rien circulez y a rien à voir

2) ces soi-disant libéraux ont oublié la leçon d'un de leurs maîtres les plus réputés benjamin constant qui disait tout et morale chez les individus tout est physique dans les masses un individu est libre parce qu'il n'a en face de lui que d'autres individus de même force dès qu'il entre dans une masse il n'est plus libre ces deux universalismes sont à la fois à rivaux et complices

3) quelques années plus tard après guerre un autre totalitarisme le communisme menaçait et la même comparaison revint au goût du jour maxime rodinson un des plus grands spécialistes de l'islam disait c'est un communisme avec dieu toujours cette même comparaison cette même obsession diront certains alors je sais on va m'accuser d'islamophobie j'ai l'habitude on sait tous que ce concept fumeux d'islamophobie a été inventé pour rendre impossible la critique de l'islam

4) l'islam qui avait déjà été le drapeau de l'orient contre la grèce de l'antiquité et le christianisme reprend du service oh il n'a pas changé depuis le moyen-âge il est prêt à l'emploi pour nous vaincre avec nos droits de l'homme et nous dominer avec sa charia comme disait le prédicateur al qaradawi nous sommes arrivés aujourd'hui au temps des conséquences et de l'irréparable disait drieu la rochelle dans les années 30 en france comme dans toute l'europe tous nos problèmes sont aggravés je ne dis pas créés mais aggravés par l'immigration

5) ne croyez pas les démographes et leurs porteurs médiatique de bonnes nouvelles souvenez-vous de la phrase de churchill qui disait je ne crois qu'aux statistiques que j'ai trafiquées moi-même

Qu’il donne la parole à un opposant à la révolution, à un libéral, ou à un communiste controversé, il y a derrière cet usage la recherche d’une caution, d’une "autorité", positive ou négative, qui viendrait en appui des thèses (ou les conterdire). Bien sûr, les citations peuvent être orientées, captées voire subverties, l'auditoire n'a pas forcément en tête la teneur réelle de ce qui est rapporté mais il n’en reste pas moins qu’elles véhiculent un "pouvoir symbolique" (au sens de Bourdieu) qui auto-légitime le propos (elles fonctionnent d'une certaine manière comme des arguments d'autorité).

Une autre stratégie est le recours aux comparaisons avec des personnalités emblématiques de ce qu’il évoque dans un contexte donné:

1) les vieux socialistes comme jaurès ou blum n'appellent plus république ce que nous appelons aujourd'hui république tous ceux qui s'accrochent encore à ce vieux langage républicain sont aussi désuets que le fut charles x lorsqu'il voulut à l'aube de son règne rétablir le sacre d'antan à la manière de ses ancêtres rois absolus il fut ridicule car entre temps la révolution et l'empire avaient tout balayé

2) ces débats sont dépassés désuets obsolètes des questions mortes qui errent encore comme les âmes mortes de gogol l'immigration c'était naguère venir d'un pays étranger pour donner à ses enfants un destin français aujourd'hui les immigrés viennent en france pour continuer à vivre comme au pays

3) ils sont comme aristide briand ce grand pacifiste d'après la première guerre mondiale qui criait guerre à la guerre et écrivait au chancelier allemand stresemann je jette au panier tous les jours des rapports de mon état major qui me montrent des preuves du réarmement de l'allemagne de même nos brillants d'aujourd'hui mettent au panier toutes les collections de coran qu'on leur apporte remplies de sourates qui donnent l'ordre d'égorger tous les mécréants les infidèles les juifs et les chrétiens

Aussi, lorsque Patrick Charaudeau indique dans son article critique envers la légitimité d’E Zemmour que "ce n’est donc pas ses propos que l’on examine ici, mais leur légitimité comme parole publique", je pense qu’il néglige la construction même de la légitimité du polémiste par son discours lui-même. On est pas dans le "régime de l’avis" mais dans un discours qui s’efforce de véhiculer des marques d’érudition, des cautions intellectuelles, positives ou négatives, et de convoquer des références, même mal exploitées (voir l’analyse que j’avais faite du recours erroné aux précieuses ridicules, selon une certaine culture "superficielle"). Cette superficialité s'incarne aussi dans le traitement "historique" qui est fait de certains événements, notamment dans l'ouvrage Le suicide français. 

La récurrence de certains thèmes pour catégoriser l'histoire, et une érudition de surface

Dans cet ouvrage, Eric Zemmour se livre à une analyse sans tabou de ces quarante années qui, depuis la mort du général de Gaulle, ont "défait la France", face au constat que La France se couche, la France se meurt.

40 ans d'histoire sont donc "analysés" en 455 pages, et le vocabulaire du livre peut se représenter de cette manière, si on cherche à déterminer les grands thèmes ou "mondes lexicaux":

sans-titre

Une analyse exhaustive n'est pas possible ici (elle est en cours pour une communication scientifique à venir), mais si on s'arrête au "score" les plus élevé, on constate ainsi que le thème le plus mobilisé est celui qui contient les termes "femme, mère, mariage, homosexuel, famille, divorce etc." (classe 1, 12,6% des segments de texte). Aussi, si un effort important est fait par l'auteur pour faire un découpage chronologiquee, s'appuyer sur des événements précis, une analyse générale du propos indique qu'un de ses thèmes de prédilection est ici saillant, tel que cela avait été visible aussi lors de la convention des droites:

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à savoir la menace de l'homme blanc hétérosexuel, face aux féministes, aux divorces, et à la mise en cause de l'autorité paternelle, par exemple. Sous couvert de récit historique, Le suicide français mobilise donc les sujets habituels du polémiste: mais ces propos ne sont pas présentés comme des opinions ou des thèses, mais comme des analyses historiques en lien avec des chapitres-événements. Il titre donc un bénéfice de l'éditorialisation de son propos, qui se pare des attributs de l'analyse et du recul de l'historien. Même sans être dupe de cette stratégie, il en ressort malgré tout pour le lecteur, comme avec la stratégie polyphonique, une forme d'auto-légitimation du discours, ici grâce aux caractéristique éditoriales et génériques.

Quelle légitimité pour Eric Zemmour?

Pour en revenir donc au sujet de la légitimité d'Eric Zemmour, qui est décrit par certains comme "une des voix les plus écoutées", il me semble qu'il n'est pas productif de nier l'audience de ses propos, de les considérer comme insignifiants, et de faire porter la responsabilité des dérives qu'ils peuvent engendrer sur l'appareil médiatique. Par la matérialité même de ses discours, et le recours à certaines stratégies (polyphonie, éditorialisation), il parvient à auto-légitimer son discours, pour qui ne se méfie pas de l'usage des citations, des comparaisons, des références, et de l'intégration dans des processus éditoriaux particuliers. Il se légitime ainsi lui-même, et parvient à porter une parole qui bénéficie d'une audience et d'un certain crédit. Le pouvoir du discours vient donc du discours lui même, et importe avec lui une légitimité qui confère à son orateur une certaine "autorité" dans les médias.

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