Montreuil: 60 jours à la rue dans la France «généreuse et solidaire»

Alors, il faudra bien sortir du désastre. Sortir de la rue, quand l'automne est là avec le mauvais temps dont on guette les prémices : des nuages accrochent l'angle des immeubles, ces logements empilés jusqu'au ciel. Mais il n'y a pas de logement pour les familles Roms. Pour elles : la seule faveur d'une bande de trottoir derrière le théâtre. Pour elles, quelques matelas, et pas toujours de tente.

Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski

Alors, il faudra bien sortir du désastre. Sortir de la rue, quand l'automne est là avec le mauvais temps dont on guette les prémices : des nuages accrochent l'angle des immeubles, ces logements empilés jusqu'au ciel. Mais il n'y a pas de logement pour les familles Roms. Pour elles : la seule faveur d'une bande de trottoir derrière le théâtre. Pour elles, quelques matelas, et pas toujours de tente, au ras du bitume et des pots d'échappement.

Il pleut ce matin,. J'ai une nouvelle fois consulté le calendrier : 26 plus 31 plus 3 égalent 60. Soixante jours à la rue pour les treize familles Roms expulsées de leurs habitations du boulevard de la Boissière, sans relogement. Pour certaines, juste une poignée de nuits dans des hôtels éloignés puis retour à la rue. Et toujours la violence qu'est le refus d'être entendu.

D'abord écouté. Pas seulement lors des réunions bien balisées, organisées dans une salle gentiment prêtée par la mairie de Montreuil, qui n'a pas de logement pour les familles Roms mais cette salle où se rassemblent à l'occasion leurs « soutiens » les plus convenables aux yeux des autorités. Des réunions très propres où l'on dit vouloir entendre les familles, mais qui glissent bientôt vers le tribunal : on veut bien les aider mais il faut qu'ils parlent français, on veut bien les aider mais il faut que tous les enfants soient à l'école, on veut bien les aider mais il faut qu'ils fassent des efforts pour accepter le peu qu'on leur octroie même si ça ne convient pas, on veut les aider mais ça serait bien qu'ils deviennent un peu moins Roms tout de même, et vite : la patience est réduite quand on a plein d'autres malheureux à aider, et des plus méritants. Quand les « soutiens » se donnent pour mission d'éduquer, de rendre conforme et, implicitement, de « civiliser », c'est la vieille rengaine de l'assimilation paternaliste à la française qu'on entend, non plus la voix des Roms. La mairie sait très bien pourquoi elle prête une salle.

Combien de certificats de bonne conduite doit-on fournir quand on est Rom, pour que vous soit reconnu l'un des droits les plus fondamentaux des humains : avoir un toit. Un abri pour se protéger du froid et de la pluie, un refuge contre les dangers extérieur : besoin primaire depuis l'origine de l'humanité. Mais la modernité a privatisé tout l'espace, et il n'y a plus de lieu où poser son bagage sans payer cher, sans se noyer dans des dossiers administratifs au langage abscons, sans s'humilier en suppliant le propriétaire ou le saint-patron du logement dit « social ». Tout le monde trouve cela normal, on soupire « c'est regrettable mais c'est comme ça », puis on reproche aux Roms leur attitude fataliste. On traite d'irresponsables ceux qui ont accompagné une famille dans sa volonté d'occuper un lieu vide et ont reçu avec elle, de plein fouet, la violence de la police, ce bras armé de la spéculation immobilière. Dehors, les Roms, allez traîner votre misère ailleurs que sur nos terrains constructibles.

Le maire n'en veut plus à Montreuil, sa bonne ville en a déjà tant fait pour eux, dit-il, en a déjà trop fait ? Et s'il reloge ces familles, combien d'autres bientôt expulsées du grand Paris viendront toquer à sa porte ? Pas d'appel d'air, alors ouste ! On les envoie se perdre parmi les moutons, dans une chambre d'hôtel à perpette, loin de l'école et des moyens de gagner le minimum pour vivre. On les envoie loin des banlieues embourgeoisées, fussent-elles « communiste », comme on le fait aussi pour les réfugiés, pour tous les pauvres qui ne sont pas des personnes puisqu'ils ne sont pas riches. On les envoie loin, les familles Roms, pour que retombe sur elles l'accusation facile d'avoir refusé l'hébergement d'urgence. On regrette leur désespérante « culture » de la marginalité et l'on fait inscrire dans un « diagnostic social » partial et mensonger, leur absence d'effort pour s'insérer. C'est la Vallsisation des esprits, l'odieuse dénonciation des « Roms qui ne veulent pas s'intégrer en France ». Dans notre belle république de l'égalité et de la fraternité, ce panier de crabes où les plus cyniques dévorent les plus fragiles, les perdants sont toujours jugés coupables, au fond, de ne pas vouloir s'en sortir.

Nous nous parlons, assis sur un coin de matelas, autour de la gamelle de soupe au chou ou de coquillettes. Nous allons ensemble au marché, à l'hôpital ou à l'école. Méda est tout aussi étonnée par mon mode de vie de gadji que je le suis de sa bonne humeur permanente. Nous passons chez l'un ou chez l'autre pour la douche et la lessive, puis nous nous retrouvons le soir autour des tentes pour tenter d'y voir un peu plus clair dans l'enfer de paperasses que nous impose l'administration française. Alberto, son fils d'un an, s'endort dans les couvertures. Ça pourrait durer longtemps ? Non, ça ne peut plus durer du tout. Ça dure depuis bien trop de jours maintenant. Il ne peut y avoir de routine paisible dans la misère, dans le déni des droits, dans l'abandon organisé. Les enfants jouent, la nuit tombée, au bord de la chaussée où filent les voitures. La santé de tous se dégrade. Évoquer tranquillement une situation d'urgence n'a plus aucun sens : chacun comprend qu'il y a non assistance à personne en danger depuis neuf semaines. Mais qui s'en soucie ?

 Symptomatique de l'état d'esprit malade qui s'étend dans la France en campagne électorale : laisser des enfants à la rue, à Calais ou à Montreuil, ne suscite qu'une faible indignation de l'opinion publique et peu d'intérêt des médias. Un racisme décomplexé s'insinue dans les têtes. Patrice Bessac, le maire communiste qui refuse obstinément d'agir pour la réquisition d'un bâtiment vide ou d'un terrain qui permettrait aux familles Roms dont il a demandé l'expulsion d'être enfin relogées, publie sans vergogne dans l'Humanité une tartine de bons sentiments sur la France « généreuse et solidaire », « qui sait accueillir ceux qui souffrent, parias économiques et politiques », pourvu que ça ne soit pas à Montreuil. Double discours, cynisme de la communication politique et spectacle de l'indignation : telle est la gauche qui se prétend de gauche aujourd'hui. Et tandis que les bateleurs peaufinent leur parade en vue de la grande entourloupe électorale, les pauvres crèvent sur leur bout de trottoir, à petit feu.

Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski
Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski
Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski
Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski
Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski
Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski
Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski
Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski
Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski
Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski
Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski
Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski
Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski
Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski
Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski Montreuil. 24 septembre 2016 © Gilles Walusinski

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.