Débats, désaccords et réflexions autour de «La caste»

Mon ouvrage «La caste» suscite débats et controverses. On trouvera ici les vifs désaccords de Pierre-Yves Collombat, sénateur du Var et rapporteur de la commission d'enquête sur les mutations de la Haute fonction publique ; et les remarques ou suggestions d’Olivier Saby, auteur en 2012, de Promotion Ubu roi, dans lequel il apportait son témoignage sur l’enseignement, vu de l’intérieur, à l’ENA.

Mon souhait, en écrivant La caste (Editions La découverte), était d’alimenter un débat sur l’opération de sécession conduite par la haute fonction publique au profit de ses propres intérêts, et ceux de la finance ; et sur les voies et moyens pour contenir ses dérives et œuvrer à une refondation démocratique. Aussi suis-je satisfait de constater que ce débat prend de l’ampleur. Même s’il peut être vif, l’échange est précieux car il est mené par des personnes qui, même si elles ne partagent pas le même point de vue, ont à cœur de mettre au centre de la controverse publique une question d’une grande importance : la République a-t-elle une haute fonction publique qui corresponde à ses valeurs ? Et si ce n’est pas le cas, comment y remédier ?

C’est la raison pour laquelle je suis heureux de publier sur ce blogs, pour enrichir ce débat, le point de vue de deux nouvelles personnalités dont l’expertise ou le témoignage sont très importants sur ces sujets. A titre de rappel, j’ai déjà publié récemment le point de vue que m’avait fait parvenir Anicet Le Pors, l’ancien ministre communiste de la fonction publique, à l’époque du premier septennat de François Mitterrand (ce point de vue peut être consulté ici)

Le premier de ces deux nouveaux points de vue est celui de Pierre-Yves Collombat, sénateur (Groupe communiste, républicain, citoyen et écologiste) du Var (Provence-Alpes-Côte d'Azur) et rapporteur de la commission d'enquête sur les mutations de la haute fonction publique et leurs conséquences sur le fonctionnement des institutions de la République. Comme j’avais présenté les travaux de cette commission d’enquête dans un billet de blog récent (il est consultable ici), en soulignant que les propositions formulées n’étaient pas assez énergiques à mon goût, Pierre-Yves Collombat me répond avec verve. La vivacité du ton – du sien, comme sans doute du mien- ne change rien au fait – c’est du moins mon sentiment- que nous tirons tous les deux dans le même sens.

Avec Pierre-Yves Collombat ainsi qu’avec Dominique Plihon, qui est porte-parole d’Attac, je dois d’ailleurs avoir un débat à Paris, le mercredi 14 novembre, au « Lieu-Dit », animé par Dominique Sicot, rédactrice en chef adjointe à l’Humanité Dimanche. Débat qui sera ouvert au public dans la limite des places disponibles et donc tous les détails seront donnés dans les prochains jours sur Mediapart.

Le second point de vue est celui d’Olivier Saby, qui est l’auteur d’un essai remarqué, publié en 2012, Promotion Ubu roi (Flammarion), dans lequel il racontait avec drôlerie et consternation les 27 mois qu’il avait passés sur les bancs de l’ENA. Nous avons échangé ensemble, et on trouvera ci-dessous l’un des courriels qu’Olivier Saby m’a adressés.

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                             Pierre-Yves Collombat : Plaidoirie en réponse au procureur Mauduit

 « Dénoncer, ce n’est pas comprendre. »

  Pierre Legendre (« Vues éparses »)

 

Monsieur Mauduit,

Votre « plaidoyer pour la suppression de l’ENA et l’Inspection des finances » (Médiapart 13/10/2018) est un réquisitoire injuste envers la commission d’enquête du Sénat à laquelle vous avez bien voulu participer. Pour être en retrait sur ce qu’aurait souhaité une minorité de la commission, ses préconisations ne sont pas aussi « microscopiques » que vous le dites. Ne doutez pas que nombre d’entre elles - publicité des rémunérations du secteur public avec intégration des primes ; limitation du nombre de mises en disponibilité pour convenance personnelle ; contrôle par le chef de corps ou le directeur de l’administration d’origine, sous sa responsabilité, du respect des réserves de la commission de déontologie ; fusion de l’Inspection des finances et du contrôle général économique et financier ; affectation des énarques sortants selon les besoins de l’administration et plus en fonction des quotas attribués aux grands corps, etc.- seront plutôt urticantes pour la peau sensible de l’oligarchie administrative. Rien à voir, en tous cas avec les productions institutionnelles habituelles consacrées à la déontologie administrative.

Puisque vous avez donné le ton, à mon tour de tirer sur le pianiste.

Vous trouvez le rapport publié sous ma seule responsabilité – procédure inhabituelle qui m’a permis de publier ce que j’avais à dire - « louvoyant », signe manifeste de mon absence de conscience de la gravité de la situation.

collom
Compliment pour compliment, je trouve moi vos positions simplistes – la situation actuelle résulterait d’une sorte de coup d’état de la caste et de la faiblesse de la classe politique, que de simples mesures administratives (suppression de l’ENA et de l’Inspection des finances), prises par on ne sait qui, permettraient de redresser- parce qu’ignorant les conséquences de la « Grande transformation » libérale des quarante dernières années sur le fonctionnement d’un état certes politiquement fort mais ayant abandonné l’essentiel de ses moyens d’agir aux intérêts privés (aux marchés) et à Bruxelles. Des positions faisant par ailleurs, l’économie d’une analyse précise de mode de sélection de l’oligarchie administrative au cœur du pouvoir, nous sommes bien d’accord là-dessus. L’économie de celle des rôles respectifs de l’ENA, des grands corps, des réseaux relationnels, du pouvoir politique dans cette sélection. Que près de 80% des énarques se consacrent aux tâches pour lesquelles ils ont été recrutés et non aux joies du « revolving door», donne quand même à réfléchir.

Pour faire simple, je dirai que tout à votre croisade anti ENA, vous faîtes l’impasse sur deux faits essentiels :

1- Il n’y a pas « Une » haute administration, mais deux, l’une plus haute que l’autre, exerçant des pouvoirs politiques et administratifs, pratiquant les « portes tournantes » vers le privé. Juridiquement cette « caste » minoritaire ne se distingue en rien du reste de la haute fonction publique, très largement majoritaire.

La distinction tient aux parcours et à ce qui en est résulté : nature des postes et des fonctions occupés, degré de proximité des pouvoirs politiques et/ou économiques et financiers, ampleur et qualité des réseaux d’influence. C’est cette capacité mimétique qui permet à la caste de ne pas apparaître en tant qu’oligarchie. Paradoxalement, plus on accumule les exemples d’oligarques moins on cerne les contours de l’oligarchie et la nature exacte de ses pouvoirs.

Le noyau dur de cette oligarchie administrative procède d’une sélection en deux temps avec deux variantes : les grandes écoles, surtout l’ENA mais pas seulement et ensuite les grands corps (Conseil d’Etat, cour des comptes, Inspection des finances particulièrement) par intégration directe (la fameuse « botte ») ou en suivant la voie politique (« tour extérieur ») généralement après passage en cabinets ministériels ou présidentiels.

Supprimer l’ENA, non seulement ne tarirait pas les réseaux de sélection mais aboutirait plus probablement à multiplier les business- schools publiques-privées à la grande satisfaction des libéraux. Notre Université, dans l’état où des années de restriction l’ont mise, serait bien incapable avant longtemps de leur résister.  

Ce serait aussi priver les réformateurs qu’un renversement de conjoncture susciterait, du soutien de l’essentiel d’une haute administration non pantouflarde, restée foncièrement républicaine et qui souffre de la discrimination dont elle et victime et du mépris de la « caste ».

2- L’oligarchie administrative n’a pas pris le pouvoir, le pouvoir politique démocratiquement élu, le lui a donné. Il conviendrait de méditer ce fait.

Le pouvoir « collusif » qui règne en France, en effet, n’est pas le simple résultat de la volonté de puissance, du corporatisme élitaire des grands corps, même si le rôle de ceux-ci fut et reste essentiel ; c’est d’abord le résultat d’un double mouvement de fond : la concentration du pouvoir politique à l’Elysée et la transformation du système politique, économique, administratif français sous l’effet de la conversion des responsables politiques, administratifs, des relais médiatiques et d’une partie de plus en plus grande des juristes à la version allemande financiarisée du néolibéralisme, un néolibéralisme qui trouva dans la construction européenne sa légitimité et son bras armé.

Au premier on doit l’importance, effectivement atypique, du rôle de l’oligarchie administrative dans l’exercice du pouvoir politique et économique, au second la composante libérale du système. Un système tout à fait particulier, une chimère au sens propre alliant la carpe étatique au lapin libéral, pour un résultat incertain. C’est l’oligarchie administrative qui fait tenir ensemble les deux parties de la chimère.

Au terme de quarante ans de profondes transformations, le pouvoir politique aura abandonné aux banques commerciales la maîtrise de sa monnaie scripturale et donc toute capacité de financer l’économie par ce moyen, abandonné à la BCE son pouvoir de battre monnaie et la maîtrise de sa politique de change, transféré aux marchés le financement de la dette publique, soumis sa politique budgétaire et industrielle aux censeurs de Bruxelles, privatisé banques, grandes entreprises publiques et progressivement les services publics, organisé l’Etat minimum par des coupes sombres budgétaires et des réformes administratives à répétition.

D’où le défi auquel s’est trouvé confronté un pouvoir politique qui se voulait fort : comment gouverner quand on s’est volontairement placé sous la tutelle des marchés et l’Europe, réduit substantiellement ses capacités d’expertise et ses moyens d’action directs ?

La réponse sera, en s’appuyant de moins en moins sur la légitimité des urnes qui de scrutin en scrutin donnent des résultats de plus en plus hasardeux et de plus en plus sur le monde des affaires et de la finance que l’évolution a rendu incontournable. Autrement dit, en allant jusqu’au bout de la logique du nouvel ordre libéral, et donc fatalement, en accentuant ses effets économiques et politiques pervers.

D’où le transfert au privé des missions que l’Etat s’est rendu incapable de remplir lui-même. Ainsi verra le jour un système de répartition et d’exercice des pouvoirs, forcément collusif, fonctionnant plus à l’influence qu’à l’injonction. Un système, tout à fait original que sa complexité met à l’abri de tout contrôle du souverain populaire.

C’est ce système tout à fait original dont, m’appuyant sur les travaux de chercheurs qui mériteraient d’être mieux connus, j’ai tenté l’esquisse dans mon rapport : « L’oligarchie administrative dans la République : De quoi le pantouflage est-il le nom ? ». L’avez-vous lu ?

Sa conclusion est que les allers-retours entre public et privé ne sont pas un effet pervers du système collusif en place mais nécessaires à son bon fonctionnement ; indispensables à l’Etat dont ils permettent d’entretenir voire d’étendre l’influence, utiles aux entreprises et intermédiaires divers auxquels ils ouvrent des portes publiques ainsi que des clefs d’interprétation du fonctionnement de l’Etat et de son administration.

Ces effets mortifères ne pourront disparaître qu’avec le système, ce qui suppose, comme dit excellement Anicet Le Pors dans la lettre que vous avez eu la bonne idée de publier, que trois conditions soient réunies : « un certain consensus pour rejeter l’existant, un minimum de consensus sur le régime souhaité, un évènement dramatique et sanglant »

Qu’aucune de ces conditions ne soit encore remplie ne signifie effectivement pas, comme dit encore Anicet Le Pors, qu’il ne faille s’en préoccuper.

J’ai la faiblesse de penser qu’il faut d’abord mieux comprendre comment le système fonctionne. Et on est encore loin de compte.

 

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                                           Olivier Saby : Ubu juge La caste

Cher monsieur,

J'ai apprécié le travail que vous avez mené dans le cadre de l'écriture de La caste.

Il me semble en effet important que ne cesse le débat sur la façon dont sont organisés 
les pouvoirs et le rôle de chaque corps en France afin d'en améliorer le fonctionnement.



En tant que citoyen, je partage, tout d'abord, avec vous le constat (p 134) 
que la démocratie est en crise et que les penchants de ceux que vous appelez, 
ainsi que le veut l'usage, les haut-fonctionnaires ne résolvent pas cette situation.


Malheureusement, ils ne sont pas les seuls, j'y reviendrai.
A ce titre, il me semble d'ailleurs un peu dommageable d'utiliser ce terme qui donne l'impression
 qu'il existerait une strate de fonction publique qui répondrait à d'autres règles que celles qui s'appliquent à tous les agents publics.


Dans mon témoignage Promotion Ubu Roi, je cite Christian Vigouroux, que vous mentionnez par ailleurs,
 qui indique qu'il n'y a pas de haut fonctionnaire mais des fonctionnaires avec des responsabilités plus ou mois importantes suivant notamment leur moment de carrière. Cela me semble bien plus opérant pour dresser le constat d'une dérive de certains 
et réfléchir dès lors au rôle et à la responsabilité de chacun et les évolutions à mener.



ubu
En tant qu'ancien élève de l'ENA, je ne peux que confirmer votre impression (p 146 ou encore p168)
que certains d'entre nous alimentent parfois l'idée que la démocratie ferait perdre du temps,
 voire serait risquée ou dangereuse, alors qu'existeraient des solutions techniques, lire « ni de droite ni de gauche ».
Dans mon ouvrage, je relate cette discussion avec une jeune élève de l'ENA qui m'indique, un jour, 
sans sourciller : « Si seulement, le vote pouvait être réservé aux diplômés des grandes écoles... ».


Fort heureusement, tous les anciens élèves ne font pas ce type de raccourci - et fort malheureusement, 
il n'y a pas que dans les rangs de l'ENA, loin s'en faut, que circule cette rhétorique destructrice du bon sens technique gestionnaire.
Et il est, je crois, toujours important de rappeler, afin que chacun puisse se positionner utilement, que tout ce qui est apolitique est de droite.

En tant qu'agent public, je suis au regret de constater, au gré de mes échanges, ce que vous décrivez (p 27) 
comme une intériorisation par certains d'une légitimité plus grande du privé sur la fonction publique.
 Le pouvoir de convaincre (soft power) du privé est d'autant plus important 
que la critique systématique et malhonnête par tous de la fonction publique (représentants politiques, citoyens, médias),
 qui en sert certains, peut ronger peu à peu ceux qui s'y investissent.


Permettez-moi pour l'illustrer de vous citer une anecdote personnelle. Alors que je postulais il y a quelque temps pour un poste au sein d'une administration, 
le recruteur (fonctionnaire ayant alors d'importantes responsabilités) me pose très rapidement 
lors de l'entretien d'embauche la question qui lui brulait les lèvres : 
« Si jamais nous vous recrutons, risquez-vous une nouvelle fois, monsieur, de manquer à votre devoir de loyauté à l'égard de l'administration ? »

Je ne comprenais pas son interrogation. Ou plutôt je la comprenais trop. 
Pour ce « petit homme à haute responsabilité », le fait d'avoir écrit un témoignage sur l'intérieur de l'ENA pour interroger la fabrication des élites françaises était un manque de loyauté.
 Peu importe le propos (il ne l'avait d'ailleurs pas lu), peu importe le fait que je me sois toujours appliqué à faire au mieux mon travail, j'étais à ses yeux un agent public déloyal.


M'étonnant de cette question, je lui fis reconnaître que si mon CV avait mentionné un aller-retour dans le privé 
- au hasard dans une banque d'affaires, sa question aurait été totalement différente.
Il m'aurait alors, d'un ton entendu interrogé avec précaution : « Si jamais nous vous recrutons, ne risquez-vous pas monsieur, 
de vous embêter au sein de notre service après la prestigieuse expérience que vous avez vécue dans le privé ? ».


Ces points d'accord identifiés, permettez-moi de vous proposer quatre pistes pour approfondir la réflexion.

** Tout d'abord, je crois important, pour pouvoir au mieux appréhender la situation, de bien indiquer que la politisation de la fonction publique que vous décrivez (p 128) est, 
et c'est encore plus grave, une politisation au mieux non assumée, au pire insu.
Nous nous proclamons « techniciens », sans distinguer ce qui relève effectivement de l'expertise et ce qui dépasse celle-ci.


Ce positionnement est pratique puisqu'il permet de justifier l'injustifiable lorsque l'on sort de sa mission au sein de l'administration : 
par exemple, entrer dans un cabinet de gauche lorsque l'on est de droite et inversement.


Or, cette idée délétère est communément partagée car elle est véhiculée avant même la sélection i.e. pour entrer dans ces corps, il faut, a minima, feindre de l'adopter.
J'étais moi-même élève en année de préparation aux concours administratifs à Sciences-Po l'année durant laquelle la commission Attali (dont vous parlez p 103) rendit son rapport.
Tous les intervenants, sans exception, nous expliquaient (à juste titre dans le système actuel) que nous devions citer dans nos copies
les conclusions de la commission comme des réformes à adopter au plus vite si nous souhaitions réussir le concours.


Eux-mêmes issus des mêmes parcours soulignaient que les correcteurs, issus eux aussi des mêmes parcours, seraient sensibles à ces propositions, avec lesquelles ils étaient d'accord si ce n'étaient eux qui les avaient d'ailleurs soufflées initialement au politique. D'un point de vue plus bourdieusien, ils liraient ces passages comme un signal de notre appartenance à la communauté.


En d'autres termes, essayer de rentrer à l'ENA cette année-là en critiquant la commission Attali était impossible.
 J'ajoute que, depuis la sortie de mon livre, je n'ai plus été accepté, nonobstant mes offres de service, pour préparer les étudiants comme ce fut le cas auparavant au sein de la prepENA,
sans que je ne sache si la gêne venait de la direction ou... des candidats dont certains s'étaient plaints d'être préparés par un intervenant que l'ENA ne considérait pas comme un ancien méritant.


Tout se passe donc dans ce microcosme dominant comme si tout n'était que de la « bonne gestion » et non des choix politiques. Je me rappelle d'ailleurs d'une phrase de l'intervenant en cours d'économie : « Lorsque l'on constate le nombre de points de PIB consacrés par la France à son système de santé par rapport au Royaume-Uni, il est légitime de se demander si le coût vaut les quelques mois supplémentaires d'espérance de vie que nous connaissons dans le pays. »

La légitimité à ce stade est politique, pas administrative - et le propos me semble totalement inapproprié dans le cadre de la préparation des concours administratifs.
C'est là l'aspect le plus détestable de cette politisation que vous évoquez : elle cache - au mieux, méconnait - au pire, son nom par absence totale de compréhension de ce qu'est la politique, ce qu'est la fonction publique, ce que sont les rôles de chacun et les choix à opérer collectivement et individuellement.

** Or, cela me semble antinomique avec l'idée que me semble véhiculer votre enquête d'une stratégie clanique (je crois comprendre que c'est ce que veut dire votre titre).
Ce que vous décrivez correspond en effet plus, à mon sens, à une absence de structuration intellectuelle et politique, à relier au vide global de la pensée aujourd'hui.

La fonction publique, dans toutes ses composantes, n'a en effet pas échappé à la colonisation néolibérale générale des esprits.
 Ainsi, si vous voyez juste lorsque vous mentionnez (notamment p 22) que la raréfaction des postes dans les entreprises publiques - suite aux privatisations
a supprimé des options de carrière aux fonctionnaires, cela oblige-t-il à chercher l'accomplissement personnel dans la recherche d'argent et de prestige social ?


Les élèves issus du concours externe, dont la plupart n'a jamais travaillé, se trouve propulsés à des postes à plutôt haute responsabilité,
mais à rémunération moindre que leurs camarades de SciencesPo, HEC, Polytechnique... et pour des postes totalement inconnus du grand public.

Lancer dans un dîner lambda : « Je travaille chez Google » ou « Je gagne un bonus à six chiffres comme trader dans une banque » provoquera aujourd'hui plus d'enthousiasme 
que « Je suis adjoint au chef de bureau XXX au ministère YYY » ou même « Je suis à l'inspection générale des finances » puisque c'est l'un des corps que vous avez particulièrement étudié. 


Certes, cette remarque dépend du milieu dans lequel le dîner prend place mais si vous ajoutez à ce constat que la plupart des anciens élèves de l'ENA
sont d'anciens premiers de la classe, ayant passé beaucoup plus de temps à ficher des livres qu'à développer des passions parallèles, vous obtenez finalement, 
une fois le concours obtenu, des vies assez banales pour des profils ayant cru qu'ils allaient façonner le monde - puisque seuls sont mis en exergue, ainsi que vous le faîtes dans La caste,
 les anciens présidents de la Républiques ou anciens partis dans le privé et devenus millionnaires.


Plus nombreux sont les fonctionnaires voués à l'anonymat des ministères, des tribunaux et autres lieux de l'administration qui sont des non-lieux en terme de prestige médiatique ou social.


Un des personnages que vous citez dans les cas de pantouflage m'a expliqué ainsi son mouvement : « Tu sais, depuis 25 ans que je me bats avec des parapheurs

pendant que mes copains qui ne sont pas énarques font assez d'argent pour s'acheter des maisons avec piscine sur la côte d'azur, je suis fatigué.
Et le meilleur conseil que je pourrai donner à un jeune énarque comme toi, c'est de partir en courant loin de cette vie de désillusion.
 »


Tout est bien résumé ici : l'espoir initial déçu de changer le monde ; le fait d'être « gagne petit » dans une société qui valorise la paie finale ; les politiques qui décident
 des nominations ici et là sur des critères autres que le mérite et le travail... alors quand un membre de la communauté part "faire de l'argent" (une expression que j'ai entendue et qui fait écho 
à votre anecdote de la p 77), les petits fours dont vous parlez p 45 viennent fêter sa libération que la communauté ne peut qu'envier selon les codes dominants.

Il faut lire la thèse de Mme Harlé, qui en 2009 a remporté le prix de thèse du Sénat et qui s'intitule : Le coût et le goût de l'exercice du pouvoir politique

- sociologie clinique des cabinets ministériels
(Université Paris Diderot - Paris VIII) pour comprendre qu'il y a plus de détresse et de misère chez ces gens de pouvoir
 qu'une véritable stratégie de conquête qu'ils seraient bien peu à même de réussir s'ils essayaient vraiment...


** Il me semble dès lors que votre propos aurait, a minima, mérité une ouverture, pour indiquer que le problème est bien plus global,
sauf à faire porter à la fonction publique et aux membres des corps administratifs que vous décrivez, un rôle par trop important au regard de celui qu'il tienne.


La fonction publique est finalement le reflet de la société qu'elle sert.
Il est possible de regretter, comme Marc Bloch, qu'elle soit si faillible alors qu'elle prétend guider mais je crois, sincèrement, qu'il est plus utile d'en faire un constat sans emphase pour ne pas alimenter la dérive.


Ainsi que je l'explique dans mon témoignage, lorsque vous terminez l'ENA, si vous êtes classés pour sortir dans l'un des grands corps, Alain Minc ou Jacques Attali - en personne - vous recevront en vous expliquant que si vous rejoignez ces corps, ils vous aideront et que vous pourrez diriger une entreprise du CAC 40 dans une quinzaine d'années.


Ceci est pourtant statistiquement faux mais il est possible de comprendre ce qui se passe dans la tête d'un étudiant de 24 ans reçu par ces hommes dans l'opéra de Paris privatisé pour l'occasion. Or, l'aura de Jacques Attali ou d'Alain Minc n'existent que par le traitement médiatique sirupeux qui leur est accordé depuis des décennies - et vous ne pouvez pas blâmer la fonction publique pour cela : il n'y sont plus de longue date.

Que n'avez-vous trouvé les autres anciens membres de l'inspection ou d'autres corps, défendant chevilles au corps les valeurs du service public
et n'ayant pas cherché à en partir pour faire du conseil lucratif aux politiques comme lui ?


Vous citez Constance Rivière, mais sans expliciter son parcours alors pourtant qu'il est exemplaire :
les fonctionnaires, quels que soient leur niveau de responsabilité, sont nombreux à s'engager ici et là ; à préférer le bien public à la captation de la caste ;
à s'élever contre la pensée unique ou ses dérives.

Mais ce ne sont pas eux que l'on met en avant... et le rôle des journalistes (ainsi que vous l'évoquez pages 89-91) est primordial.
Combien de fois a-t-on vu Alexandre Bompard ou Mathieu Pigasse en une de magazines ? Quelle est la valeur ajoutée pour la collectivité de ces mythes fabriqués ?
Qui sont ces soi-disant multiples fonctionnaires que vous avez rencontrés (p 195) et qui résistent mais refusent d'être cités ? Que pensent-ils risquer, confortablement installés derrière leur pleutrerie, tandis que le pays voit monter la souffrance sociale et l'extrême droite ?


Sans relativiser le rôle de la fonction publique, la caste que vous décrivez est commune à tous les producteurs de symboles, gardiens du temple.
Il est possible d'en citer beaucoup parmi ceux que vous nommez, en reprenant à votre compte l'expression, les copains et les coquins
mais pas seulement dans la fonction publique : 
dans les médias, dans les entreprises - et même celles dites de l'économie sociale et solidaire, parmi les représentants politiques, les « artistes »...


Nous portons tous, membres de ce groupe, une réelle responsabilité face au manque d'exigence intellectuelle, professionnelle, d'intégrité et de probité dans nos travaux.

N'aurait-il pas été intéressant (mais peut-être l'avez-vous fait avant de les écarter pour une raison que j'ignore), sur le sujet qui nous intéresse, 
de parler du travail d'universitaires qui - bien souvent isolés et dotés de fonds très insuffisants, essaient d'éclairer la réflexion ?
 Je pense par exemple à Sylvain Laurens ou Liora Israel de l'EHESS - plutôt, permettez-moi cette remarque mais cette coquetterie m'a agacé puisque j'ai de l'estime pour votre travail, de réserver 5% des ouvrages mentionnés à ceux de Laurent Mauduit ?

Je me permets, d'ailleurs, de vous faire remarquer au passage une erreur dans votre bibliographie, comme vous l'indiquez dans le corps de votre livre, JP Chevènement
et ses deux camarades ne sont pas les auteurs de l'ouvrage de 1967
 que vous leur attribuez finalement à tort... Il s'agit bien d'un ouvrage anonyme ainsi que vous l'avez initialement souligné. Attribuer des écrits à des auteurs qui ont décidé de se cacher plutôt que de porter leur engagement, 
c'est faire insulte à tous ceux qui portent des combats et en paient les conséquences.
Ce sont de ceux là que l'on doit parler si l'on veut que le système puisse s'améliorer et qu'ils puissent des parcours inspirer.


** Enfin, je ne crois pas, mais peut-être ne suis-je pas ou plus impartial, que la suppression de l'ENA résoudra le problème. Je ne suis pas sûr que créer des filières universitaires spécifiques améliorerait les choses. Ce serpent de mer est une fausse bonne idée : la constitution de réseaux lorsqu'elle est contrôlée et bien utilisée permet de fluidifier le travail au sein de l'administration.

L'objectif initial que vous relatez p 161 doit être préservé : la formation des fonctionnaires est un « devoir de l'Etat ». Plusieurs mesures pourraient permettre d'y arriver:
- la fusion des écoles de la fonction publique (ENA, INET, EHESP) avec un tronc commun relatif aux exigences déontologiques et des spécialisations suivant les parcours envisagés (qui permettraient en sus de renforcer la mobilité) ;
- la suppression du concours externe (dont je suis issu) pour ne garder que la voie interne (qui est l'école de guerre mentionnée par François Bayrou dans l'entretien que vous avez eu avec lui) et le 3e concours (descendant toujours en vigueur de la 3e voie que vous mentionnez p 193) ;
- la fin de l'accès aux dits grands corps à la sortie de l'ENA mais seulement au bout de 10 ans de service pour les plus méritants.

Voici ce que m'a inspiré la lecture de votre ouvrage.

Soyez assuré, Laurent Mauduit, que dans la limite stricte de ce que mon statut m'impose,
je serais toujours à vos côtés pour participer à la réflexion autour des enjeux du service public, de la fonction publique et de la formation des agents publics
car je crois que cela fait partie de nos missions d'honnêtes hommes et femmes, citoyens et, pour ma part, en sus, d'ancien élève de l'Ecole nationale d'administration.

Bien à vous,

Olivier Saby

 

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