Jeunes en 2017 (38) : Romain

Chaque semaine, et pendant un an, une petite histoire de la vraie vie des jeunes en 2017. Aujourd'hui, Romain et l'amour à fleur d'eau.

(détail) © Béatrice Boubé (détail) © Béatrice Boubé

La première fois qu'il est allé à la piscine, la première fois qu'il s'est jeté à l'eau, son petit buste serré dans une ceinture de flotteurs, la première fois qu'il s'est glissé dans le grand bassin, qu'il a réussi à nager sans bouée, la première fois qu'il a sauté tête la première du plus haut plongeoir... Romain bouge ses jambes en ciseaux, il sent l'eau fraîche au fort relent de chlore et qui résiste un peu, lui masser les mollets. Assis au bord, éclaboussé par les corps ramassés sur eux-mêmes, un instant suspendus dans l'air, qui tombent tels des pierres dans l'épaisseur de l'eau, il se souvient de toutes ses anciennes sensations, la peur mêlée au plaisir, la fierté, les frissons de froid et d'extase.

Romain comprend soudain pourquoi il avait tant envie d'emmener Arthur au centre nautique. Les piscines sont des lieux de drague bien connus, mais aujourd'hui ce n'est pas ça. Romain regarde Arthur nager le crawl. Le léger balancement de son corps fusant dans l'eau, le bras fuselé qui surgit de la matière, tourne et s'arrondit en s'égouttant au dessus de la tête, va chercher loin et tire le nageur vers l'avant, les hanches étroites, les fesses qui affleurent, les pieds serrés, battant au rythme du cœur de Romain. L'amour c'est comme une fleur avec de l'eau, c'est comme un fleuve avec plein de bateaux, et la mer, la mer émerveillée, les mots éclosent en liberté dans l'esprit de Romain qui voudrait ce moment éternel mais désire avec tant de force l'après.

Arthur vire en culbute au bout du bassin : son long corps tendu pareil à la ficelle d'un arc, à la flèche qui jaillit, sans se soucier des gamins faisant les fous dans une orgie de cris et de rires. Il lui a fait lire ses textes, ses poèmes en prose à la langue âpre qui savent dire en quelques lignes les émotions, la colère, l'espoir, et tout ce que Romain ressent, avec une étonnante précision. Arthur écrit toute la journée, seul dans le studio que ses parents lui louent pour ne plus croiser leur fils chez eux. Romain vit dans un foyer depuis que sa mère l'a mis à la porte en lui déclarant, les yeux secs, qu'elle préférait ne plus avoir d'enfant plutôt que la honte d'un fils gay. Ils se sont rencontrés à la supérette du quartier. Ils ont parlé longtemps, sur le trottoir, les bras chargés de courses, intimidés par ce qui leur arrivait. Ils se sont revus au café, le plus loin du lycée de Romain. Arthur avait apporté ses poèmes recopiés dans un petit carnet que Romain a lu en tremblant. Puis il l'a invité chez lui. Arthur n'a montré aucune surprise quand Romain lui a proposé d'aller à la piscine avant. Il a souri : moi aussi j'adore nager.

La première fois que Romain va passer la nuit chez l'homme de sa vie. Il est donc possible d'être heureux, se dit-il en regardant Arthur pousser sur ses bras et se hisser hors de l'eau, retirer le bonnet de bain, les lunettes qui laissent des traces rouges sur la peau. La longue silhouette s'approche et s'accroupit près de Romain, qui tend un visage ébloui : Amour, mais tu pleures?

Dessin de Béatrice Boubé

 © Béatrice Boubé © Béatrice Boubé

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