À la suite de la mise en ligne le 31 janvier par Mediapart d’une enquête écrite par moi, sous le titre La face cachée de « Marianne », le directeur de la rédaction du magazine, Renaud Dély, a pris la plume pour écrire un billet véhément, intitulé La face crachée de Mediapart, dans lequel il prend vivement à partie notre journal. Mais, problème, dans cette charge, il n’évoque aucune des informations rapportées par mon récit, que, par conséquent, il ne dément pas.

Pour être honnête, la violence de cette charge m’a surpris. Car, transfuge de L’Obs, Renaud Dély n’a pris ses fonctions de directeur de la rédaction de Marianne qu’à la fin du printemps dernier (lire Purge à L’Obs, reprise en main à Marianne), il avait donc la possibilité de prendre ses distances avec certaines des irrégularités évoquées dans cette enquête, qui sont intervenues pour certaines d’entre elles avant même son arrivée, et donc de donner raison à la Société des rédacteurs de Marianne qui les a dénoncées et qui a mené un combat éthique courageux.

Or, dans son billet, ce n’est pas le choix que fait Renaud Dély. Tous les faits que j’évoque, qui ont fréquemment indigné la rédaction de Marianne au cours de l’année écoulée, il ne les mentionne même pas. Pas un seul ! De la première à la dernière ligne de son billet, il n’en fait pas une fois mention. En sous-titre de son billet, il me fait ainsi grief d’avoir écrit un article « truffé d'approximations et d'accusations infondées ». Mais il n’en donne aucun exemple.

Car si j’avais proféré des « approximations » ou des « accusations infondées » – cela peut tous nous arriver, un jour ou l’autre –, je me serais empressé de les corriger. Pour un journaliste de bonne foi, seuls les faits comptent. C’est la raison d’être du journalisme : révéler des faits, qui font réfléchir les citoyens. Mais dans la charge de Renaud Dély, les faits disparaissent ; ils ne comptent pas. En somme, le nouveau directeur de la rédaction de Marianne fait silence sur des manquements à l’éthique que ses collègues de la Société des rédacteurs de l’hebdomadaire ont été les premiers à dénoncer en interne, avant que mon enquête n’en fasse état.

Esquivant les faits, faisant comme s’ils n’avaient pas empoisonné les récents débats du comité d’entreprise de Marianne, le directeur de la rédaction du journal en est donc réduit à mener contre mon enquête une attaque en crabe. La férocité du ton en lieu et place de reproches précis et circonstanciés. Dès le sous-titre de l’article, j’apprends ainsi que je suis le « porte-flingue d’Edwy Plenel ». Que vient donc faire mon confrère, et président de Mediapart, dans cette galère, lequel Edwy Plenel n’a découvert mon enquête qu’au moment de sa mise en ligne ? Mystère !

Dans la tradition de la presse libre et indépendante que nous défendons à Mediapart – à laquelle beaucoup de confrères de Marianne, je le sais, adhèrent –, chaque journaliste est libre des enquêtes qu’il mène. En clair, nous avons un fonctionnement totalement à rebours de ce que suggèrent les milieux qui professent une détestation de la presse et de sa fonction démocratique. Ces milieux qui voient forcément en toute enquête de presse le résultat d’une machination, avec en arrière-fond un chef d’orchestre secret, avec ou sans moustache. Ces milieux que Jean-François Kahn, le fondateur de Marianne, stigmatisait à bon droit.

Puis vient la deuxième charge de Renaud Dély : au lieu de s’en prendre à Marianne, Mediapart ferait mieux de « balayer devant sa porte », dit-il. Et il ajoute : « En matière d'argent public, Marianne s'est toujours appliqué à respecter la légalité, ce qui n'est pas le cas de Mediapart qui s'est mis hors la loi en refusant de s'acquitter pendant plusieurs années du taux de TVA de 19,6 % alors dévolu à la presse en ligne. » Ce débat que soulève Renaud Dély – qui n’a plus grand-chose à voir avec mon enquête –, chacun sait que nous ne le fuyons pas. Depuis la création de Mediapart, en toute transparence, nous avons mené ce combat avec d’autres confrères, ceux d’Arrêt sur images ou d’Indigo Publications, et avec le syndicat professionnel que nous avons contribué à créer, le Syndicat de la presse indépéndante d'information en ligne (Spiil).

Il s'agit du respect de l’égalité fiscale garantie par la Déclaration des droits de l’homme, et donc pour l’égalité fiscale entre presse numérique et presse imprimée. Contestant toute fraude, nous avons donc, avec les mêmes confrères, engagé tous les recours nécessaires devant la justice administrative, pour faire constater l’illégitimité des redressements fiscaux qui nous frappent, et dont nul n’ignore l’origine : une vengeance après nos révélations sur l’affaire Cahuzac (lire à ce propos un billet de blog d’Edwy Plenel, faisant le point sur la bataille judiciaire : Mediapart et le fisc : la bataille judiciaire commence).

Il y a quelque chose d’un peu surprenant à voir le directeur d’un journal prendre à son compte de tels arguments. Pour une double raison : d’abord parce que si le site de Marianne profite, comme tout le reste de la presse, depuis le 1er février 2014, d’un taux de TVA de 2,1 % comme c’était le cas auparavant pour la seule presse papier, au lieu de 20 %, c’est précisément parce que Mediapart, Arrêt sur images, le Spiil et quelques autres ont mené avec énergie ce combat pour l’égalité face à l’impôt. Renaud Dély serait donc mieux avisé de nous remercier plutôt que de nous accabler.  Ensuite, précisément parce qu’il en va d’une question de principe démocratique : quand la loi retarde sur le droit, il importe que le droit finisse par l’emporter.

Et puis enfin, il y a la vilénie. En chute de son court billet, Renaud Dély lâche en effet ceci : « Il fut un temps où Mauduit, Plenel et François Bonnet, directeur de la rédaction de Mediapart, se montraient plus charitables à notre endroit. Entre 2008 et 2013, Marianne les a grassement rémunérés, bien au-dessus du tarif syndical, dans le cadre d'un accord qui contribua au lancement de Mediapart. Bardé de conseils éthiques, Laurent Mauduit a oublié de préciser ce détail dans son “enquête”. La pudeur, sans doute. » C’est, hélas pour notre confrère, une vilaine calomnie. En voici la démonstration car, pour notre part, nous n’avons pas peur des faits.

Numéro spécial de Marianne en partenariat avec Mediapart Numéro spécial de Marianne en partenariat avec Mediapart
De 2009 à 2013, soit sur cinq années, l’entreprise Mediapart – et non pas les trois cofondateurs dont Renaud Dély cite les noms – a noué des partenariats éditoriaux avec Marianne à la demande insistante de ses dirigeants de l’époque, Maurice Szafran et Laurent Neumann. C’est ainsi que, notamment, une chronique internationale fut assurée à un rythme hebdomadaire par mon collège François Bonnet, que des enquêtes furent parfois fournies à l’hebdomadaire et que des dossiers spéciaux furent réalisés collectivement par notre rédaction, le plus récent, qui sera aussi le dernier acte de ce partenariat, portant en mars 2013 sur l’effet de souffle de l’affaire Cahuzac (lire ici le billet d’Edwy Plenel qui en rend compte). Car rien de cela n’était évidemment caché ou secret : par exemple, en 2012, un numéro spécial de Marianne (couverture ci-contre) fait en partenariat avec Mediapart fut annoncé ici sur notre site.

Né, je le répète, des sollicitations confraternelles de la direction précédente de l’hebdomadaire, ce partenariat, conforme à l’esprit de tous les partenariats éditoriaux noués par Mediapart, n’a jamais servi à « rémunérer grassement » quiconque d’entre nous : il n’a bénéficié qu’à notre collectivité, puisque tout était facturé par Mediapart. Sur cinq ans, notre entreprise a ainsi touché un total 101 001 euros en rétribution des contenus fournis à Marianne, soit une moyenne de 20 000 euros par année. En regard de ces montants, il faudrait évidemment mettre les chiffres de vente des numéros concernés puisque ce partenariat n’était aucunement un cadeau fait à Mediapart mais, tout au contraire, l’intérêt bien compris des dirigeants de l’hebdomadaire, soucieux de profiter des enquêtes de notre journal en ligne afin d’augmenter leur diffusion. Ce partenariat a représenté au maximum 2% du chiffre d'affaires de Mediapart (en 2009), puis 0,8% (en 2010), 0,4% (en 2011et 2012) et, enfin, 0,2% (en 2013).

En somme, Renaud Dély ne répond en rien aux inquiétudes qui secouent sa propre rédaction. Quittant L’Obs, il avait applaudi le licenciement pour un motif notoirement politique de la directrice adjointe de la rédaction, Aude Lancelin. Maintenant à la tête de Marianne, il balaie d’un revers de main les interpellations des journalistes de sa nouvelle maison, auxquelles j’ai donné écho. C’est dommage pour la rédaction de Marianne qui aurait bien besoin, dans les temps incertains qu’elle traverse, d’un directeur qui soit solidaire d’elle et qui épouse ses combats éthiques. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Tous les commentaires

> "Ensuite, précisément parce qu’il en va d’une question de principe démocratique : quand la loi retarde sur le droit, il importe que le droit finisse par l’emporter."

Waow, c'est audacieux. Rigolant

Moi qui croyais que la loi est justement la source du droit...