Un océan d'égoïsme

Quarante-troisième nuit dehors pour les familles Roms expulsées de la Boissière. Jusqu'à quand?

Montreuil, 5 septembre 2016. La conquête du pain. © Christophe Ruggia Montreuil, 5 septembre 2016. La conquête du pain. © Christophe Ruggia

La voilà, donc, l'extermination douce ? Ce lent abandon des pauvres à la disparition sociale... et jusqu'où ? L'élimination physique, pourquoi pas ? La mort d'un enfant. C'est un risque à courir, pensent certains parmi ceux qui ont le pouvoir de l'empêcher mais n'en n'ont pas la volonté politique. Un pari sur la mort, dans le bras de fer opposant la mairie de Montreuil qui ne veut plus sur son territoire des familles Roms qu'elle a fait expulser de leurs habitations du boulevard de la Boissière, et les autres bras cassés de l’État : la Préfecture, le Ministère du logement. Combien vaut la vie d'un Rom ? Ah ! si peu. On peut prendre le risque. Quarante-deux jours à la rue, quarante-trois nuits dehors. Mais ce qui compte, c'est qui finira par se le colleter, le problème du relogement des quarante Roms dont dix-neuf enfants. Ce qui compte c'est qui va se les mettre sur le dos, ces parias de l'humanité, qui va leur trouver un foutu toit, non pas comme un acte de justice et de solidarité, ces deux notions désuètes jusque chez les élus de gauche, mais comme un aveu de faiblesse. Personne, peut-être. Sans doute ?

En attendant le dernier round du combat des cyniques, c'est la misère qui gagne. Les treize familles Roms de la Boissière plongent lentement dans l'horreur de la survie. Et avec la pluie et le froid qui vient, ça s'accélère. Avant, quand ils avaient encore une maison, c'était pas la vie des milords mais ils s'organisaient. Ils vivaient de la biffe et de la ferraille. Récupérer les vêtements abandonnés, les trier, les revendre sur le marché. Pareil pour les métaux, le petit électroménager que les gens jettent mais qui se répare. Biffin, c'est un métier qui permet de vivre quand on n'est pas trop difficile. Mais il faut du temps pour aller récolter la marchandise, des locaux pour garder les chiffons et le reste. Avec l'expulsion, plus d'habitation et plus d’entrepôt. Ils n'ont plus rien, tout est désorganisé. Hier, le jeune Ionut me raconte qu'il est passé boulevard de la Boissière en rentrant de l'école : il n'y a plus de maison, que du sable ! lance-t-il d'un air stupéfait.

Il faut que les Roms collent aux préjugés dont les gens respectables se parent pour justifier leur exclusion. Un peu comme les Juifs : s'ils sont persécutés depuis si longtemps c'est sûrement de leur faute. Regardez : les Roms font mendier les enfants ! Ah, oui. Avant, aucun ne mendiait. Les femmes et les gamins s'y mettent puisqu'on leur a tout détruit, puisqu'il n'ont plus que leur mains à tendre. Ils n'aiment pas cela, et le font quand même puisqu'il faut vivre encore. Sonia me montre sa petite, en pantalon d'été très léger, pieds nus dans le soir humide. Une pluie fine traverse tout. Je m'étonne : on leur a donné des vêtements pourtant, des chaussettes et des chaussures. Mais c'est trop dur de garder quoi que ce soit quand on vit dans la rue et que l'on risque d'être chassé par la police à chaque instant. Tout se perd et l'on n'a jamais rien. Le moral est catastrophique, la santé n'est pas terrible : les nuits sont longues à guetter les éventuels agresseurs. Les enfants vont encore à l'école mais pour combien de temps ? Les Roms refusent de scolariser leurs enfants, entend-on. Ah, oui, c'est si facile. Mais il ne faut pas s'apitoyer sur les enfants Roms, le sentimental ça dégoûte le bourgeois presque autant que la mendicité.

Le soir vers dix-neuf heures, réunis sur la place Jean-Jaurès, les familles, l'association Rom réussite et les citoyens solidaires font le point : la ministre Cosse a répondu par une lettre pleine de blabla reprenant les arguments de la mairie sur les fameuse propositions de relogement refusées dont seuls les édiles ont vu la couleur. Le 115 est kafkaïen. Adoma qui s'occupe du diagnostic social n'a pas communiqué le résultat. On évoque depuis quinze jours une possible réunion des représentants des pouvoirs publics : les agendas sont apparemment très chargés. Le projet d'une action en justice se dessine de plus en plus nettement. On ouvre les parapluies, la nuit tombe.

Heureusement, Maïa apporte le pain qu'une boulangerie montreuilloise donne tous les soirs. C'est leur jour de fermeture : les boulangers ont travaillé quand même, ils ont cuit le pain juste pour les familles Roms. Il y en a donc encore, des bulles de solidarité dans le vaste océan d'égoïsme ?

La fresque effacée de nouveau - Montreuil - 3 septembre 2016 © Gilles Walusinski La fresque effacée de nouveau - Montreuil - 3 septembre 2016 © Gilles Walusinski
Les artsites sont revenus représenter les Roms  - Montreuil - 3 septembre 2016 © Gilles Walusinski Les artsites sont revenus représenter les Roms - Montreuil - 3 septembre 2016 © Gilles Walusinski
Il pleut ce 5 septembre 2016 à Montreuil © Gilles Walusinski Il pleut ce 5 septembre 2016 à Montreuil © Gilles Walusinski
La fresque toujours renouvelée - Montreuil - 5 septembre 2016 © Gilles Walusinski La fresque toujours renouvelée - Montreuil - 5 septembre 2016 © Gilles Walusinski
La nuit et la pluie au soir du 5 septembre 2016 à Montreuil © Gilles Walusinski La nuit et la pluie au soir du 5 septembre 2016 à Montreuil © Gilles Walusinski

 

 

 

 

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