Exilés à Paris: silence, on rafle !, par N. Jaoul, avec un film de L. Bondard

Les témoignages des soutiens sur l'évacuation du 29 juin 2016 à la Halle Pajol mettent à jour une série de rafles policières contre les migrants du quartier de La Chapelle, ainsi que le silence inquiétant des médias sur ces agissements officiels... Résultat : des demandeurs d'asile se retrouvent avec des OQTF avant même d'avoir pu déposer leur demande d'asile.

Le mercredi 29 juin, date de la dernière opération d’« évacuation » d’un campement de migrants dans le quartier de la Chapelle, et les jours suivants, des faits inquiétants se sont déroulés dans les 18° et 19° arrondissements de Paris. Cette semaine a été marquée par une série de rafles policières suivies d’Ordres de Quitter le Territoire Français (OQTF) contre des primo-arrivants demandeurs d’asile. Ces agissements doivent nous mettre en garde contre la violence, l’arbitraire et la violation des droits et de la dignité  de ceux qui, fuyant des conflits dans lesquels la politique extérieure de la France et des puissances occidentales ont partie liée, sont censés être sous la protection de l’Etat en vertu du droit international.

Si cette série de rafles est inquiétante en soi, le silence des médias sur ces mêmes faits et le caractère unilatéral de ce qu’on peut y lire l’est tout autant sur ce que cela nous dit de la presse.

Les articles parus (dans le Parisien, Le Monde, Libération, La Croix, L’Express…), sur cette opération « d’évacuation » du campement de Pajol, ont, à l’exception d’un seul, tous reproduit de manière plus ou moins abrégée ou exhaustive, le même communiqué de l’AFP.  L’article de Temps Réel/Nouvel Obs, qui est le seul à ne pas le faire, est pourtant loin de sauver la mise. Tout aussi unilatéral que le communiqué de l’AFP, cet article ne donne pas plus la parole aux migrants ou à leurs soutiens. Il se contente au contraire de se faire l’écho d’une commerçante mettant en avant de prétendues pertes à gagner liées à ce campement ainsi que de « riverains » excédés (quoi de plus naturel? le terme « riverain » désigne généralement  un voisin sur la défensive). Faisant la jonction entre la parole officielle et cette mentalité inhospitalière et sans compassion des "riverains", cet article du Nouvel Obs rapporte sans sourciller le propos d’un représentant de la mairie de Paris, coordinateur de la mission pour les sans-abris, qui n'est pas sans évoquer "le bruit et l'odeur" de Jacques Chirac:  « 'Cette année, il y a beaucoup plus de plaintes, beaucoup de gens qui disent 'il y a un an, c’était déjà comme ça, maintenant ce n’est plus possible'. La situation est plus dure que l’an dernier. Même les gens sensibles à la situation des migrants trouvent que la violence et la saleté sont arrivées plus rapidement."

Or, face à la version officielle rapportée par l’AFP, les témoins présents ont un récit des faits très différent à partager. Un des témoignages publiés sur ce même blog de la Chapelle en Lutte dont la vocation est de donner la parole aux migrants et aux soutiens, nous permet de comprendre la façon dont la production de l’information sur cette « évacuation » a été contrôlée par la préfecture. Ce témoignage nous raconte comment les soutiens (contrairement au "riverain", un "soutien" c’est un voisin qui aide à la survie sur les campements), ont été volontairement tenus à l’écart du « dispositif d’évacuation» ce 29 juin. Seuls certains acteurs « désirables », prévenus la veille de l’opération, y ont été admis. Selon les mots du journaliste de l’AFP qui omet singulièrement de s’inclure lui-même dans cette liste des acteurs officiels triés sur le volet, il s’agit donc de « la préfecture de région, la préfecture de police, la Ville de Paris, l’Office français de l’intégration et de l’immigration (OFII) et les associations Emmaüs et France Terre d’asile ».

Ce 29 juin, pour ce qui constitue la 25° opération de ce type selon la préfecture, tout s’est malheureusement passé d’une façon très différente par rapport à « l’évacuation » précédente du campement du jardin d’Eole (6 juin 2016) qui s'était mieux passée qu'à l'habitude. Les soutiens avaient été pris en compte par la ville de Paris qui – grande première- avait mis à leur disposition une benne pour stocker les tentes et affaires de couchage au lieu de les jeter comme de coutume. Mais cette fois ci, les soutiens sont à nouveau, comme auparavant, traités comme des trublions indésirables. Pourtant, ils disposent d’un savoir et d’un savoir-faire qui pourrait éviter à l’administration de continuer à reproduire les mêmes erreurs. Cette ignorance des logiques migratoires et des attentes des migrants permet ainsi au préfet d’Ile de France, Jean-François Carenco, d’avouer au journaliste de l’AFP « avoir « du mal à comprendre le niveau d'exigence des gens » : « Beaucoup ont connu la guerre ou la dictature et ne veulent pas aller en province ou dans un centre d'hébergement en Ile-de-France ». .

Beaucoup plus à l’aise avec les chiffres, Mr le préfet l’est aussi pour mettre en avant le "résultat" des évacuations de l’année écoulée, qui est d’ailleurs repris par l’AFP sans vérification. Pourtant, il est permis de douter de l'exactitude de ces chiffres (plus de onze mille "mises à l'abri"). En effet,  un grand nombre de personnes sont revenues à Paris après avoir été envoyées en Province et ont ainsi été « évacuées » plusieurs fois.

Mr le Préfet ferait peut être bien puisqu’il semble animé d’une volonté de comprendre ce phénomène, d’entamer un dialogue avec les soutiens et même, mais on en est encore bien loin, avec les migrants, premiers concernés.  Il pourrait alors comprendre que le fait d’être envoyés en province sans en être informés au moment de monter dans un bus est vécu par ces derniers comme des mesures d’éloignements à la fois arbitraires et déstabilisantes. Ou encore, pourquoi ils refusent certains hébergements d’urgence inadaptés à leur situation et préfèrent se remettre à la rue en espérant que la loterie des « mises à l’abri » soit plus favorable à la prochaine « évacuation ».

En ce mercredi 29 juin, pour les dizaines de réfugiés du campement de Pajol qui ne peuvent monter dans les bus, faute de place suffisante, la police n’a qu’une solution à proposer : les repousser manu militari vers le métro Marx Dormoy. Comme lors de l’évacuation désastreuse du campement de l’Eglise saint Bernard, le 4 juin 2015, la bouche du  métro est une invitation à se disperser et, saison des touristes et gentrification obligent, à se rendre « invisibles ». Le message implicite des autorités qu'est venue porter la police, c’est « plus de campements dans le quartier la Chapelle ».

A partir de ce moment-là, les migrants qui n’ont pas décrypté le message apprendront à leurs dépens ce que c’est que la « tolérance zéro » à la française.  Cela commence par la punition collective des occupants d’un bus arrivé  au centre pour SDF dit de "la boulangerie" dans le 18°, dont la vétusté et les restrictions d’horaires (fermeture en journée), ont déjà posé des problèmes lors des « évacuations » précédentes. Il suffira qu’un des migrants refuse de descendre du bus pour que l’ensemble des passagers soient soudainement emmenés… à la préfecture de police de l’ile de la cité. Résultat : 30 OQTF, comme autant de petits avertissements adressés à la communauté des migrants.

Pendant ce temps, ceux dispersés dans le métro se regroupent devant les locaux de France Terre d’Asile  au métro Jaurès. Là, le commissaire du 19° les menace de ne pas reformer de campement dans « son arrondissement » sous peine d’envoyer 200 policiers. La menace ne traine d’ailleurs pas à être exécutée : les policiers qui débarquent se font menaçants et confisquent les tentes qu’ils réussissent à arracher. Un petit groupe d’une quinzaine de migrants accompagnés de soutiens décide alors de se rendre à l’Eglise Saint Bernard (18°), trainant sur le bitume les tentes qu’ils ont réussi à garder…

 © LMA © LMA

Mais une chasse à l'homme s'engage. Commissaire du 19° en tête, les gendarmes mobiles les suivent tant bien que mal…. jusque dans le 18°.  Vers 19h30, sur le parvis de l’Eglise Saint Bernard, les policiers commencent à interpeller les migrants. Ils en embarquent huit, qui n’ont pas de papier prouvant une demande d’asile… Quant aux autres, restés sur le parvis de l’Eglise avec des soutiens, les gendarmes mobiles les chargent et arrachent violemment leurs tentes. Tout cela sous l'œil du représentant officiel de la mairie de Paris, coordinateur de la mission pour les sans-abris, déjà cité plus haut. Une conversation filmée s’engage alors entre lui et trois soutiens. Critiquant à demi-mots mais à grand renfort de sous-entendus l’absence d’une politique d’accueil cohérente du gouvernement, il n’en coordonne pas moins l'action policière avec les services « propreté de Paris » pour jeter les tentes à la benne au fur et à mesure qu'elles sont confisquées. Il incarne donc à merveilles l’incohérence  de la  posture de la mairie de Paris, qui tout en tâchant de communiquer sur une image de Paris « ville refuge », n’a jamais apporté aucune aide logistique aux campements. En dépit d’annonces jugées «impertinentes », la maire de Paris a en effet toujours fini par se plier aux ordres de la préfecture et de sa politique répressive, par exemple en installant systématiquement des barrières suite aux « évacuations » pour éviter qu’un campement ne se reforme.

"D'évacuation en expulsions" (6'53") © Laurence Bondard

Alors qu’a lieu cette interview, lesmigrants continuent leur errance dans le quartier de la Chapelle avec quelques soutiens qui tentent de trouver un lieu pour qu'ils puissent passer la nuit. Ils finiront par échouer avec le peu qu’il leur reste d’affaires de couchage (certains sans même une couverture) face au cinéma MK2 Quai de Seine, aux bords du Canal de l’Ourcq. Le commissaire du 19° les avait pourtant prévenus… Au petit matin, la police débarque : vingt-six nouvelles interpellations.

Parmi ces personnes embarquées et envoyées dans un centre de détention administrative rue d’Aubrac, dans le 12° arrondissement, la plupart sortent avec des OQTF. Seule la préfecture pourrait dire combien exactement, mais les soutiens n’ont pas accès à ces informations que seuls des journalistes avec une carte de presse pourraient tenter d’obtenir. Les associations qui font de l’aide juridique et qui ont reçu des victimes de ces OQTF témoignent du fait qu’une grande majorité seraient des primo-arrivants n’ayant pas entamé des demandes d’asile.  Or, sanctionner des primo arrivants pour cela relève du cynisme d’état le plus kafkaien. En effet, les délais pour un premier rendez-vous dans une association comme FTDA pour entamer la démarche, bien supérieurs aux trois jours fixés par la loi, placent de fait les candidats à l’asile dans l’illégalité. Ces OQTF sanctionnent des personnes déjà victimes d’une attente qui les place dans un vide juridique et dans des conditions de survie pénibles, humiliantes et dangereuses. Etant donné le caractère révocable de ces OQTF pour des demandeurs d’asile, comment expliquer cette décision de la préfecture et du ministère de l’intérieur, autrement que par une tentative d’intimider et de décourager ces candidats à l’asile, de compliquer leurs futures démarches et de leur créer des obstacles juridiques ? En effet, le recours juridique contre ces OQTF devient alors un nouveau préalable laborieux à la démarche déjà compliquée de la demande d’asile, dont les délais sont sans cesse allongés par la saturation des plateformes d'accueil comme France Terre d'Asile où les migrants sollicitent un rendez vous à la préfecture. Théoriquement, ce délai devrait être de trois jours au vu de la loi adoptée en 2015. En réalité, faute de moyens donnés à ces associations, les rendez vous sont donnés au compte goutte et les migrants campent devant les locaux de FTDA pour ne pas perdre leur place dans la file...

Suite à ces rafles et ces OQTF, les migrants, parmi lesquels des femmes et des enfants, ont retenu la leçon. Ils se sont rendus « invisibles », tout en cherchant à se regrouper un  minimum de manière à être moins vulnérables face aux dangers de la rue. Pourtant, ce gage de résignation ne semble pas suffire à la préfecture: lundi 5 juillet vers midi, vingt-six d’entre eux qui étaient réfugiés sous le périphérique, Porte de Pantin, sont à nouveau raflés, victimes du zèle du commissaire d’arrondissement du 19°. Selon un soutien qui s’est rendu au centre de détention, il  y aurait eu au minimum 16 OQTF distribués, y compris à des mineurs et à une femme, pourtant censés être protégés par la mairie de Paris. Un soutien qui s’est rendu au centre de détention se montre plus inquiet pour deux hommes, « emmenés du commissariat dans un camion sans qu'on sache pour où ».

La seule soutien qui était sur place au moment de la rafle de la Porte de Pantin témoigne : « ils ont été violentés, réveillés brusquement à coups de pieds, empêchés de prendre leurs affaires, duvets, et même sacs et effets personnels, l'un a été légèrement blessé au doigt (tombé par terre probablement). Deux jeunes hommes ont réussi à s'enfuir, et deux autres qui ont échoué, ont ensuite été traités comme des criminels. Les policiers m'ont dit que tout se passait bien avant que j'arrive et m’ont mis une énorme pression pour ne pas que je filme, et menacée de procès, pris mon identité, et dit que je n'avais pas le droit de filmer, accusée de maltraiter ces gens en les faisant dormir dans un endroit insalubre, et j'en passe… »

Alors que des voix critiques contre le ministère de l’intérieur s’étaient faites entendre ces derniers temps de la part des différents acteurs associatifs et municipaux concernés, cette fois-ci  parmi tous les acteurs autorisés du dispositif de l’évacuation du 29 juin, tous sont restés silencieux  face à ces rafles. Idem pour la presse, dans laquelle pas un mot n’a filtré.

Reproduisant le communiqué de l’AFP cité plus haut, l’ensemble de la presse a donc souligné unanimement les efforts consentis par la préfecture par rapport à la violente rafle policière du 8 juin 2015, sur la même esplanade Nathalie Sarraute (dite de la halle Pajol), qui a avait été fermement condamnée par le défenseur des droits. Or, si la préfecture a « réussi » quelque chose, c’est plutôt, un an après, le fait de pouvoir rafler des exilés en plein Paris, sans que l’opinion soit alertée.

Plus que jamais, cet été, la vigilance des personnes solidaires et des simples citoyens est de mise pour empêcher que ces exactions et le mépris des droits humains ne deviennent la norme dans notre ville, comme c’est déjà le cas dans la région de Calais. Outre l’outrage moral qui consiste à persécuter des êtres humains déjà fragilisés par des guerres et des expériences migratoires traumatisantes, il est inacceptable que l’état français maltraite le droit international en distribuant des OQTF à des demandeurs d’asile. C’est uniquement en vertu de ses propres manquements par rapport au devoir de leur garantir des rendez-vous dans les délais légaux qu’il a lui-même fixés en 2015, qu’ils n’avaient pas de papier de demande d’asile à présenter, ce qui a justifié ces OQTF. Ces pratiques relèvent donc d’un usage dévoyé de la loi, que l’on peut qualifier de pervers.

Le 8 juillet le collectif « la chapelle debout » a organisé une manifestation, formant un cortège d’une centaine de personnes, dont une majorité de migrants, qui ont marché depuis le quartier la Chapelle jusqu’à la place Beauvau (Ministère de l’Intérieur).

Le 13 juillet, une autre manifestation s’est tenue.  Aujourd’hui, 17 juillet, un soutien estime que le campement s'est reformé sous le métro Jaurès atteindrait les 800 personnes, qui manquent de tout, ce qui génère des tensions lors des rares distributions. Tandis que dans le quartier voisin de la Chapelle, où les barriérages et autres aménagements rendent désormais ces regroupements impossibles, des petits groupes de migrants dorment sur le trottoir, disséminés derrière des abribus, sur des coins de trottoir et autres renfoncements. Ces mesures policières censées se substituer à une politique de l’accueil inexistante, sont, on le sait bien, aussi iniques et immorales qu’inefficaces.

 

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