Trois leçons marseillaises d’arbitrage

Essai d'analyse et d'humeur. L'impossibilité, pour l'heure, de savoir qui emportera le siège du/de la Maire à Marseille nous offre la possibilité de réfléchir aux leçons politiques du vote du 28 juin : début d'écroulement de l'ancien monde, singularité des «quartiers Nord» et abstention record.

Source : https://okey.lalibre.be/arbitrage-un-vieux-document/ Source : https://okey.lalibre.be/arbitrage-un-vieux-document/

 

Loi PLM oblige, la nette avance de Michèle Rubirola, candidate du Printemps Marseillais, dimanche dernier ne conduira pas mécaniquement à une victoire au sein du conseil municipal samedi prochain. La situation est connue. Tout le monde se met alors à chercher qui sera « l’arbitre » de ce troisième tour, pressenti comme imprévisible depuis de longs mois. Samia Ghali en faiseuse de reines ? Bruno Gilles en poil à gratter ? Lionel Royer-Perrault en ultime recours ? Renaud Muselier en mentor de la droite ? voire même, la remontada du vieux sage venu de l’extrême-droite Guy Tessier ? Essentiellement des hommes, pour arbitrer des femmes. Tandis que le poste de buteur fut si convoité, voilà que l’homme en noir du terrain devient l’atout maitre de cette élection. L’honneur démocratique – ou du moins de ce qu’il reste de la démocratie électorale et délégataire – voudrait pourtant que, tout simplement, le résultat du match soit respecté : l’arbitrage citoyen a déjà été rendu. Celui-ci est favorable à Michèle Rubirola. Il serait pourtant simpliste d’oublier deux autres leçons : la singularité affirmée des « quartiers Nord » et l’abstention record.

1ère leçon : le système G s’écroule, ou presque.

La première leçon d’arbitrage donnée par les électeurs et électrices (peu nombreux, mais on y reviendra) concerne l’écroulement de décennies de stabilités clientélistes. En témoigne : seul·es trois maires de secteur (Royer-Perrault, J. Ravier et Ghali) conservent leurs postes. L’écartèlement des voix et l’absence de majorité claire en est un autre signe : la loi PLM, bâtie par Defferre, ne suffit plus à construire une stabilité municipale. Le vieux monde de Defferre n’est pas pour autant anéanti. Il ne le sera qu’à condition d’être remplacé. Les ressources publiques disponibles au Département et à la Métropole, bien plus importantes financièrement même si faibles symboliquement, restent des outils du clientélisme puissants à qui saura les utiliser efficacement. Mais toutefois, la relation individuelle sur laquelle se fonde la relation clientélaire, cet atout « de proximité » dont disposent les élu·es municipaux pourraient être cette fois déconnectés des véritables caisses à redistribuer. Voilà une lourde faille dans la machine clientélaire.

Le Printemps Marseillais arrive nettement en tête, mais ne dispose toujours que d’une majorité relative. Il a incarné, malgré des accrocs, l’imaginaire d’un renouvellement du personnel politique et des pratiques. Sa généalogie est complexe : mêlée de personnalités issues du sérail (qu’elles soient « citoyennes » ou « politiques »), d’apaisement apparent des guerres d’appareils, de véritables nouveaux et nouvelles venues, porté par un contexte social bouillant, un rejet profond des « magouilles » qui ont teinté l’actualité et d’une incarnation du renouveau autour de Michèle Rubirola. Son élection ne devrait pas être discutée. Des négociations aboutissant à un changement de Maire seraient très mal perçues, tant son nom a permis dans l’imaginaire collectif d’espérer un peu de fraicheur. Voilà un premier arbitrage que l’on peut retenir : Michèle Rubirola doit être élue, point. Bruno Gilles et Samia Ghali auraient tout intérêt à marquer qu’au-delà du clivage gauche-droite ou de la loi PLM, ils tiennent à ce que la réponse électorale apportée par les citoyen·nes soit respectée.

2ème leçon : la nouvelle cartographie électorale.

Cela étant dit, il faut tout de même prendre conscience des rapports de force idéologiques dans l’électorat : les droites et l’extrême-droite restent majoritaires, à hauteur de 48% cumulés. La division parmi ces listes, fruit de guerres d’egos mais également de réelle impossibilité de trouver un socle commun tant qu’ils et elles ne sont pas acculé·es, permet donc aux gauches de l’emporter. Une fois dit cela, il n’en reste pas moins que l’électorat mobilisé (173 743 de suffrages exprimés) étant tellement faible (non-inscrit, absence de droit de vote, abstention, bulletins blancs et nuls…) par rapport à la population de la ville (863 310, soit 20,13% d’expression électorale) qu’une analyse des clivages idéologiques globaux reste compliquée.

Contrairement à ce que j’ai pu lire ici et là, la nouvelle césure électorale-géographique n’est pas Est vs. Ouest. En s’approchant à l’échelle de l’arrondissement, on verra que Sophie Camard devance Sabine Bernasconi dans le septième arrondissement de façon moins nette que dans le premier, tandis qu’un nuancier similaire se dégage entre le sixième et le huitième arrondissement. La cartographie au Sud et à l’Est, en tenant compte d’un dégradé lorsqu’on se rapproche du centre-ville, reste donc favorable à la droite. La gauche, elle, l’emporte dans les centres de la ville, du premier au septième arrondissement. Les quartiers Nord, eux, ressemblent à un patchwork assez particulier. En attendant une cartographie plus précise que nous livrera (je n’en doute pas) Marsactu, qu’en déduire ? Des hypothèses pour le moment. D’abord, une stabilité du vote de droite plus importante qu’il n’y parait à l’échelle des secteurs, dans les quartiers bourgeois notamment. Ensuite, un centre-ville pris par des dynamiques plurielles : néo-marseillais·es de classes moyennes (de « vieux néo-marseillais·es pour certaine·es) dans l’hypercentre (le troisième secteur, les bureaux autour de Chave en sont un bel exemple), classes populaires disposant d’un accès au droit à la ville et à la présence des institutions, effets des mobilisations sociales. Et surtout, des « quartiers Nord » qui, paradoxalement, ressemblent enfin à leur urbanité sociale, un véritable patchwork entre cités populaires marquées par les immigrations récentes, noyaux villageois des terres composés de petites classes moyennes souvent issues des anciennes immigrations, résidences privés de nouveaux et nouvelles venues, classes moyennes de gauche sur le littoral … Les « quartiers Nord » sont insaisissables politiques en tant que tels, avec des dynamiques de votes très différentes. Toujours est-il que, pour se concentrer sur les cités populaires, Samia Ghali n’a pas entièrement tort lorsqu’elle évoque des « quartiers Nord » à part. Le vote en sa faveur, comme l’abstention ultra-massive dans le 7ème secteur, témoignent d’une politisation décalée, de plus en plus autonome du reste de la ville. Quoiqu’en dise certain·es, le clientélisme n’est pas l’unique explication (il faudra m’expliquer comment une maire de secteur puis sénatrice aurait les ressources suffisantes pour acheter autant de voix). Le sentiment d’abandon, d’isolement, les rapports sociaux de race (moteurs d’une autonomie légitime ou utilisés à mauvais escient, peu m’importe) me semblent des clefs d’analyse bien plus pertinentes.

Le paysage singulier du second tour dans ces deux secteurs (alliances, retraits, candidature de secteur…) semble donc finalement à l’image du paysage urbain et des politisations originales, particulières, multiples, dans ces quartiers. Il faudra donc se garder de les homogénéiser (encore) à l’avenir : ces mondes populaires sont multiples mais partagent l’appartenance à un territoire politique décalé du reste de la ville, ni tenu par les restes du système G, ni pris dans les nouvelles dynamiques électorales des gauches (faveur à l’union ou vote écologiste). Au centre, au Sud et à l’Est, les résultats semblent lisibles selon des clefs d’interprétation communes, séparant des classes populaires et des classes moyennes ou supérieures culturelles favorables au Printemps Marseillais versus des classes moyennes du privé et des classes supérieures notabilisées ou du privé favorables à LR. Mais dans l’immédiat, ce n’est pas un hasard si l’instabilité municipale puise racine dans les deux secteurs Nord. Au-delà des deux résultats forts différents dans ces deux secteurs, voilà surtout le signe d’une fracture dans les systèmes de vote « là-haut » et dans le reste de la ville, qui pourrait s’expliquer en profondeur par la singularité sociale, urbaine, migratoire, de ces quartiers, leurs côtés « patchwork », tout autant que par l’incapacité de l’offre politique existante à « être à leur image ». Outre le clientélisme, on oublie par ailleurs bien souvent que les cités populaires expriment des voix affirmées comme singulières, autonomes, depuis longtemps, à l'image du Mouvement de l'Immigration et des Banlieues ou du comité Adama. Des voix qui pourraient être plus compatibles avec la gauche de gauche mais qui n'ont pourtant jamais été saisies à leur juste valeur. Si le Syndicat des Quartiers Populaires de Marseille est une tentative de se placer dans cette lignée, notre réussite n'est pas flagrante non plus, il faut l'admettre. En vérité, c'est à vide relatif d'expression politique ad hoc que l'on a plutôt à faire.

En conclusion, il faudrait donc éviter de considérer Samia Ghali comme une « anomalie », un « moindre mal » sur laquelle compter : sa place n’est pas volée, elle peut déplaire mais n’est pas moins cohérente que celles des autres élu·es dans le reste de la ville. Sans être irremplaçable et en étant touchée comme les autres par l’abstention, elle symbolise pour le moment cette singularité, au bonheur de certain·es et au malheur d’autres – là n’est pas le propos.

3ème leçon : le désaveu des élections

Enfin, le sujet fait peu l’actualité mais devrait pourtant être considéré comme crucial par la future mairie, surtout si celle-ci est issue du Printemps Marseillais et de ses engagements publics pour une « démocratie vivante et numérique ». Dans les mêmes cités populaires des « quartiers Nord », c’est surtout l’abstention qui est frappante, allant jusqu’à 80%. Le taux de participation à l’échelle de la ville, à 35%, est une catastrophe. L’évolution de la participation entre les deux tours, dont Marsactu s’est fait écho, n’offre pas de lecture permettant de la corréler avec le clivage droite/gauche (en attendant des analyse plus fines bien sûr). En revanche, elle semble suivre assez nettement les clivages sociaux : en recul dans les bureaux de vote populaires (y compris ceux du Sud, comme à la Soude), en hausse chez les classes moyennes et supérieures (y compris au Nord, autour de l’Estaque ou de Château-Gombert). Notons que le 7ème secteur, du fait du duel droite/extrême droite, est particulièrement touché par le recul de la participation, signe que le « front républicain » en faveur de la droite n’emporte plus l’assentiment populaire.

La leçon à tirer est donc assez claire et similaire au reste de la France : la chute de la participation est structurelle depuis longtemps, se confirme et s’aggrave lors de ces élections. Cela va bien au-delà de la crise sanitaire. Peu importe la municipalité qui s’installera samedi, la première tâche des futur·es élu·es mais surtout des mouvements citoyens sera de construire de nouvelles formules démocratiques. Il ne s’agit pas que d’outils, de maisons de la démocratie ou de plate-forme internet (que je défends pour autant) mais bien de trouver une culture politique commune à des mondes populaires pluriels. Je n’ai pas encore lu l’ouvrage « Génération Ocasio-Cortez » mais d’après les recensions que j’ai pu voir passer, quelques clefs sont peut-être à chercher là-bas, où une nouvelle gauche a su réunir une « constellation » dont fait partie l’élue du Queens : une cohorte de jeunes gens dont les idées, les causes et les carrières militantes se croisent depuis une bonne quinzaine d’années ». Cette génération semble se structurer autour des idées d’organisation (plutôt que de délégation), d’intersectionnalité (permettant l’inclusivité et le rassemblement) et de reconnaissance (permettant l’universalité de chaque condition).

Les élections sont épuisées, symbole d’un système de partis qui fonctionne encore selon des logiques stables, favorisant des alliances fortes telle la création du Printemps Marseillais pour l’emporter, mais faibles. Ces logiques fonctionnent désormais dans un vase clos nettement minoritaire dans la société (et pas seulement à Marseille, faut-il le rappeler). Aucune proposition forte n’existe pour le moment, soit pour réactiver la démocratie représentative (ce qui n’est pas spécialement mon option favorite), ni pour la suppléer ou la remplacer. Les expériences les plus avancées de municipalisme dans d’autres villes françaises (« Nous sommes » à Montpellier ou « l’Archipel citoyen » à Toulouse) n’ont pas me semble-t-il emporté des suffrages exceptionnels non plus. Le Pacte Démocratique pour Marseille, sûrement un foyer de belles énergies et de bonnes idées, a lui aussi été un échec. Il reste donc à inventer, hors des élections, les outils d’implication et de consensus démocratique pertinents, ainsi que les messages forts qui permettront de recréer une utopie commune et mobilisatrice de mondes populaires fragmentés.

 

N.B. : Il s'agit évidemment ici de notes "à chaud" qui demanderaient d'être affinées par une analyse du vote bureau par bureau et qui ne se veulent être qu'une contribution au débat sans certitudes aucunes.

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