1,5 milliards pour l’intelligence artificielle, peanuts pour la vie réelle.

Ou pourquoi la défense des services publics et la ZAD de Notre Dame des Landes posent la même question.

Il y a quelques semaines Emmanuel Macron a annoncé qu’il allouait 1,5 milliards d’euros d’argent public au développement de l’intelligence artificielle en France. La veille, Cédric Villani, le député mathématicien d’En Marche, était invité sur une matinale radiophonique pour parler du rapport préparant cette décision. Fut-il question des inquiétudes que soulèvent ces recherches? Des besoins auxquels elles sont censées répondre, ou, autrement dit, de la façon dont elles pourraient changer nos vies ? Non. L’enjeu principal de l’interview était ailleurs : comment placer la France dans le « peloton de tête » de la «course » à l’Intelligence Artificielle ?

Ah.

Vous a-t-on demandé si vous souhaitiez que vos impôts servent à développer des machines autonomes, dotées des expériences et connaissances cumulées de quelques milliards de terriens ? A moi, non. Mais comme à chaque fois, il parait que l’on ne doit pas s’inquiéter. C’est le coup de « la neutralité de la technique ». Vous savez bien, c’est l’adage qui dit que « ce n’est pas l’outil qui est bon ou mauvais, c’est l’usage qu’on en fait ». Inutile donc d’y réfléchir.

Illustration avec Christopher Wilye, le start-upeur repenti de Cambridge Analytica qui nous a révélé récemment que Facebook permet d’influencer de façon décisive des résultats électoraux. Le Brexit, à l’écouter, c’est lui et sa machine, mais il nous assure qu’il n’y a pas de quoi s’inquiéter sur la collecte massive de données personnelles car, comme un couteau, elle permet le pire comme le meilleur, que l’important c’est l’usage, blablabla. Alors, neutre la technique ? Eh bien non, car le monde n’est pas le même avec le couteau que sans, avec la bombe nucléaire que sans, avec un téléphone portable que sans, avec des machines intelligentes que sans. Prenons un seul exemple, celui du téléphone portable (questions pour les plus de 40 ans) : hors communications téléphoniques, votre vie est-elle la même avec cet objet que ce qu’elle était avant, sans ? S’organise-t-elle de la même manière ? Gérez-vous votre temps de la même façon ? Les relations que vous entretenez avec vos proches sont-elles les mêmes ? Évidemment non, et tout cela dépasse largement l’usage strict que vous faîtes de votre téléphone. La question n’est même pas de savoir si c’est mieux ou moins bien, c’est différent, voire très différent, cet outil a transformé nos vies au point qu’il est aujourd’hui difficile d’imaginer vivre sans. Dire qu’il a eu un effet neutre, qu’on peut choisir ce qu’il a de positif et rejeter le négatif est simplement absurde, et c’est le cas pour toute technique.

Donc, tout ça pour dire que ce serait sympa si, avant de nous construire - qui plus est avec notre argent - un monde à la Matrix, on pouvait nous demander notre avis. Et puis tant qu’à y être, on pourrait aussi discuter plus globalement du désastre écologique qui accompagne la numérisation du monde, des nanotechnologies qu’on trouve jusque dans les M&M’s, des OGMs dont on ne s’est toujours pas débarrassé, ou des technologies dites « transhumanistes » qui veulent faire de nous des « humains augmentés ». Mais plus que notre avis, qu’on nous demande simplement ce dont nous avons besoin. Et là, il y a deux-trois idées sur lesquelles nous devrions pouvoir nous mettre d’accord : vivre, vieillir et mourir dans la dignité ; pouvoir faire grandir et éduquer nos enfants ; comprendre le monde qui nous entoure pour pouvoir y trouver notre place ; laisser une planète vivable à ceux qui arrivent derrière ; rêver,  s’émouvoir de temps en temps.

Autant de choses qui demanderaient de créer plein de beaux emplois, mais pour tout ça, Macron, il n’a pas de pognon. Rien. Voire moins que rien.

Rien pour les vieux

Depuis des semaines les personnels des EHPAD alertent et manifestent sur leurs conditions de travail et sur les souffrances qu’elles impliquent sur les personnes âgées. Leurs témoignages sont insoutenables. Là où tout devrait être soin, attention et patience, le manque de personnel conduit à la maltraitance : des repas donnés à la seringue, des toilettes en quelques minutes, quand il n’est pas tout bonnement impossible de changer ou doucher les personnes qui en ont besoin. Le rapport récent d’une mission parlementaire, co-rédigé par une députée de la majorité, leur donne plus que raison en estimant qu’il faudrait en moyenne doubler (oui, doubler) le personnel dans ces établissements pour que les soins soient correctement réalisés. Dans de telles conditions, l’humanité ne persiste en ces lieux que grâce au dévouement de personnels et de bénévoles, pour la plupart des femmes, aux compétences aussi indispensables que peu reconnues dans leur statut et leur salaire.

En réponse au mouvement de grève la ministre de la santé a promis le déblocage de 50 millions d’euros. C’est un peu moins de 70 euros par résident pour l’année, ce qui, payé au SMIC, représente environ 1 minute supplémentaire d’attention par jours pour nos (grands)-pères et nos (grands)-mères.

Rien pour les malades

Voilà des années maintenant que les personnels hospitaliers crient au massacre : en 10 ans ils ont du faire 7 milliards d’euros d’économie et perdus 100 000 lits. La situation est aujourd’hui critique, comme aux urgences de l’hôpital d’Auch où, avec parfois un seul médecin de garde, l’attente pour les patients est en moyenne de 10h. Comme partout en fait, comme en témoigne, parmi tant, une émission de radio récente: on y entend le désarroi des soignants que le manque de temps conduit à maltraiter leurs patients, la colère déchirante de cet homme dont le père hospitalisé est mort dans des conditions indignes, l’exaspération de cette infirmière qui travaille 70 heures par semaines et enchaine des gardes de 20h.

Mais là non plus, rien, et même beaucoup moins que rien, puisqu’en 2018 les hôpitaux devront à nouveau diminuer leurs dépenses de 1,6 milliards d’euros supplémentaires.

Rien pour les étudiants

Pour l’enseignement supérieur, l’équation de ces dix dernières années est simple : +20% d’étudiants et + 10% de budget. La dépense par étudiant a donc baissé de façon continue sur la période. L’été dernier, pour illustrer cette pénurie, le président d’une université parisienne expliquait que faute de nouveaux locaux et d’enseignants pour mettre dedans, ils en étaient à acheter des tables plus petites pour pouvoir mettre davantage d’étudiants par salle. La prochaine étape aurait pu être de sélectionner des étudiants plus petits, le gouvernement a finalement choisi de diminuer leur nombre. C’est tout le sens de la loi ORE et de Parcoursup que contestent aujourd’hui de plus en plus d’étudiants et d’enseignants et qui n’est rien d‘autre qu’un mode de gestion de la pénurie par le rationnement. La prochaine étape est inévitablement celle de l’augmentation des frais d’inscription.

Mais cette asphyxie financière s’est également accompagnée d’un changement profond des objectifs prioritaires assignés à l’université. Elle doit aujourd’hui être la tête de proue de l’économie nationale, pourvoyeuse de chercheurs-entrepreneurs permettant au pays de tenir sa place dans la course internationale aux brevets et de travailleurs directement assimilables dans le tissu productif. Dans des proportions encore inimaginables au tournant du millénaire, l’université française s’ouvre ainsi aujourd’hui massivement au monde de l’entreprise et à son esprit: quantification absurde de l’activité de recherche, présence renforcée des représentants d’entreprises dans les conseils d’administration, partenariats public-privés aboutissant au « naming » d’amphitéatres, création de modules d’étudiants entrepreneurs, etc.

Que l’université est à former des travailleurs et à produire des innovations, ce n’est pas nouveau, et cela fait partie de ses missions, mais dans ce nouvel univers disparait sa vocation à produire du savoir gratuit et à le diffuser, du savoir collectif et critique produit sans autre ambition que de comprendre la complexité du monde et ses crises écologiques, ses bouleversements géopolitiques, son fonctionnement économique ou ses nouvelles technologies, comme l’intelligence artificielle.

Mais, non, pour ça non plus, Macron il n’a pas un rond.

Rien pour la copine de ma fille

On pourrait multiplier les exemples (justice, transports, culture, inspection du travail, …) car tous les services publics sont touchés mais je garde pour la fin la situation des auxiliaires de vie scolaire (AVS) auprès des enfants handicapés. Dans l’école de ma fille, une de ses copines gravement handicapée et scolarisée depuis la maternelle grâce à une de ces AVS, risque de ne pas pouvoir rester à l’école car, du fait de la fin des contrats aidés, les postes de ces personnels ne sont actuellement pas pérennisés. 33 emplois de ce type ont été supprimés dans le département depuis le début d’année.

Trop cher ?

Mais tout ceci coûte cher, me direz-vous ! Et oui, mais comme votre iPhone, vos Nike, votre abonnement à Netflix, votre tente Quechua ou les prochaines machines que ne manqueront pas de vous vendre ceux qui travaillent aujourd’hui sur l’intelligence artificielle. Car contrairement à l’idée souvent entendue que l’activité économique serait divisée entre improductif (les fonctionnaires) et productifs (les autres) et que les seconds paieraient pour les premiers, il n’y a en fait pas différence en terme de production de richesse monétaire entre une personne qui nourrit et fait la toilette de personnes âgées et une autre qui travaille au développement de réfrigérateurs connectés. Tous deux produisent un bien ou un service destiné à être payé, la seule différence est que nous payons la première (si elle travaille dans le secteur public) par l’intermédiaire de nos impôts, et la seconde sur un marché, en achetant un produit à son employeur. La partition productif/improductif est absurde, elle revient à considérer qu’une aide-soignante réalisant exactement le même travail deviendrait comme par magie productive par le seul fait de passer dans le secteur privé.

Il n’y a donc pas d’emplois plus ou moins productifs, le point décisif est qu’à la différence des biens ou services que nous payons sur un marché à des entreprises privés, nous payons en partie notre éducation et notre santé par l’intermédiaire de l’impôt (ou de cotisations) à des établissements publics. Et pourquoi donc cette différence ? Tout simplement parce que l’accès à l’éducation et à des personnels soignants est indispensable pour vivre, et pas celui aux réfrigérateurs connectés. Quelques-uns de nos ancêtres ont en effet estimés que puisque nous ne choisissons pas d’être vieux, malades ou handicapés et que l’accès à l’éducation est indispensable pour conduire sa vie, alors il serait plus juste que nous partagions la prise en charge de ces dépenses. Ça s’appelle la solidarité, c’est aussi pour cela qu’on dit que les services publics sont le patrimoine des pauvres.

En France, par rapport à nos voisins, on a plutôt choisit de prendre en charge de cette façon une partie importante de ces coûts. C’est, avec notre système de retraite que nous payons également collectivement, ce qui explique que l’on ait des niveaux plus importants de prélèvements obligatoires et de dépenses publiques. Ces chiffres ne signifient donc pas que nous payons tous ces services plus chers que nos voisins mais que nous les prenons en charge collectivement. Si nous ne payions pas l’école, l’université ou l’hôpital par les impôts ou les cotisations il faudrait quand même les payer, mais directement, sur un marché, et cela ne nous reviendrait pas moins cher. Les comparaisons internationales montrent d’ailleurs que nous payons, à service équivalent, environ la même chose que les pays les plus proches de nous.

La sécession

Alors, que font Macron, ses ministres et ses députés, quand ils baissent les budgets des hôpitaux, quand ils refusent d’augmenter ceux des EHPAD ou des universités, quand ils prévoient de supprimer 120 000 fonctionnaires ou les petites liaisons ferroviaires ?  "Des économies pour ne plus vivre au-dessus de nos moyens ", nous répètent en boucle les éditorialistes et économistes bien nourris. Mais quels sont les français qui vont baisser leurs dépenses de santé et d’éducation si on diminue les financements publics ? Certainement pas Macron et ses amis qui connaissent bien le caractère indispensable de ces dépenses et chez qui, à n’en pas douter, la famille est soignée par d’excellents spécialistes, les vieux sont dans de jolies maisons de retraite et les gosses dans les meilleures écoles. Le non-dit honteux de ce discours, c’est que ceux qui sont censés vivre « au-dessus de leurs moyens » ce sont les plus pauvres, ceux qui n’auront pas les moyens de se payer des services privés, ceux qui devront par nécessité baisser leurs dépenses de santé ou d’éducation en utilisant des  services publics sous-financés et de piètre qualité.

A travers ces décisions, ce que nous dit ce pouvoir, ces gouvernants, est finalement très simple, c’est : « au revoir et démerdez-vous ». Ils détachent leurs existences des nôtres, ils poursuivent le processus de sécession des classes favorisées, riches et éduquées entamé il y a quelques décennies. Il ne faut pas chercher bien loin : ces mesures révèlent l’égoïsme décomplexé des puissants, la morgue de ceux qui ont tout et qui s’en vont en nous faisant, en début de mandat présidentiel, un bras d’honneur gros comme un allégement de 5 milliards d’euros de leurs impôts.

Mais l’exercice est dangereux. On peut penser que dans notre pays, qui connut quatre révolutions entre 1789 et 1871 puis un siècle et demi de conflits sociaux, un compromis s’est, bon gré mal gré, progressivement installé : un compromis garantissant la transmission des patrimoines et les possibilités d’enrichissement tout en promettant la couverture collective des besoins essentiels. Cet équilibre est fragile, toujours en tension et ses déplacements constituent depuis l’après-guerre l’enjeu des alternances électorales. En brisant ce compromis, Macron (bien aidé par ses prédécesseurs), remet au cœur du débat public la question de la légitimité de la richesse et des inégalités, car si les riches se désintéressent de plus en plus du destin collectif, il est probable que le collectif vienne de plus en plus s’intéresser aux raisons pour lesquelles ils sont riches. Et il n’est pas certain qu’ils sortent gagnant de l’ouverture de ce débat. Mais Macron semble avoir envie de jouer la partie, en construisant depuis sa campagne un discours de justification de l’enrichissement par le mérite. Pas sûr que ça passe dans une économie dominée par la rente, où de nombreuses figures du capitalisme national (Dassault, Bolloré, Bettencourt, Lagardère, Gattaz, …) sont des héritiers, mais l’enjeu actuel, derrière la défense des services publics est probablement là : le niveau de tolérance des français à l’inégalité. Derrière les apparats de la modernité, c’est la bonne vieille lutte des classes qu’est en train de jouer Macron.

Street open space

Alors, puisque l’épreuve de force est lancée, c’est l’occasion de cultiver un de nos principaux domaines de compétence national, qui fait l’admiration de nos voisins et dans lequel nous sommes incontestablement dans le peloton de tête mondial : je veux bien sûr parler de la descente dans la rue, de la révolte, de la manif, de la barricade, de la grève, de l’occupation, du blocage, de la grosse colère, de ce vaste secteur dans lequel excelle la French Tech du coup de pied au cul des puissants. Ce savoir-faire à l’immense avantage de relever de la low-tech : on sait tous comment ça marche, ça se bidouille et ça s’adapte à tous les terrains et à toutes les époques, et avec un bon entretien, c’est encore mieux qu’un motoculteur Honda, c’est increvable. C’est également fortement générateurs d’innovations open-sources: démocratie, égalité, droit du travail, organisations nouvelles, utopies sociales de toute sorte dont nous avons plus que jamais besoin face aux utopies technologiques de Macron.

Ce sont ces innovations sociales qui font notamment la richesse de la ZAD de Notre Dame des Landes,  ces expériences agricoles, démocratiques, qui défrichent, parmi d’autres, de nouveaux chemins vers des futurs plus vivables, plus respectueux notamment des milieux naturels. Mais tandis qu’il donne 1,5 milliards d’euros aux robots savants, Macron écrase ces expériences sous les bulldozers. Il choisit dans le fracas l’intelligence artificielle contre l’intelligence collective, l’innovation technologique contre l’innovation sociale. Le droit d’expérimenter qu’il donne à Google ou Facebook sur des sujets qui questionnent jusqu’à la place de l’humanité parmi les machines, il le refuse à quelques dizaines de personnes qui souhaitent collectivement faire pousser des légumes. Et pourtant, n’en déplaise à cet imaginaire du progrès qui nous fait regarder le futur à travers le pare-brise de voitures volantes, nous ne résoudrons pas le principal défi qui est face à nous, celui des crises écologiques, avec des robots savants. Ces crises ont une source unique, celle de nos désirs insatiables, et sur ce plan la ZAD où se pratique la sobriété, la simplicité volontaire, où s’interroge de façon permanente nos besoins individuels et collectifs est mille fois plus utile à la survie du monde qu’une surface équivalente farcie de start-ups dans la Sillicon Valley.

Et c’est là que se rejoignent les combats pour la ZAD et contre les « grands projets inutiles et imposés », pour l’hôpital public, l’université, les EHPAD, la justice, où la SNCF, là où se pose cette question qui plus que celle de la croissance ou de la puissance est la question économique essentielle à laquelle doivent répondre nos vieux pays riches; cette vieille question en apparence si simple que ne résoudra jamais un algorithme et que doit faire ressurgir ce mois de mai 2018:  mais de quoi donc avons-nous besoin ?

 

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