Géorgie: jusqu'à quand Kouchner se taira-t-il?, par Gilles Hertzog

Après l'analyse d'Alain Joxe (à lire ici), vendredi, Mediapart poursuit le débat sur la crise géorgienne. Gilles Hertzog, éditeur et rédacteur en chef de la revue La Règle du jeu, dirigée par Bernard-Henry Lévy, était justement en Géorgie avec l'écrivain, dont la publication d'un reportage dans Le Monde a été fortement contestée. Gilles Hertzog nous donne son point de vue.

Après l'analyse d'Alain Joxe (à lire ici), vendredi, Mediapart poursuit le débat sur la crise géorgienne. Gilles Hertzog, éditeur et rédacteur en chef de la revue La Règle du jeu, dirigée par Bernard-Henry Lévy, était justement en Géorgie avec l'écrivain, dont la publication d'un reportage dans Le Monde a été fortement contestée. Gilles Hertzog nous donne son point de vue.

 

 

«Revenons sur cette affaire de Géorgie et sur la position, en particulier, de la France.
Tout commence au sommet de l’OTAN à Bucarest en avril dernier.


Soutenues par les Etats-Unis, la Géorgie, son meilleur élève démocratique, et l’Ukraine sont toutes deux candidates à entrer dans l’OTAN pour se mettre – face au puissant empire russe de retour, estiment-ils, à ses vieux démons – sous le bouclier occidental, comme l’ont fait avec succès, du temps d’Elstine, il est vrai, les pays baltes et la Pologne. Mais la France et l’Allemagne s’y opposent, arguant qu’on ne peut intégrer un pays, la Géorgie, en proie au séparatisme ossète et abkhaze, tant que ce problème ne sera pas résolu. Kouchner triomphe : nous avons tenu tête aux Américains.

 

Aux Américains, oui, mais pas aux Russes. Qui comprennent 5 sur 5 : la petite Géorgie ne sera pas protégée. Saakhachvili, le président géorgien, inverse alors ses priorités : pour rentrer dans l’OTAN, il faut d’abord en finir avec ses deux séparatismes, récupérer les provinces dissidentes (manu militari, car toutes les tentatives politiques, octroi d’une autonomie quasi totale, ont été repoussées sans appel).


Puis les choses en restent là. Sauf que, doigt pointé en plein cœur de la Géorgie, les Ossètes du Sud (3500 km carrés, 70.000 habitants munis de passeports russes, un président auto-proclamé depuis la première guerre séparatiste de 1993), pur confetti rattaché jadis par Staline à l’Ossétie du Nord, en Russie, de l’autre côté du Caucase, multiplient les provocations armées contre les rares villages géorgiens non épurés en 1993, à l’instar de l’Abkhazie sur la mer Noire, l’autre province sécessionniste pro-russe, qui chassa par la terreur 200.000 Géorgiens et en tua 3000.


Saakhachvili ne cesse d’avertir les Occidentaux, qui font la sourde oreille.


Dernière provocation ossète en date : un attentat, le 3 août, à Tskinvalli, la « capitale » (10.000 habitants) de l’Ossétie du Sud met le feu aux poudres.


Saakhachvili, en cure d’amaigrissement en Italie et qui se préparait à aller en famille aux J.O. de Pékin, rentre précipitamment à Tbilissi, apprend que les Russes massent en Ossétie du Nord, à l’entrée du tunnel Roky qui déboule en Ossétie du Sud, 350 chars et toute leur logistique, plus une division de parachutistes d’élite. Laisser faire ? Ce serait la fin de la Géorgie.


Malgré son infériorité patente, et après des mois de préparation avec des conseillers américains (500) et probablement leur aval, la puce géorgienne (22.000 hommes, à peine d’aviation et de blindés, mais une foultitude de 4x4 et des uniformes flambant neufs fournis par l’Amérique, plus quelques drones israéliens) lance dans la nuit du 8 août ses troupes en Ossétie du Sud pour bloquer le tunnel Roky, avant qu’il ne soit trop tard. Mais elles ne dépasseront pas Tskinvalli, stoppées dans un premier temps par les milices ossètes puis, au lever du jour, par un formidable barrage d’acier de l’artillerie et de l’aviation russes, qui prennent la relève. Finis les Ossètes, les soldats géorgiens se retrouvent face avec la troisième armée du monde.


Erreur de jugement, aventurisme ? Saakachvili a la réputation d’être impulsif. Avocat formé aux Etats-Unis (comme toute son équipe, ministres et conseillers, tous diplômés en Occident, pro-américains et pro-européens), s’est-il, tout seul, monté la tête ? A-t-il cru naïvement que les Russes n’oseraient pas perpétrer une violation sans précédent du droit international depuis l’Afghanistan, en attaquant un pays souverain, allié de surcroît de l’Amérique ? S’est-il fait piéger, et par qui ?


La déroute est totale, sans appel. Les soldats géorgiens fuient à pied ou en voiture, abandonnant leurs uniformes pour ne pas se faire canarder par l’aviation russe, abandonnant à leur sort, par la même occasion, les rares villages géorgiens non épurés en 1993. Militaires et civils, tous fuient, chacun se souvenant de l’épuration ethnique d’Abkhazie et de son cortège de morts.

 

Les Russes suivis sur leurs arrières immédiats par les milices ossètes, les partisans, plus les redoutables kontraknicki venus exprès de Tchétchénie, plus des Cosaques fanatisés, leur laissent faire le travail de nettoyage : pillages, viols, massacres se multiplient sur la population civile. Comme en Bosnie et au Kosovo, du temps des « frères serbes », comme en Tchétchénie, tous les témoignages des réfugiés sont formels : les barbares sont de retour.

 

A la guerre proprement dite, s’ajoute une guerre ethnique sans pitié. Bien entendu, l’Ossétie du Sud est hermétiquement bouclée : nul ne peut y rentrer (les rares journalistes qui traversent au petit matin les lignes russes endormies tombent immanquablement sur les irréguliers ossètes ou autres, juste derrière les Russes, et se font dépouiller de leurs caméras, de leur voiture, et rançonnés). Personne. A l’exception de l’organisation Human Rights Watch, déjà sur place, qui signale 47 morts et non le « génocide » dont parle à longueur de temps la propagande russe, Poutine en tête, comparant l’infortuné Saakhachvili à Hitler en personne.


Dans la foulée, les Russes occupent Gori, au sud de l’Ossétie (« Ici, c’est la Russie », déclare le général Borissov), coupant la Géorgie en deux (adieu investissements étrangers ; adieu croissance de 10% ; adieu redevances sur le pipe-line BTC, dûment bombardé).

 

Poussant leur avantage dans le vide, ils reprennent les gorges de Kodori en Abkhazie, coulent la mini-marine de guerre géorgienne dans le port de Poti, sur la mer Noire, bombardent toutes les bases géorgiennes. Ce travail accompli, ils envoient leurs colonnes de blindés se promener en plein jour sur l’autoroute de Tbilissi faire le plein d’essence dans les stations-service géorgiennes abandonnées…


Bilan : c’est la première fois depuis la fin de la guerre froide que les Russes attaquent à la face du monde un pays souverain.


Après vingt ans d’éclatement de l’URSS (« la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle », dixit Poutine) et l’indépendance des pays baltes, de l’Ukraine, des républiques musulmanes d’Asie centrale et de la Géorgie, l’empire est de retour. Fort désormais de ses finances surabondantes, de son gaz et de son pétrole dont dépend toute l’Europe, il entend bien imposer sa loi, sous prétexte de protéger les minorités russophones extérieures (il y en a partout, à la périphérie de la Russie) et contraindre son « immédiat proche » à regagner de gré ou de force le giron russe et rompre une fois pour toutes avec la « tentation occidentale », sous la menace d’une intervention « à la géorgienne ».

 

Nouvelle forme, en effet, d’intervention « blanche », qui rompt avec les interventions brutales de jadis (Hongrie, Prague, Afghanistan). Plus besoin d’aller militairement renverser le récalcitrant à domicile, « ce fou qui vous a entraîné dans cette galère et ne vous protège plus », mais l’humilier suffisamment en faisant des ronds militaires en Géorgie même pour qu’il tombe comme un fruit mûr, sous la pression de son opinion publique désemparée (tout, y compris les Russes, plutôt que les milices folles, entend-on déjà parmi les réfugiés et même à Tbilissi). Le tout au profit d’une équipe « réaliste », dans la main du Kremlin.


Par ailleurs, last but not least, la leçon infligée aux Géorgiens annule de facto le projet occidental Nabucco, un pipe-line géant qui devait doubler le BTC.

 

Tout le pétrole et le gaz de la Caspienne et de l’Asie centrale devront désormais passer par les pipes russes, avant que la Russie elle-même ne réalise ses deux méga-projets, South Stream et North Stream en mer Noire ainsi que le gazoduc géant Russie-Allemagne sous la Baltique, évitant les pays baltes. Gazprom triomphe. L’Occident et ses « valets » locaux ne doubleront plus le grand-frère russe. L’affaire de Géorgie signe la fin de la récréation pour les ex-petits-frères soviétiques et, à terme, pour les Occidentaux, s’ils ne réagissent pas, la fin du libre accès au pétrole et au gaz non russes.
Que fait l’Occident devant l’échec du meilleur de la classe et la menace sur ses intérêts stratégiques ?


Il tempère, soucieux avant tout de ne pas provoquer « l’ours russe », au motif de ne pas lancer une nouvelle guerre froide. Quelque sympathie que l'on ait pour la petite Géorgie, on ne va pas mourir pour « cet enjeu microscopique » (dixit Kouchner). Et, embrayant à la seconde, la Realpolitik et ses nouveaux Norpois viennent en renfort exprès : après tout, et c’est bien naturel, les Russes s’intéressent à leurs marches extérieures, à leur « espace proche », aux minorités russophones.

 

Par ailleurs, ne les a-t-on pas provoqués en encourageant toutes ces révolutions démocratiques à leur porte, en Ukraine, en Géorgie et ailleurs, et plus encore avec l’entrée dans l’OTAN, « cette organisation de la guerre froide », des pays baltes et la candidature de l’Ukraine et de la Géorgie ?
L’Occident qui n’a pas voulu entendre Saakhachvili et éviter la guerre, se réveille en sursaut.
Premier arrivé à Tbilissi, le ministre Kouchner, après un tour symbolique à Gori non encore occupée, ville natale de Staline, soumet aux Géorgiens un plan en six points, qui prévoit un cessez-le-feu, le retrait des troupes russes, l’intégrité territoriale de la Géorgie et le retour des Géorgiens chez eux. Le lendemain, Sarkozy, fort de sa présidence européenne et sans consulter ses pairs, prend ses partenaires de vitesse et rencontre Poutine et Medvedev à Moscou. Rédaction en trois heures d’un communiqué « commun », qui fait la part belle aux Russes.

 

Il n'est plus fait mention du retour des réfugiés ni de l’intégrité territoriale de la Géorgie ; instauration d’un périmètre de sécurité « raisonnable » (sans précision de la distance : 5 ou 50 km ?) autour des seules positions russes, dans l’attente de leur retrait au profit d’une force internationale (où eux-mêmes seraient présents…), discussion future du statut de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie, comme si, de facto, elles ne faisaient plus partie de la Géorgie !


Bilan : Kouchner désavoué ; un cessez-le-feu « provisoire » dixit Sarkozy lui-même (que les Russes ne respecteront pas). En échange, et sans frais, ils obtiennent la reconnaissance de facto de leur occupation et le droit à protéger leurs minorités extérieures.


Dans la foulée, Sarkozy se rend à Tbilissi. Il y a urgence, est-il dit par la délégation française (Lévitte en tête) aux Géorgiens aux abois, mais qui se raccrochent, contre vents et marées, au soutien occidental, leur dernière planche de salut. Las, le couperet tombe. Signez le cessez-le-feu, sinon on ne pourra plus rien pour vous : les Russes sont à 50 km de Tbilissi et vous n’avez plus d’armée. Ne chipotons pas sur les détails, on verra plus tard à l’ONU, faites-nous confiance.

 

Sarkozy, on le sait, n’aime pas les faibles ni les perdants. N’avait-il pas confié à une poignée de journalistes dans l’avion entre Moscou et Tbilissi « qu’il comprenait les Russes », ajoutant un peu plus tard qu’il comprenait leur souci « de protéger leur minorité russophone [les Ossètes ne parlent pas russe mais iranien…], y compris à l’extérieur de leurs frontières » ? Hitler eût apprécié, réalisant l’Anschluss avec l’Autriche sur ce thème et avalant, via les Sudètes germanophones, la Tchécoslovaquie entière.


Bref, le fameux droit d’ingérence, théorisé jadis par Kouchner contre les pays totalitaires qui oppriment leur propre peuple, semble explicitement reconnu aux Russes, trop heureux de retourner contre l’Occident ses principes, en les inversant sans scrupule (les Kosovars étaient menacés de génocide ; pas les Ossètes, ni les Abkhazes). La meilleure protection des minorités, croyait-on naïvement 70 ans après Munich, n’est pas d’avoir un "grand-frère" extérieur qui les manipule à ses fins, mais de vivre dans un Etat de droit, avec toutes les garanties démocratiques afférentes (autonomie intérieure, langue propre, système éducatif, police, finances en propre, etc., sur le modèle catalan ou basque). Erreur. Retour à la case départ des bons vieux impérialismes tutélaires.


La mort dans l’âme, les Géorgiens signent. Un cousin de notre guide Gotcha appelle d’une zone occupée. Au portable, il filme en direct une scène de pillage : on ne lui passe pas Sarkozy. Qui refuse l’invitation à rejoindre au cœur de Tbilissi les présidents baltes, ukrainien, polonais, premiers visés par le nouvel expansionnisme "grand-russe". 150.000 personnes sont présentes. A n’en pas douter, le président français eût fait un triomphe churchillien, digne du voyage de Mitterrand à Sarajevo, et forcé, par la même occasion, la main des Américains. Mais, argue-t-il, « pas de discours avant les négociations ». Et il rentre sans plus tarder au cap Nègre. On ne froisse pas la puissante Russie.


Sur le terrain, la situation ne change pas d’un iota. « Words, words , words », pensent les Russes, qui ne connaissent que les rapports de force et n’en sont pas à « un chiffon de papier » près. Signer (ça ne coûte rien), faire traîner l’application du cessez-le-feu, et, tout en retirant quelques contingents symboliques, rester sous une forme ou une autre (y compris sous casque onusien ou comme « observateurs » OSCE) pour « protéger les populations amies ».

 

Les Géorgiens qui les connaissent bien (ils ont été occupés plus d’un siècle) ne cessent de mettre en garde nos diplomates : les Russes, disent-ils, sont étrangers à la logique occidentale, à l’affrontement rationnel, clausewitzien (sauf pour la guerre nucléaire, car, là, c’est le suicide mutuel assuré).


Les Russes, remettant de jour en jour leur retrait, bétonnent, au contraire, leurs positions. Medvedev, le président russe, déclare que l’Ossétie et l’Abkhazie ne retourneront jamais dans le giron « génocidaire » de la Géorgie. « Ce n’est pas parce que Saakachvili a signé que nous retirerons nos troupes, afin de maintenir l’ordre et protéger "nos" populations ».
L’empire est de retour, et tenez-vous-le pour dit.


Condoleezza Rice succède à Sarkozy à Tbilissi. Discours ferme : les Russes doivent se retirer sans délai. Son discours à peine terminé, une colonne de blindés russes s’avance à 40 km de Tbilissi. Bras d’honneur à chaud et en direct. « L’Amérique ?, nous avait dit le général Borrisov. Elle peut venir ici, nous la taillerons en pièces. Et d’ailleurs, ils ne viendront pas. »


Suprême perversité russe : nous avons signé le cessez-le-feu sarkozien, les Géorgiens aussi, on s’en tiendra donc là, et pas une concession de plus, pas de renégociation « élargie », à l’ONU ou avec les Américains. Merci camarade Sarkozy.


Quant à nous, Français, Sarkozy, passe encore. Président, il a oublié au fil des jours toutes ses promesses de campagne et ses engagements glucksmanniens. La Tchétchénie, le Darfour, le Tibet sont passés à la trappe de la Realpolitik la plus plate. Les promesses, il est vrai, n’engagent que ceux qui les croient.

 

Mais Kouchner le valeureux, l’idéaliste pragmatique, l’homme des boat people, du Kurdistan, du Kosovo et aujourd’hui de la Géorgie ? Jusqu’à quand se taira-t-il ? Jusqu’à quand, otage consentant d’un maître revanchard qui se complaît à humilier rétrospectivement ce que la gauche avait de meilleur, Kouchner se reniera-t-il pour un maroquin piégé ? Jusqu’à quand, ruinera-t-il sa belle et juste légende ? La coupe, apparemment, n’est pas pleine. A quand le geste que tous ses amis attendent ?»
Gilles Hertzog

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