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Billet de blog 11 juil. 2018

À propos de Claude Lanzmann

Mediapart a été interpellé sur Twitter après la mort de Claude Lanzmann. En cause : une enquête en cours après la divulgation de plusieurs récits de violences sexuelles. Nous avons donc choisi de faire acte de transparence auprès de nos lecteurs. Et de la même manière que nous continuerons à parler de l’œuvre du réalisateur de Shoah, nous continuerons à enquêter sur les violences sexuelles dans tous les domaines.

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Ce sont deux petits tweets, mais qui nous interpellent. Ces derniers jours, deux personnes ont mis en cause Mediapart en évoquant une enquête en cours sur le cinéaste Claude Lanzmann, décédé le 5 juillet – l’une pour se plaindre de cette enquête, l’autre pour déplorer qu’elle n’ait pas été publiée :

Ces publications font notamment suite à trois articles – de la journaliste et militante féministe Alice Coffin sur son blog ; de Daniel Schneidermann sur Arrêt sur images ; et de France 24 – qui évoquaient l’absence de mentions, dans les nécrologies consacrées au réalisateur, des accusations publiques d’agressions sexuelles le visant.

Face à ces interpellations, Mediapart a choisi de faire acte de transparence auprès de nos lecteurs. Oui, après l’affaire Weinstein, notre journal a été alerté de faits concernant Claude Lanzmann. Nous avons décidé d’enquêter, comme nous l’avons fait dans de très nombreuses affaires touchant des personnalités connues (par exemple le député Denis Baupin, le ministre Gérald Darmanin, l'islamologue Tariq Ramadan ou le cinéaste Luc Besson très récemment), ou des milieux professionnels (dans les médias, dernièrement, ou à l'université), syndicaux (un dirigeant de la CGT, ou de la CFTC), dans le sport ou la réalité du monde du travail (ici et  par exemple). Et comme nous le faisons dans tous les domaines, qu’il s’agisse de violences sexuelles ou de scandales financiers.

Mais non, cette enquête n’a pas été « empêchée ». Elle n’a pas été publiée, parce qu’elle n’était tout simplement pas terminée : Mediapart n’avait notamment pas encore recueilli les réponses de Claude Lanzmann, et donc toute la partie contradictoire, indispensable à une enquête journalistique de bonne foi.

Ces dernières années, Claude Lanzmann faisait l'objet de plusieurs accusations publiques de violences sexuelles, dans trois pays différents (Pays-Bas, Allemagne, Israël).

À Tel-Aviv, le cinéaste avait été arrêté en février 2012 à l'aéroport, interrogé par la police, puis relâché, après avoir « saisi par surprise et embrassé contre son gré » une agente de sécurité, selon le Figaro. Il avait été visé par une plainte pour harcèlement sexuel, par la suite classée sans suite. Le quotidien israélien Haaretz avait rencontré cette femme et publié un article. Dans un droit de réponse, Claude Lanzmann avait lui parlé d'une « accolade à la française » et expliqué avoir lancé, « sans la moindre connotation sexuelle » : « Regardez comme elle est charmante. » La presse française s'était fait l'écho de l'incident.

Plus récemment, l'affaire Weinstein et le mouvement #MeToo ont suscité des témoignages publics de femmes. Aux Pays-Bas, la célèbre journaliste Joyce Roodnat a affirmé en octobre 2017 avoir été agressée sexuellement par Lanzmann en décembre 1984, au domicile du cinéaste, alors qu'elle avait 29 ans. Elle l'a raconté dans deux articles parus dans son quotidien, NRC, et dans l'un des talk-shows les plus populaires de la télé publique néerlandaise (voir l'émission, à 16'30).

« Le film [Shoah – ndlr] venait d'être fini, il allait être diffusé (...), a-t-elle dit à la télévision. J'ai été envoyée à Paris pour l'interviewer (...) Et pendant qu'il parlait d'Auschwitz et des camps de concentration, il a commencé à me toucher (...). C'était très intimidant, il était intimidant de toute façon : il était célèbre, imposant (...) et il avait fait un film formidable – et je pense toujours que c'est un très bon film. Et moi je devais revenir avec un article (...), j'étais complètement gênée (...) je ne pouvais pas m'en aller. » Son récit a ensuite été repris dans des médias néerlandais, puis dans une pièce de théâtre.

La journaliste a expliqué avoir eu connaissance d'autres témoignages : « Lanzmann a été interviewé trois fois par des femmes journalistes de NRC, et il a fait cela trois fois. Donc deux de mes collègues ont traversé la même chose. » Sur Twitter, une photographe néerlandaise, Cynthia Van Elk, a réagi publiquement à son récit : « Choc de reconnaissance quand j'ai lu votre chronique. Lanzmann m'a reçue, à la Weinstein, en peignoir dans sa chambre d'hôtel, pendant IFFR [festival international du film de Rotterdam – ndlr]. Quelle horreur. » À l’automne 2017, la page Wikipédia de Claude Lanzmann a été modifiée avec une partie « agressions sexuelles » relatant ces éléments.

Un mois et demi plus tard, autre pays, autre témoignage : en Allemagne, une journaliste collaboratrice de la NDR, Natascha Freundel, raconte dans son article – critique du mouvement #MeToo –, comment Claude Lanzmann a tenté de l’embrasser de force dans le cadre de son travail: « Après une interview, [il] a pressé ses lèvres de 84 ans sur ma bouche. C'était répugnant. »

Ces accusations publiques n’ont pas suscité de questions l’hiver dernier, lors de la promotion de son dernier film et sa vente des lettres d’amour de Simone de Beauvoir. Elles n’ont pas non plus suscité de réaction, démenti ou poursuites judiciaires de Claude Lanzmann, y compris après leur mention dans la Boîte noire d’un article de Mediapart, en janvier 2018.

Cette enquête en cours explique en tout cas, entre autres, le choix de Mediapart de ne pas publier de nécrologie de Claude Lanzmann. De manière générale, notre journal ne réalise que très rarement des nécrologies. Mais surtout, il aurait été impensable pour nous de publier un article omettant ces accusations publiques ou, à l’inverse, de les détailler sans avoir interrogé Claude Lanzmann. Il aurait été tout aussi absurde de réaliser un article rempli de sous-textes : sous-entendre sans dire, faire comprendre sans nommer les choses.

Ce type d'allusions a ponctué plusieurs nécrologies publiées dans les médias français : « Séducteur brusque et enflammé » « galant et séducteur envers les femmes » ; « séducteur insatiable », qui « aima[ait] les femmes » ; « séducteur narcissique ». « La presse française n’a rien appris de #MeToo », a déploré Alice Coffin dans son billet. Daniel Schneidermann a lui aussi souligné ne pas comprendre « pourquoi les auteurs des nécros n'ont pas simplement rajouté les mots “a été deux fois accusé d'agressions sexuelles”. Huit motsPourquoi est-il si difficile de les écrire ? Retirent-ils quoi que ce soit à l’œuvre de Lanzmann ? Rien ».

Pour autant, il n’est pas question de ne plus évoquer l’œuvre de Claude Lanzmann dans nos colonnes : elle a fait l’objet de nombreux articles sur Mediapart au fil des années (lire ici, là, et , ou encore ici et) et elle en fera encore – c'est à nouveau le cas aujourd’hui avec un article d'Antoine Perraud consacré à son film Shoah, sorti en 1985.

Et bien entendu, nous continuerons à enquêter, dans tous les domaines, sur les violences sexuelles, comme nous le faisons depuis plusieurs années déjà (voir l'ensemble de notre dossier).

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