Bon vent !

Le billet passionnant de Paola Pietrandrea du 23 avril, "Macron et Le Pen champions de l'implicite" m’a donné envie de signer un dernier billet avant de quitter ce journal.

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Ce billet définit les informations implicites comme celles qui « échappent à notre contrôle cognitif, pénètrent de manière sournoise le discours, et s’installent dans le sens commun ».  « ... le discours public a eu plutôt tendance à les présenter comme acquises et présupposées par tous et que par conséquent elles ont fini par être effectivement acceptées et partagées par l’opinion publique ».

Or pour un journal d’information, Mediapart pratique l’implicite à tour de bras.

Dans son cadre de référence, Mediapart est carrément très bon. Le journal a un palmarès remarquable de révélation de scandales en tout genre. La faille, c’est une incapacité radicale à prendre un pas de recul pour ré-examiner le cadre. Ni largeur de vue, ni désir peut-être – résultat, le journal enfourche les lieux communs présentés par le discours dominant sans le moindre recul.

Mediapart a par exemple repris le discours russophobe sans en changer une virgule. Le gouvernement russe est autoritaire et oligarque, soit, corrompu sans doute, il souffre difficilement et indéniablement l’opposition. La réalité, c’est que tous les gouvernements occidentaux sont menés par une oligarchie et ses lobbies. En France, le tournant autoritaire, les attaques contre la liberté de la presse, les violences et la désinformation sur les mouvements populaires et le soutien armé à des régimes dictatoriaux n’auront bientôt plus grand-chose à envier au grand voisin russe mais non, le récit ambiant veut que Poutine soit le diable, hors compétition, hors cadre et sans comparaison possible. Récit qui alimente une résurgence ahurissante de la guerre froide, récit donc extrêmement dangereux, récit qui n’avait rien d’inévitable.

Selon ce récit, on peut dire que Orbàn est d’extrême-droite mais pas le gouvernement d’Ukraine. On ne peut pas dire ou plutôt on ne dit pas que nombre d’enquêtes ont montré que les représentations du Maïdan faites en Occident étaient tout à fait inexactes et que des snipers sur les toits ont descendu les victimes, pas les forces qui leur faisaient face (pour les anglophones, cet article de Consortium News, un média US indépendant : The Buried Maidan Massacres And Its Misrepresentations By The West. Parce que si on disait cela, tout ne serait plus la faute de Poutine et l'Occident n'aurait plus à soutenir, de façon aussi évidente, un régime aussi louche (mais qui souhaite se rapprocher de l'UE donc ce sont des gens bien !)

C’est juste un exemple, il y en a d’autres, et notamment celui qui m’a enfin fait envoyer ma résiliation : le sort fait ici à Julian Assange.

Je ne reviendrai pas sur l’éclairage hallucinant fait d’un homme auquel nous devons tant et l’étrange deathwish qui fait que cette rédaction défend si mal la liberté d’informer.

Voilà finalement ce que je pense : Mediapart ne veut surtout pas ébranler la forme actuelle du monde. Dans ses colonnes, Chelsea Manning est une héroïne absolue ; Chelsea Manning ne fera plus rien, n’aura plus jamais l’occasion de révéler quoi que ce soit. Wikileaks en revanche… aïe, qui sait ce qu’ils pourraient encore sortir ! Il faut donc les discréditer, plus ou moins consciemment et de la façon habituelle, en supputant le doublé qui tue : des liens avec la Russie et des liens avec Trump. En reprenant, toujours et malgré l’image d’un journal qui creuse sous l’apparence, qui va chercher le fond des choses, le récit dominant, celui qui ne brouille jamais l’image que cherche à donner de lui l’effroyable ordre mondial actuel.

 

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