« La séance », première nouvelle de Tricia Natho

Première des nouvelles d'un recueil titré « Effractions » que m'a confié Tricia ; elle serait heureuse de les savoir lues sur Médiapart où elle comptait beaucoup d'amis. Recueil posthume & vivant. Je les ferai paraître sur mon blog dans l'ordre qu'elle a choisi ; pour celles qu'elle avait déjà publiées, je mentionnerai simplement leur titre lorsqu'il apparaît. Le fil demeurera ouvert...

                                                       LA SÉANCE

Mon ancienne psychanalyste était très différente de vous. D’abord elle était rousse, d’un roux flamboyant qui accrochait la lumière, même dans la pénombre, même les soirs d’hiver. Elle était plus jeune que vous. Plus raffinée. Plus élégante. Avec de vrais bijoux et des foulards en soie naturelle. Cela vous ennuie que je vous parle d’elle... Vous ne dites rien.Vous m’en voulez... Mais pourquoi je me priverais de vous dire le bien que je pense d’elle. Dans le fond, je vous paie pour que vous m’écoutiez, de toute l’attention requise par vos honoraires, non ?

Je me suis poudré les joues. Avec de la poudre Terre de Sienne. Je trouve que j’ai meilleure mine. Mais je suis sûre que vous n’avez rien remarqué. C’est à peine si vous me regardez. Vous n’êtes qu’un bloc de silence hostile, où perle de temps à autre une de vos petites phrases sibyllines, lambeaux sonores qui rompent votre réserve, que vous daignez m’accorder, mais qui résonnent comme un air de fatigue ou d’agacement. Vous n’ignorez pas ce que me coûtent VOS séances à durée variable, chaque fois que vous m’interrompez d’une voix brève, mais tonique et ferme, presque tonitruante, sur une parole insignifiante pour vous. Chaque fois que vous me jetez dehors, les yeux boursouflés de larmes, avec un kleenex que vous me tendez par habitude compassionnelle, sans que jamais ne me quitte la solitude de l’amertume. Sans que jamais je ne respire encore l’odeur aigre des cadavres ensevelis à cent pieds sous terre, dans mes tombes.

Vous vous taisez, j’ai envie de me taire à mon tour. De vous frustrer du son de ma voix qui meuble votre ennui. De vous priver de ma récitation monotone   ̶ symptômes, rêves, réminiscences et tutti quanti. Alors je me tais et mon silence ̶  un long silence, épais, opaque, que vous ne pouvez franchir. Un mur de pierres silencieuses que je dresse devant vous.

Vous scrutez votre montre, non sans discrétion, les mouvements fébriles de la petite aiguille des secondes, les minutes paresseuses qui s’alanguissent dans le sablier. Je vous devine impatiente. Le sang bouillonne dans vos tempes.

Vous décroiserez vos jambes et j’entendrai le froissement léger de vos bas. Vous émettrez un oui évasif, suspendu à l’aveu précieux que je retiens entre mes lèvres, que je serre entre mes gencives, ou vous tousserez un peu ou vous vous raclerez la gorge, sans vulgarité, ni ostentation, ce n’est pas votre genre. Vous vous interrogerez à votre tour. Vous imaginerez je ne sais quelle terreur ou colère en moi dirigée contre vous, quel rêve ou fantasme inavouable. Vous supposerez que je vous cache des choses, que je fais de la résistance. Vous hésiterez à m’inciter encore au bavardage. Vous remuerez dans votre fauteuil et le dossier gémira. Histoire de me rappeler que vous êtes là, bien présente derrière mon dos, à attendre que je vous révèle enfin mes pensées secrètes, sexuelles, excitantes, ou que je vous raconte des nouveautés, pour vous surprendre et ranimer votre curiosité pour moi. Histoire de me signifier que vous êtes toujours vivante, bien éveillée. Que vous ne succombez pas au sommeil qui vous tente, malgré la somnolence qui harponne votre corps, car vous sentirez la lourdeur de vos paupières, la léthargie qui sourd en vous, l’envie d’en finir. Vous y résisterez, courageusement. Vous vous abstiendrez de bâiller, par correction. Vous vous pincerez les lèvres pour retenir un soupir d’ennui. Mais je devinerai votre moue flasque et dépitée, vos seins qui gonflent sous votre chemisier, vos mains agacées qui froissent vos notes. Je devinerai que vous imaginez votre tête dans un miroir et que vous désespérez de votre mine défaite, de vos rides creusées, de vos cernes qui trahissent votre fatigue. De l’inanité de vos précieuses balivernes qui me glissent dessus comme la pluie sur les ailes d’un oiseau.

J’attendrai que vous vous leviez pour me redresser à mon tour et vous toiser. Je vous règlerai comme à l’habitude, mais j’aurai échauffé encore votre désespoir de moi, j’aurai triomphé de votre hargne à le combattre en vain, à jouir en vain de vos fadaises.

J’aurai eu raison de vous, car ce qui vous importe, c’est votre satisfaction. Pas la mienne.

Mon ancienne psychanalyste ne vous ressemblait pas. Elle n’était pas recluse dans le mutisme, ni avare en paroles. Avec elle, j’en avais pour mon compte. Mes mots ricochaient sur les murs, aux quatre coins de la pièce. Perspicace, elle les pulvérisait à coup d’obus interprétatifs qui suscitaient en moi un étonnement admiratif. Elle disséquait mes rêves avec délectation, jusqu’à leurs noyaux durs. Généreuse et sûre d’elleelle m’assénait ses vérités, éclairait mes zones d’ombre de ses lumières et perçait à jour mes fantasmes. J’en restais pantoise. Elle était pour moi et toujours ma mère-analyste, incarnation vivante de mon fantasme maternel, un jour ma mère attentionnée et nourricière, un autre jour ma mère dévorante et phallique. Comme si j’avais deux mères qui se substitueraient l’une à l’autre pour me déstabiliser, me rendre folle ou me terroriser. J’imaginais un gros phallus planté tout droit dans mon vagin, ou même mon anus, et pourquoi pas dans ma bouche et tous mes orifices, puis se ramifiant dans mon corps pour s’emparer de mes pensées les plus abjectes, refoulées sous des couches de fausse innocence, se les approprier et me les recracher en pleine figure. Mon inconscient était un livre ouvert dont elle chamboulait les énigmes. Elle arpentait ma vie à rebours, en déconstruisait la chronologie, abattait mes repères et mes certitudes. Elle en réécrivait à sa manière les hiéroglyphes, débusquait tous les signifiants, même entre les lignes, dans les silences, les intervalles. À force de l’entendre dire que j’étais comme un bébé avide en attente d’être nourri par elle et jamais rassasié, j’avais envie de lui bouffer les seins, les déchiqueter entre mes gencives de bébé pour les tarir définitivement de leur lait indigeste.

La dernière année de mon analyse avec elle, je fais un rêve de cave et de tuyauteries. Elle trépigne de joie dans son fauteuil, exulte presque. Selon elle, je voulais expulser mon envahissante mère-analyste par mes voies les plus naturelles qui soient (mes tuyaux- boyaux). Je l’ai imaginée fracassée contre un mur, la tête arrachée et broyée par mes entrailles. Un vrai feu d’artifice de chair pulvérisée, de cervelle en bouillie et de sang. Elle n’a jamais su que mon père avait une cave où il entreposait au frais ses millésimes les plus convoités, dont les bouchons, savamment aspirés par ses mains expertes, claquaient dans l’air avec un bruit sourd, les jours de repas festifs, et dont il humait l’arôme, l’œil pétillant d’une jouissance à peine dissimulée. Je ne lui parlais jamais de mon père. Je le gardais pour moi et moi seule, jalousement. C’est son parfum à elle que j’exécrais, son odeur de bourgeoise étriquée, tenace et asphyxiante, les remugles de son parfum Dior qui saturaient l’espace de sa petite pièce cosy et s’incrustaient dans les fibres de mon pull.

Même quand j’étais dehors, dans la nuit, dans le froid, je le respirais encore. À en vomir.

J’ai rêvé. Un rêve étrange. J’étais enceinte, d’un bébé fille, je crois. Jen ignorais l’auteur, je veux dire, le père, le géniteur. Je me sentais honteuse et coupable d’un crime affreux. J’avais peur que ma mère ne l’apprenne. Je ne voulais pas le garder. Puis je me retrouvais dans une maternité. J’étais allongée sous les faisceaux d’une lumière blanche, aveuglante, les cuisses ouvertes, les pieds dans les étriers. C’est ma mère qui m’écartait comme du bétail. Vous étiez là et assistiez au carnage sans rien faire. Vous regardiez ma mère me charcuter avec ses doigts, plonger ses mains gantées dans mon vagin, retourner la tripaille sanguinolente. Je me suis réveillée en sueur. Charcuter, vous dites. Je pense soudain à mon grand- père maternel, le charcutier. Ma mère n’aimait pas parler de lui. Elle ne disait pas mon père ou papy. Elle disait le salaud, qui a tant fait souffrir maman. Je ne comprenais pas pourquoi. J’ai fini par soupçonner la vague existence d’une demi-sœur inconnue d’elle, quelque chose de très flou, comme un bruissement de paroles qui circule et qu’on étouffe. J’avais saisi qu’à sa seule suggestion, ses yeux s’humectaient et ses lèvres se crispaient, bien collées l’une à l’autre, frémissantes, comme si elles enserraient un secret auquel je n’avais pas accès. Un secret inavouable, à enfouir avec la langue au plus profond, au plus loin. Je m’interdisais de poser la moindre question gênante de peur de la blesser, de la voir s’affaisser et s’effriter comme une argile durcie qui soudain se craquèlerait au moindre souffle, à la moindre pression. Je me taisais. Si je la regardais avec insistance, lèvres entrouvertes, elle divertissait ma curiosité naissante avec des banalités du genre Va jouer un peu dans ta chambre.

À y réfléchir, cette histoire me laisse dans la bouche, sur la langue, comme un goût amer de honte et de jalousie têtue. Mais alors, je viens de réaliser que ce salaud de grand-père a eu une fille illégitime. C’est donc ça, la vérité que je refusais d’entendre. Oh, le salaud. Mais alors, le bébé de mon rêve s’éclaire. C’est la bâtarde sans visage, la demi-sœur adultérine, l’objet innommable des amours illicites, mais pourquoi c’est de moi, enceinte, prête à accoucher, et de ma mère qui m’accouche, que je rêve, moi, qui ne veux pas de grossesse. Vous vous souvenez que les bébés, je ne les garde pas. Je me fais avorter. Trois interruptions de grossesse en deux ans. Je fais des actes manqués. J’oublie de prendre la pilule et cela ne rate jamais. Je tombe enceinte. Un acte réussi, vous dites. J’avoue que je ne vous suis pas. Vous gardez le silence. Vous me laissez me débrouiller toute seule, dans mon caca, comme toujours. J’ai envie de pleurer. De vomir sur votre divan. De vous cracher dessus. Je ne crains pas vos représailles. D’ailleurs, pourquoi je devrais m’en inquiéter, alors que je m’acquitte de mes séances avec la régularité d’une vieille pendule à balancier.

Ma mère, je la haïssais en cachette. Je la haïssais d’une telle force que j’avais peur de la perdre. J’avais peur qu’elle meure. Une terreur sans nom. Mais vous. Vous ne tremblez pas dans votre fauteuil, vous ne pleurez pas, vous ne vous effondrez jamais. Et lorsque moi, je suis en loques, vous me tendez un kleenex d’un geste las, mais rien de ce que je dis ne vous affecte. Absolument rien. Vous ne craignez pas de me lâcher toute seule après ma séance, dans la nuit et le froid, avec mes sacs de petites rancunes recuites et de plaies ouvertes, anciennes comme le monde. Vous êtes une chambre d’écho, une statue de marbre poli que rien n’altère, une stèle où vous avez gravé vos honoraires et si je pleure sur votre divan, ce n’est pas de tristesse, mais de rage. Je voudrais vous cogner le crâne contre un mur et vous voir vous disloquer sur votre moquette.Vous arracher la tête, vous dites. Si vous pouviez la fermer, une fois encore. Quarante-cinq euros pour m’absoudre de la haine que je vous jette au visage, pour que vous l’encaissiez sans rien dire, ni même bouger et qu’elle finisse par vous briser en morceaux. Mon Dieu et moi, vigilante et toujours sur le fil, qui me serre la ceinture pour ne pas être l’objet de vos petites manipulations perverses, quelle idiote je peux être. Car que vous parliez ou vous taisiez, vous êtes d’une impuissance absolue, d’une incompétence notoire. Ma vie est un océan d’échecs que vous ne parvenez même pas à endiguer. Je ne retiens aucun homme, aucun bébé, aucun travail. Rien. Je désespère mon père, le pauvre homme qui ne connaîtra pas la joie d’être grand-père. Grand-père, vous dites, et alors, c’est ainsi.

Ce qui me répugne le plus en vous, c’est votre résistance à l’épreuve, votre endurance étonnante, cette façon désinvolte de vous lever, de prendre mon chèque et de me tendre la main en me dévisageant avec dédain, comme si mes maux ne vous avaient jamais atteinte, comme si je devais les emporter avec moi, les endosser toute ma vie. Il m’arrive d’avoir peur de triompher de vous, de vous détruire, de ne pas vous retrouver, mais je reconnais que cest moi qui vous mène la guerre avec acharnement, et dans le fond je suis rassurée de vous revoir vivante. Je vous paie aussi pour ça et ainsi, nous sommes quittes l’une de l’autre.

Enfin, je sais bien qu’à chaque séance que vous orchestrez dans les règles d’un rituel immuable, car vous décidez seule des dernières minutes, des dernières secondes qui s’écoulent à votre désespoir et que votre montre égoutte une à une, je suis perdante. Anéantie par votre concupiscence. Vous restez là, sèche et jubilante,  ̶ quel bon débarras   ̶ derrière votre porte close, insensible à mon malheur que votre mémoire défaillante oubliera jusqu’à notre prochain rendez-vous. Vous m’aurez effacée de votre vie, avec mes aveux, mes silences, mes reliques poussiéreuses, déterrées de cette maudite enfance, qui encombrent encore mes étagères. Toutes ces souffrances qui emplissent mes valises. Des valises si lourdes, si envahissantes, dans mon studio sans espace où j’étouffe, que j’aimerais bien les abandonner dans votre cage d’escalier, tiens.

Alors, rien que de vous imaginer le soir radieuse, satisfaite de la journée enfin accomplie, dans votre belle maison que mon sacrifice aura édifiée pierre après pierre, avec votre mari et vos enfants, garçon et fille, le choix du roi, le rêve, tandis que moi, abandonnée sur votre seuil, je traînerai toujours mes souffrances que vous ne parvenez même pas à soulager un peu, je ronge mon frein en silence, j’étouffe mes larmes de rage, je les repousse à la frontière de mon ressentiment. Je sais, au fond de moi, que je ne parviendrai jamais à secouer votre indifférence exaspérante, ce mur d’ingratitude, rigide et sans fissures malgré mes privations, qui me sépare de vous. Je ne vous atteindrai jamais. J’en suis réduite à me morfondre, à envisager les choses les plus horribles qui puissent vous arriver. J’en ai des migraines et pire encore. Des insomnies.

Depuis quelques semaines, je rumine une vengeance. Je fomente un scénario : je détruirai vos murs au bulldozer. Je les raserai dans un vacarme épouvantable. Je les brûlerai jusqu’à ce qu’il n’en reste rien que des ruines fumantes, des lambeaux noirs en déshérence, et puis je me délecterai de votre affliction. Vous voir vous effondrer dans les bras de votre époux désemparé sera un spectacle d’une grande jouissance. Je séduirai ensuite votre mari, las de vos jérémiades. Je briserai votre couple. Je ferai voler le vœu de fidélité qui le scelle et sans doute choisirez-vous d’en finir, en proie à une dépression inénarrable, si profonde et ruisselante qu’aucune boîte de kleenex ne pourra l’éponger. Je vous y aiderai, par compassion. Je vous ferai bouffer mon salaire à vous en étouffer, à vous engrosser avec par tous les orifices. Je l’enfoncerai bien au fond, avec le poing, jusqu’à ce que la peau distendue de votre ventre insatiable et enflé comme une outre se déchire. Que vos viscères se déversent. Que votre sang tapisse le plafond de votre bureau. Que votre merde se répande sur votre moquette. Qu’elle éclabousse vos murs si blancs, si propres. Que je puisse enfin me délecter de votre défaite, lacérer de mes ongles votre joli visage que les ans de labeur inlassable ont fané, piétiner votre chair saccagée et impuissante.

Puis je m’installerai dans votre fauteuil et je vous regarderai vous vider et vous flétrir comme une baudruche. Je croiserai les jambes, je défroisserai ma jupe, je me ferai les ongles pour passer le temps, mais rassurez-vous, je serai attentive à vos dernières convulsions, votre dernier soupir, je ferai preuve d’une patience infinie, je les accueillerai avec bienveillance, je fumerai une cigarette, en silence, avec la même sérénité qui vous anime quand je sanglote et me recroqueville sur votre divan, et pour finir, je l’écraserai sur votre dépouille desséchée.

Vous ne dites rien ?
Comme j
’aimerais vous voir pleurer.

                                                                      ***


( À la suite de cette nouvelle, la deuxième qu'a placée Tricia est La Nostalgique , lisible sur son blog. )

 

 

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