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Billet de blog 27 novembre 2017

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Jeunes en 2017 (45): Timothé

Chaque semaine, et pendant un an, une petite histoire de la vraie vie des jeunes en 2017. Aujourd'hui, Timothé ne mange rien à la cantine.

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Illustration 1
(détail) © Béatrice Boubé

Timothé a mal. Comme tous les jours de semaine où il est au collège, la douleur s'installe vers midi. D'abord une boule au creux de l'estomac, qui pèse comme s'il avait avalé du béton. Mais il n'a rien voulu prendre au petit déjeuner, son ventre est vide et produit des gargouillis gênants que Timothé tente de dissimuler en toussotant. Puis ça descend dans les tripes, et c'est une boite d'épingles qu'il lui semble avoir mangé. Les aiguilles de l'horloge suspendue au-dessus du tableau avancent lentement ; elle n'accélèrent qu'à midi moins le quart, dix minutes avant la sonnerie, la fin du cours de français et le début de la pause déjeuner.

Timothé ne fait pas partie des élèves populaires, il ne porte pas de vêtements à la mode parce que sa mère est contre les marques, il n'a rien de remarquable pour les autres. Son seul copain, Enzo, se fiche complètement de ne pas faire partie des élèves populaires. Mais il est externe. C'est avec une envie de pleurer bien tassée au fond de lui que Timothé lui lance un "vas-y", en guise de salut puis le regarde traverser la cour et franchir la porte pour rentrer manger. Une heure et demie, quatre-vingt dix minutes, c'est trop long pour une solitude. Timothé se dirige vers la cantine, qu'il déteste. Il a si faim que ses jambes commencent à mollir. Pourtant, il ferait tout pour éviter le supplice de déjeuner seul à la cantine. Il s'est déjà caché dans un recoin du collège en attendant que ça passe et ne sortait de sa planque, discrètement, que quand Enzo rappliquait, regonflé par un bon repas préparé par sa mamie. Il a de la chance, se dit souvent Timothée : sa grand-mère est vivante et habite avec eux. Démasqué et dûment sermonné par le CPE, Timothé a du regagner la cohue des élèves qui font la queue au self, parmi le bruit, les rires et les bousculades, les cris des surveillants.

Parfois, Timothé se sent invisible et cette condition lui conviendrait presque. Il est un fantôme, un être transparent qui saisit un plateau sur la pile, des couverts, un verre, une serviette de papier. Les gens se parlent autour de lui, s'adressent des signes qui le traversent, se répondent par-dessus sa tête. Seuls les agents en blouse blanche, bonnet blanc sur les cheveux, ont la faculté de le voir et de lui demander s'il préfère le poisson ou les boulettes de viande. Cette délicieuse sensation d'inexistence ne dure pas. Quand Timothé, portant son plateau chargé de nourriture, s'approche d'une table, on lui jette que toutes les places sont prises. Il tourne dans les allées, jusqu'à ce qu'il repère une chaise disponible là où personne ne le connaît. Il s'assoit et chipote ses boulettes de viande froides.

Timothé se sent de mauvaise humeur ce matin : Enzo est absent. Transparent dans la queue du self, son invisibilité le blesse comme une punition qu'il n'aurait pas méritée, ce manque de considération dont il ne comprend pas la cause. Il n'arrive pas à penser, à se projeter hors du bruit et de l'agitation des autres, il ne parvient pas à surmonter la tristesse. Il fait la tête, ronchonne quand on le bouscule, refuse de s'écarter pour laisser une fille très populaire passer devant lui et rejoindre sa copine. Au contraire, il se redresse, bouche le passage et devient d'un coup extrêmement voyant. La fille de devant tourne au rouge vif et pousse des glapissements suraigus tandis que celle de derrière le traite de baleine, dégage ton gros cul le cachalot. Les visages se tournent vers Timothé, des voix lui ordonnent de dégager avec son vieux blouson de grand-père, des mains le tirent dans le dos mais il ne bouge pas. Timothé serre ses poings dans ses poches, une force l'immobilise, il se sent devenir dur et froid comme un rocher avec un cœur dedans. Une dame de cantine se fâche très fort, et les plateaux se remettent à glisser sur les barres nickelées du self, à se charger de carottes rappées, de brandade de morue et de crème au chocolat.

Timothé cherche une place, debout, au milieu de la cantine. Mais soudain son plateau vole, et tout tombe, les carottes et la purée, la crème s'étale dans un fracas de verre et de porcelaine cassée. Un rire géant ébranle les murs du réfectoire et ce mot par cent bouches hurlé : victime! victime! victime! Il voudrait, pour toujours, disparaître.

Dessin de Béatrice Boubé

Illustration 2
© Béatrice Boubé

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