La «dette de vie» des entreprises françaises.

«Entre des milliers de faillites et la dette, nous avons choisi la dette» nous dit le ministre de l'économie dans un entretien récent. Cette dette est financière et justifiera vraisemblablement dans peu de temps le retour de l'austérité. Elle cache pourtant une autre dette, symbolique celle-là, qui si on prend la peine de la regarder déplace sensiblement le débat sur le paiement de la crise.

(Ce texte s'inscrit dans un ensemble de cours réalisés sous format vidéo sur la crise économique liée au coronavirus, que vous pourrez trouver ici.)

«Entre des milliers de faillites et la dette, nous avons choisi la dette» nous dit le ministre de l'économie dans un entretien récent[1]. Cette dette, bien sûr, c'est celle de l'Etat, qui se pose dans cette crise comme l'assureur en dernier ressort de l'ensemble des entreprises du pays. Elle est concrète, sonnante et trébuchante, et justifiera vraisemblablement dans peu de temps le retour des discours sur les services publics qui coûtent trop cher, les chômeurs qui en foutent pas une rame, etc. Cette dette cache pourtant une autre dette, symbolique celle-là, qui, si on prend la peine de la regarder, déplace sensiblement le débat.  

La "dette de vie" des entreprises

Cette dette symbolique c'est une "dette de vie", que vient de contracter l'ensemble du secteur privé vis-à-vis de la collectivité. En effet, en France et dans beaucoup d'autres pays, la plupart des entreprises qui seront encore en vie dans les mois qui viennent le seront grâce à de l'argent public. Et se faire sauver la vie, comme tous les contes le racontent, cela oblige.

                Cela pourrait par exemple obliger les entreprises à produire plus utile, plus propre, à partager la propriété de l'outil de production avec leurs salariés et/ou la collectivité. Mais il semble, à entendre leurs représentants, que les entreprises ne se sentent pas obligées de grand-chose. Et le gouvernement, il est vrai, a fait le choix, grand prince, de ne rien demander en échange de sa générosité.

                Alors fin de l'histoire? Pas sûr. Car ce sauvetage massif, dont nous sommes tous témoins et acteurs, pourrait bien mettre fin à la croyance dans une autre histoire - faite de "premiers de cordée" et de "ceux qui ne sont rien" - qui justifie, au nom du mérite, toutes les injustices. Cette "dette de vie", que viennent de contracter les entreprises françaises, nous rappelle en effet ce que disent de nombreux anthropologues, sociologues, voire économistes (plus rares il est vrai![2]): les sociétés humaines, depuis leurs premiers âges, peuvent être définies comme un ensemble de dettes contractées entre les individus, entre eux et des institutions collectives (comme l'Etat) ou entre eux et des divinités. La première de ces dettes, c'est bien sûr celle que l'on contracte à sa naissance vis-à-vis de ses parents, que l'on ne rembourse évidemment jamais - sinon en donnant naissance à notre tour - mais qui nous oblige vis-à-vis d'eux tout au long de notre vie. Comme nous obligent les soins, l'éducation, l'amour, la sécurité qu'ils nous ont donné.

Mais il est aussi des dettes, indénombrables, qui nous engagent vis-à-vis de la société dans laquelle nous sommes nés. Car bien des choses étaient déjà là quand nous arrivâmes, comme le langage, la paix, le cassoulet, la sécurité sociale, l'éducation gratuite, le punk rock, les 35 heures, le droit de grève, la gare du Nord, la mythologie grecque, la culture de la vigne ou le respirateur artificiel. Nous sommes nés endettés de tout cela, et vivre en société est un remboursement permanent, jamais achevé, qui lorsque nous créons, travaillons, procréons, se fait au profit des vivants et de ceux qui viennent après nous - qui se retrouvent ainsi à leur tour endettés. L'impôt bien sûr participe de ce remboursement mais n'en représente qu'une part infime. Cet enchevêtrement de dettes, d'obligations, est le socle d'une société, ce qui lui permet de persister, de se perpétuer de générations en générations.

Cette définition de la société, que l'on peut contester[3], a le mérite de rappeler quelque chose d'important: personne ne s'est fait seul, personne ne peut dire qu'il ne doit rien à personne. Cela a toujours été le cas dans les sociétés humaines et cela l'est encore plus dans nos sociétés modernes où le temps d'éducation s'allonge toujours plus et est pris en charge, comme la santé, collectivement. Et si c'est évident sur le plan personnel, cela l'est tout autant sur le plan économique. La dette que viennent de contracter les entreprises vis-à-vis de la société ne vient en réalité que s'ajouter à celles constituées par le système éducatif, le système de santé (dont on en prend en ce moment la mesure quotidiennement), les infrastructures de transport ou l'ensemble des règles de droit sans lesquels aucune entreprise ne pourrait fonctionner. Au vu de cet édifice collectif, de tout ce "déjà là" dans lequel nait aujourd'hui une entreprise, attribuer tout son succès à son créateur relève de la fable. Et cela le sera encore plus demain: quel chef d'entreprise dont l'activité a été sauvée ces jours-ci par l'Etat, pourra décemment défendre son enrichissement au nom de son mérite individuel?

La méritocratie au service des inégalités

Or le "mérite", c'est le cœur du réacteur, le pilier rhétorique qui justifie toutes les inégalités, l'argument qui donne l'illusion de la justice à un système économique qui n'a jamais permis, depuis la révolution française, que  les 50% de français les plus pauvres ne détiennent, tous réunis, plus de 10% de la richesse nationale. Ce chiffre (cf graphique ci-dessous) est issu des travaux de Thomas Piketty (et de ses collègues) qui, dans son dernier ouvrage, explore les idéologies qui ont justifié au cours de l'histoire les inégalités sociales. Si ce fut un temps le conservatisme social (la peur que la fièvre égalitaire ne trouve plus de limite!) qui servit à justifier les inégalités des "sociétés de propriétaires" comme la nôtre, la bourgeoisie a tôt fait du "mérite" sont étendard de justice pour attaquer les privilèges de naissance de la noblesse.

Mais comme le rappelle Piketty, l'abolition des privilèges proclamée le 4 aout 1789 ne concerna pas la plupart de ceux relatifs à la propriété.  C'est un angle mort de la mythologie nationale mais la révolution française ne fut pas un moment de justice sociale, de réduction des inégalités de revenus ou de propriétés. Les droits de propriétés seigneuriaux furent simplement réécris dans les mots et le droit du nouveau régime si bien, selon Piketty, que "la révolution française a finalement conduit au développement d'une société propriétariste extrêmement inégalitaire entre 1800 et 1914" (p.127). Ceci peut être visualisé sur le graphique suivant où l'on peut observer que le discours sur le mérite s'est employé à justifier durant les deux derniers siècles une situation où les 10% les plus riches possédaient plus de la moitié du patrimoine national tandis que les 50% les plus pauvres en détenaient moins de 10%. Après avoir diminuées après la seconde guerre mondiale - essentiellement au profit des classes moyennes hautes (les "40% du milieu"), et un peu au profit des plus pauvres - ces inégalités ont recommencé à croître depuis les années 80. Les 10% les plus riches détiennent aujourd'hui 50% du patrimoine national, tandis que les 1% en détiennent 25%.

La répartition de la propriété en France © T. Piketty, 2019 La répartition de la propriété en France © T. Piketty, 2019

Autrement dit, malgré les histoires que l'on se raconte, la France reste dans l'absolu un pays très inégalitaire, où une part importante de la richesse est concentrée dans peu de mains et se transmet par l'héritage. Dans son précédent ouvrage Piketty montre ainsi qu'environ 15% des français qui naissent aujourd'hui toucheront en héritage au moins l'équivalent de ce que les 50% de français les moins bien payés gagneront en travaillant toute une vie (Le capital au 21ème siècle, p.671).

Quelle proportion d'une génération reçoit en héritage l'équivalent d'une vie de travail © T. Piketty, 2013 Quelle proportion d'une génération reçoit en héritage l'équivalent d'une vie de travail © T. Piketty, 2013

Et l'école républicaine, autre mythe national, n'est pas davantage méritocratique. Notre système éducatif est en effet un de ceux, parmi les pays riches, qui reproduit le plus les inégalités  sociales. C'est ce que montrent régulièrement les études réalisées sur le sujet par l'OCDE. La dernière en date, publiée en 2018, établit ainsi qu'"en France, le lien entre milieu social et performance est parmi l’un des plus élevé des pays de l’OCDE." On y apprend entre autres choses, qu'"en France, les adultes dont les parents sont diplômés de l’enseignement supérieur ont 14 fois plus de chance d’être également diplômés de l’enseignement supérieur que ceux issus de parents avec un niveau d’éducation moins élevé."[4] Quelques transfuges de classe – dont je suis - perpétuent l'illusion, mais en France c'est toujours l'héritage et non le mérite qui construit massivement les destins.

Il faut taxer les patrimoines

Mais revenons à nos histoires de dettes. Dans la situation présente où les patrimoines productifs (c’est-à-dire le capital des entreprises) sont maintenus en vie grâce à la solidarité nationale il va devenir compliqué de justifier les inégalités par le mérite des "premiers de cordés". Il devrait être encore délicat plus d'expliquer pourquoi ces patrimoines élevés ne pourraient pas être mis à contribution pour payer l'immense coût des opérations de sauvetage. Car bien sûr, comme le montre le graphique ci-dessous, les détenteurs des patrimoines les plus élevés sont évidemment ceux qui détiennent les entreprises (éléments en bleu) - alors que les ménages les plus pauvres n'ont pour richesse que les quelques sous qu'ils ont dans leur poche et sur leur compte en banque (en vert), et les classes moyenne leur logement (en orange):

La composition de la propriété (France 2015) © T. Piketty, 2019 La composition de la propriété (France 2015) © T. Piketty, 2019

Il faut donc taxer les patrimoines. Le rétablissement de l'ISF est en cela indispensable, mais minimal. La taxation des patrimoines peut être bien plus ambitieuse et distributive, comme l'était la proposition d'impôt progressif sur l'héritage d'un dénommé Lacoste en 1792, que Piketty a ressortit des archives, et qui contenait une tranche haute à 67% (pour les patrimoines supérieurs à 1500 fois le patrimoine moyen).

Quelques propositions d'impôt progressif en France au 18ème siècle © T. Piketty, 2019 Quelques propositions d'impôt progressif en France au 18ème siècle © T. Piketty, 2019

Ce débat sur la redistribution des patrimoines, laissé de côté par la révolution française, l'auteur de "Capital et idéologie" propose de le rouvrir en mettant sur la table une proposition d'impôt progressif sur le patrimoine extrêmement ambitieuse. Elle consiste en une taxation progressive ou la tranche haute, qui correspond à plus de 10000 fois le patrimoine moyen (qui est d'environ 200 000 euros), soit 2 milliards d'euros, serait taxée à 90%.

La circulation de la propriété et l'impôt progressif © T. Piketty, 2019 La circulation de la propriété et l'impôt progressif © T. Piketty, 2019

Il se trouve que le montant d'un tel impôt rapporterait la première année plus de 100 milliards d'euros, soit de quoi alléger considérablement la contrainte financière qui va peser sur l'Etat dans les mois et années qui viennent. Mais plus que cet effet comptable, la mise en œuvre d'une telle réforme bouleverserait profondément les structures de la propriété dans le pays et remettrai au cœur de nos préoccupations politiques la question du partage de la propriété et du pouvoir dans l'entreprise. Au nom de quoi, en effet, des entreprises qui ne survivent que grâce à la collectivité resteraient la propriété exclusive de quelques-uns?

 

[1] https://www.lefigaro.fr/conjoncture/entre-des-milliers-de-faillites-et-la-dette-nous-avons-choisi-la-dette-declare-le-maire-20200410

[2] Voir par exemple Bruno Théret, 2009, "Monnaie et dettes de vie", L'Homme. Revue française d'anthropologie.

[3] Voir par exemple la présentation et la critique qu'en fait David Graeber, dans "Dettes: 5000 ans d'histoire".

[4] http://www.oecd.org/pisa/equite-dans-leducation-eliminer-les-barrieres-France.pdf

 

 

La version vidéo:

Coronavirus. Comprendre la crise économique. Partie 4.3. © J. Milanesi, 2020

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