Université: ce que nous défendons

Comment dire avec des mots simples pourquoi la loi ORE, cette énième réforme de l’université me met profondément en colère ?

J'ai écrit il y a quelques jours un billet sur les mouvements sociaux actuels et sur leurs liens avec les luttes contre les grands projets d'aménagement. J'y évoquais rapidement les universités, je développe ici.

Comment dire avec des mots simples pourquoi la loi ORE, cette énième réforme de l’université me met profondément en colère ?

Peut-être en commençant par dire que je suis docteur et maître de conférences en économie, mais que je suis rentré en 1994 à l’université sans trop savoir ce que j’allais y faire, après un lycée médiocre, un bac sans mention et la promesse de mon prof de math (que je voyais alors 8h par semaine) que je n’y ferai jamais rien. Par dire également qu'aucun de mes parents n’ayant le bac j’étais alors en terre inconnue, et que j’ai arrêté ma première année de fac au bout de trois mois. J'ai donc fait partie de ce que le gouvernement considère comme un échec de l’université : je n’ai pas eu ma licence en trois ans, comme 72% des étudiants ces dernières années.

Mais comme beaucoup, j’ai finalement trouvé une filière qui me plaisait, où j’ai avancé à la curiosité, au plaisir d’apprendre, de comprendre, jusqu’à faire une thèse et transformer ce plaisir en métier. Ce faisant j'ai appris à enseigner, et cela m’a plu d’essayer de partager ma curiosité, d’avoir un pied dans la réflexion et un autre dans la transmission, d’être un chercheur qui enseigne, un enseignant-chercheur ayant le privilège immense d’être payé pour produire du savoir et le transmettre. Pour moi l’université, avant toute chose, c’est cela: un lieu consacré au savoir pour le savoir, sans autre objectif que celui de nourrir notre envie de comprendre.

Bien sûr c’est d'une université idéale, un peu fantasmée dont je parle ici.  L’université forme également des futurs travailleurs, produit des découvertes sources d’innovation et d’activité, et l’a toujours fait. Mais ce que je vois depuis 25 ans, réforme après réforme, c’est la disparition de cet idéal au profit de ces objectifs économiques. Notre société, visiblement, n’estime plus nécessaire de consacrer une partie de ses ressources à comprendre comment elle fonctionne, d’où elle vient, ce qui se passe autour d’elle, à réfléchir sur ses erreurs, à s’interroger sur ses créations, à penser son avenir, à construire des personnes libres et conscientes. Bien sûr elle le fait encore, en partie, mais ne l’assume plus. Nos savoirs doivent justifier de leur utilité, être producteurs de valeur ajoutée, nos formations doivent être professionnalisantes, justifier de leurs débouchés. Nous ne pouvons plus parler de savoir gratuit ou d’émancipation sans susciter des haussements de sourcils ou des yeux au ciel.

Mais tout ceci n’est pas qu’un ressenti, ce sont aussi des politiques conduites dans cet objectif depuis des années. C’est d’abord un étouffement financier progressif observable dans un chiffre simple : en 10 ans le nombre d’étudiants a augmenté de 20% et nos dotations de seulement 10%. Dans mon université, 200 postes ont été supprimés ces deux dernières années pour raisons budgétaires alors que les effectifs sont en augmentation. Comment dans ces conditions, alors que nous avons déjà deux à trois fois moins de ressources que les grandes écoles, faire réussir en grand nombre les étudiants?

Dans ce contexte budgétaire, notre activité de recherche a également été profondément bouleversée. C’est aujourd’hui la course à l’excellence, à la constitution de grands pôles universitaires spécialisés et bien placés dans la compétition internationale entre grands établissements. C’est la suppression des budgets de fonctionnement (j’ai environ 500€ de budget annuel pour mes frais de recherche) au profit de financements sur projets qui permettent d’orienter la nature de nos travaux. C’est la quantification absurde de notre travail à partir d’indicateurs de publication d’articles dans des revues anglo-saxonnes (les mêmes à partir desquelles sont construits les classements internationaux entre université). Et tout cela pourquoi ? Pour attirer les  talents internationaux et gagner la guerre économique à coup d’innovations « disruptives ». Mais à quel prix ? Celui du mépris grandissant pour les réflexions qui ne sont pas monnayables. Celui de l’abandon progressif de domaines et de sites de recherches qui ne répondent pas à ces canons de l’excellence.

Je finirai sur la loi ORE, celle qui est actuellement contesté et qui est à la fois la continuité de ces réformes et le franchissement d’un nouveau palier. La continuité c’est la pénurie, cette loi n’apporte aucun financement supplémentaire pour répondre aux effectifs croissants (65 000 à la prochaine rentrée) mais diminue le nombre d’étudiants en autorisant la sélection. C’est la gestion de la pénurie par le rationnement. Plutôt que de nous donner les moyens de faire réussir des étudiants qui seraient en difficulté à l’entrée de l’université, on leur ferme l’accès. Le franchissement, c’est cette sélection, c’est l’abandon de l’idéal d’une université ouverte à tous, qui laisse la place aux profils atypiques, aux trajectoires qui ne sont pas linéaires et c’est, comme dans la recherche, la construction d’universités à deux vitesses. Ayant en effet le droit de sélectionner comme elles le veulent (la plupart des critères définis dans Parcoursup sont décidés localement), certaines universités auront des stratégies plus élitistes que d’autres, elles pourront ainsi revendiquer de meilleurs diplômes et à terme demander des droits d’inscription supérieurs. Car cette loi - et je suis prêt à en faire le pari si nous n’arrivons pas à la renvoyer dans les cartons – prépare la fin de la gratuité de l’enseignement supérieur.

Il y aurait bien d’autres choses à dire, comme l’entrée massive des entreprises dans l’université et dans la définition des formations ou bien la fausse bonne idée de l’orientation au plus jeune âge (combien d’entre nous, honnêtement, savaient au Lycée ce qu’ils voulaient faire de leur vie ?). J’aurai également pu parler des énormes défauts de l’université, comme sa bureaucratie désespérante ou la violence des relations de travail qu’on y trouve souvent. Mais je suis déjà trop long. Ce que je voulais surtout dire ici c’est qu’il faut combattre cette dernière loi sur l’université pour stopper des années de transformation de l’université en outil d’excellence au service de la guerre économique. L’université doit être un lieu d’innovation et de formation, mais doit rester un sanctuaire ouvert à tous, dédié à la réflexion, à la curiosité, à l’esprit critique, ces activités qui sont parmi les plus belles de l’âme humaine car elles nous apprennent à vivre mieux, avec soi, avec les autres et dans le monde. C’est au nom de cet idéal, et parce que je ne fais pas ce métier pour participer à l’effort de guerre, que je resterai en grève et dans la rue dans les jours qui viennent.

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