Keny Arkana, la rage du peuple au coeur

La rappeuse marseillaise Keny Arkana est avare de renseignements sur sa vie personnelle, et accorde très peu d'entretiens à la presse. Depuis 2007, pourtant, ses concerts sont des événements. Loin de la pseudo-révolte de rappeurs multimillionnaires, elle met sa vie en conformité avec ses textes, toujours révoltés. Essai de retour sur une carrière...

Keny Arkana ne s'appelle pas Keny Arkana.

Mais on ne connaîtra pas son vrai nom.

Cela commence bien...

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Wikipedia nous informe qu'elle serait née le 20 décembre 1982, à Boulogne-Billancourt.

Pourtant, c'est à Marseille qu'elle va grandir, et qu'elle vit encore aujourd'hui, lorsqu'elle ne dort pas dans la forêt, ni dans une communauté totalement isolée du Mexique...

Nous y reviendrons.

Une ville qu'elle ne reconnait plus:

Keny Arkana - Capitale de la Rupture (Clip Officiel) © Keny Arkana

Dés douze ans, elle fugue régulièrement, et dort dans la rue, fuyant la police, qui la traque pour la ramener dans des foyers:

Keny Arkana - J'me Barre ( Clips Paroles ) © MeWordMusic

"J’ai grandi en foyer. La violence du système je la connais comme personne. Je dormais dans la rue, j’avais 9 ans. La première fois que je me suis fait défoncer par les flics, j’avais 13 ans. Je ne suis pas naïve. Je sais dans quel monde je vis."

(Entretien accordé à MCE, le 06.06.2017 )

Pour survivre: Karaté Karaté !

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Explication:

"C’était l’un des sports du centre-ville : karaté karaté. Tu vas voir les touristes : « Hé vous connaissez karaté karaté ? » Tu les abordes tout en faisant de grands gestes. Le truc c’est qu’ils doivent te regarder bien dans les yeux, ils ne doivent pas détourner le regard. Et hop, tu prends ce qu’il y a dans sa poche, tu files au petit qui est derrière et après, ça passe à quelqu’un d’autre. C’était de l’amusement. Dès qu’il y avait un Allemand on se chamaillait entre petits : « C’est mon tour ! »« nan c’est à moi »« j’y vais j’y vais ! » Maintenant, on m’a dit que les petits demandaient : « hé tu connais le breakdance ? »"

(Entretien accordé à Street Press,le 17.06.2016)

D'où le titre de son premier album, Entre ciment et Belle Etoile, sorti en 2006.

On y trouve le titre Victoria, qui évoque l'Argentine, pays de son père:

Keny Arkana - Victoria (Clip Officiel) © Keny Arkana

 C'est à partir de 2007 que Keny Arkana se fait vraiment connaître.

A l'été, elle participe à plusieurs festivals.

Mais surtout, le 23 septembre, c'est un concert illégal, en pleine rue, à Genève, au nez et à la barbe de la police, en soutien à des squatters qui viennent de se faire expulser:

" C’est mon meilleur concert. Trop puissant ! A cette époque, il y avait énormément d’expulsions d’espaces autogérés en Suisse. Ils m’avaient appelée pour un concert de soutien. Les organisateurs avaient fait des petites affiches où ils disaient : « Concert Keny Arkana, rendez-vous à 17h à l’angle de deux rues. » Je suis arrivée deux jours avant. On s’était tous donné rendez-vous à la douane française. Ils sont venus nous chercher en moto. On a roulé de nuit, sur des petites routes. Ils craignaient que les flics nous arrêtent pour empêcher le concert ! A cette époque, j’avais vachement de buzz, les autorités avaient trop peur.

 Le jour du concert, à 17 heures, il y avait 3.000 personnes au point de rendez-vous. Mon DJ et mon backeur étaient au milieu de la foule. Ils attendaient le signal. Les organisateurs avaient tout chronométré. Il leur fallait exactement 30 secondes pour brancher la sono sur un groupe électrogène. D’un coup, le DJ lance l’intro du premier morceau. Moi je me pointe en moto et clac le concert commence ! Les flics étaient verts ! Les gens montaient sur les voitures, c’était le bordel. Après on s’était tous donnés rendez-vous dans une grosse banque squattée. Il devait y avoir 10 étages, c’était immense. La police a essayé de confisquer la sono mais ils n’y arrivaient pas ! Acoustiquement, ce n’était pas un truc de fou mais l’adrénaline, le tout, c’était fort pour tout le monde. Les gens qui étaient là s’en souviennent encore."

(Entretien accordé à Street Press, le 17.06.2016)

KENY ARKANA LA RAGE A GENEVE © SEBI-CHE Ideas

En novembre, tout autre public.

C'est devant les spectateurs bourgeois et compassés du prix Constantin, qui se demandent manifestement ce qui est en train de leur arriver, que Keny Arkana déboule, pour s'en prendre, sans ménagements, à Nicolas Sarkozy.

Prévenue que ce nétait pas Mireille Mathieu qui allait se produire sur scène, la ministre de la culture, invitée, avait eu la bonne idée de ne se présenter qu'après la prestation de la rappeuse.

Bien lui en a pris.

Encore un morceau d'anthologie.

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Keny Arkana, Nettoyage au kärscher, Live - Prix Constantin 2007 © Prixconstantin

A noter que des militants du Front national détourneront des images du clip, pour les remonter à leur façon, ce qui leur vaudra un procès (gagné par Keny Arkana) et une réponse cinglante:

Keny Arkana - Le Front de la Haine © Une vie à Nantes

ça, c'est fait.

cool

C'est également en 2007 que Keny Arkana produit ce film, tourné, notamment, au Chiapas, au sommet de Porto Alegre, et à Bamako,dans lequel elle dénonce les effets de la mondialisation libérale:

KENY ARKANA - Documentaire " Carnet de route - Un autre monde est possible " © skeazofren yep

En 2008, Keny Arkana assure les premières parties dans les concerts de Manu Chao, et prône la désobéissance civile, comme un autre groupe marseillais:

Duval MC - On desobeit © Duval Mc

C'est dans l'album sorti cette année-là qu'on trouve la dénonciation du nouvel ordre mondial.

Malheureusement, Keny Arkana ne tourne pas de clip pour illustrer cette chanson, ce qui laisse le champ libre à nombre d'allumés, qui vont illustrer ses paroles à grand renfort d'images d'illuminatis...

La rappeuse met pourtant clairement en cause les multinationales, et non je ne sais quelle secte obscure, mystérieusement ressuscitée de son XVIII ème siècle natal, pour tirer les ficelles d'un monde de marionnettes.

Voici le seul clip honnête que j'ai pu trouver sur youtube:

Keny Arkana - Ordre mondial (iN) © DjaHiNe

Sur le même album, on trouve Cinquième Soleil:

keny arkana cinquième soleil parole + photos © telush

Au printemps 2011, sort le clip V pour Vérités, auquel j'ai consacré un billet particulier:

Keny Arkana - V pour Vérités (Clip Officiel) © Keny Arkana

Ensuite, plus de nouvelles, jusqu'au printemps 2016.

Où était-elle donc passée ?

"Après la tournée pour mon dernier album, je suis partie au Chiapas.

Il y a 20 ans, les indigènes de cette région hyper pauvre du sud de Mexique ont repris possession de leur terre, avec l’aide du mouvement zapatiste.

Depuis ils vivent en autonomie, dans une forme d’organisation politique assez horizontale.

Je ne devais rester que quelques semaines, mais au final, j’y ai vécu un an.

Quand je suis arrivée, les zapatistes venaient de lancer un projet d’école populaire, les Escuelitas.

Leur but est d’apprendre aux non-indigènes ce que sont les traditions ancestrales du Chiapas.

Chaque élève est placé dans une famille zapatiste, qui ne parle pas espagnol.

L’idée est que tu vives la vie indigène, la vie maya.

Sur place, il y avait beaucoup de Mexicains de Mexico, la capitale.

Je crois que j’étais la seule européenne.

Le but c’est que tu te fondes dans la communauté.

Donc, j’étais dans ma famille, j’aidais pour les tâches ménagères, je faisais des tortillas tout en suivant un enseignement politique poussé.

C’est vraiment hallucinant leur truc !

Les zapatistes ont créé une véritable organisation politique avec un conseil de surveillance, des régions, des communes qui regroupent plein de villages assez isolés.

Moi, ma communauté, elle était en pleine nature.

A douze heures de camionettas de la première ville avec des routes goudronnées."

(Entretien accordé à streetpress, le 17.06.2016)

De retour en France, Keny Arkana va traîner à Nuit debout, sur la ZAD de Notre-Dame des Landes...Et retourne, bien évidemment, à Marseille.

En résumé: une "fille du vent" qui "a osé":

Keny Arkana - Fille Du Vent (Clip Officiel) © Keny Arkana

"J'ai voulu comprendre qui avait décrété qu'ce monde pourri serait ainsi Qu'on ne pourrait jamais rien y changer sans s'faire fracasser par ceux qui portaient l'insigne."

Keny Arkana - J'ai Osé (Clip Officiel) © Keny Arkana

Elle tient, notamment dans un entretien accordé à L'Humanité,  en juin 2016, un discours d'ouverture, de tolérance, bien loin de tous les replis "identitaires" ou communautaristes:

On a tous à apprendre de l’autre. Nous sommes une même humanité et on vit tous sur une seule et même planète. Certes, les frontières nous divisent, mais toutes ces cultures, ces religions, ce sont des richesses. Heureusement que nous ne sommes pas des petits robots identiques les uns aux autres. On a tous nos singularités, nos différences. Je pense que c’est le moment de creuser en nous et de faire jaillir l’humain. Faut-il que l’on soit devenus aveugles et sourds pour ne pas se rendre compte que finalement on est les mêmes !

Mais elle n'est guère optimiste:

" Mon message, mon discours, touchent beaucoup plus à l’étranger. En France la jeunesse est endormie. Elle n’aspire qu’à être chef d’entreprise. En Grèce, au Danemark ou au Mexique, elle a des rêves."

(Entretien accordé à Streetpress, déjà cité plus haut).

 Le dernier clip réalisé par Keny Arkana, Madame la Marquise, n'est pas sans rappeler Les Glycines, de Béatrice Tekielski, dite Mama Béa.

Mais Mama Béa, c'est une autre histoire, sur laquelle je reviendrai sans doute un jour...

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Keny Arkana - Madame La Marquise (Clip Officiel) © Keny Arkana

 

les glycines - Mama Bea Tekielski

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