L'honneur, sans médaille, de deux journalistes

De prime abord, on pourrait être tenté de ne pas s'arrêter à cette information microscopique. Deux journalistes françaises, Françoise Fressoz et Marie-Eve Malouines, respectivement chefs du service politique du Monde et de France-Info, ont refusé, lundi, la Légion d'honneur qui leur a été attribuée par le chef de l'Etat dans le cadre de la traditionnelle promotion du 1er janvier : la belle affaire !...

De prime abord, on pourrait être tenté de ne pas s'arrêter à cette information microscopique. Deux journalistes françaises, Françoise Fressoz et Marie-Eve Malouines, respectivement chefs du service politique du Monde et de France-Info, ont refusé, lundi, la Légion d'honneur qui leur a été attribuée par le chef de l'Etat dans le cadre de la traditionnelle promotion du 1er janvier : la belle affaire !...

 

En ces temps de déchaînements de la violence dans la bande de Gaza ou de crise historique du capitalisme, il y a sûrement dans l'actualité d'autres sujets plus dignes d'intérêt que celui-là. Beaucoup de médias n'ont donc accordé qu'une rapide attention au sujet. Une petite brève, ici ou là. Rien de très important, en quelque sorte...

 

Il faut pourtant l'admettre : dans l'évocation rapide de ces refus, il y a plus que cela. Sans doute y a-t-il aussi un peu de gêne. Car, en vérité, dans le petit monde de la presse, la liste est longue des journalistes qui ont accepté ces dernières années la fameuse décoration. C'est même devenu une habitude : dans chaque promotion, celle du 1er janvier comme celle du 14 Juillet, on découvre, sans que nul ne s'en émeuve, sans que cela ne fasse débat, un ou deux noms de journalistes. Isabelle Baillancourt (TF1), Patrick Buisson (LCI), Ruth Elkrief (BFM-TV), Elise Lucet (France 3), François Gault (Radio France), Christine Ockrent (à l'époque à France 3), Philippe Reinhard (journaliste politique, auteur de Bernard Tapie ou la Politique au culot (Editions France-Empire, 1991) et de Brice Hortefeux le mécano de Sarko (Le Cherche Midi, 2007), Régis Faucon (TF1), Yves Messarovitch (à l'époque au Figaro) : ce n'est là qu'un bref échantillon de quelques récents récipiendaires. Un bref échantillon qui ne prend pas en compte les autres décorations, tel le Mérite national, ou le Mérite agricole, très courus aussi dans les milieux de la presse ou du journalisme.

 

Oui, très courus : comme si le journalisme de gouvernement prenait insensiblement le pas sur le journalisme indépendant, au fur et à mesure de la prise de contrôle de la presse par des obligés du Palais. Dans le même mouvement, on a vu un nombre croissant de journalistes accepter de jouer les conseillers, intégrant hier la Commission des comptes de la nation, plus récemment la Commission Attali...

 

Le refus de la Légion d'honneur s'inscrit, certes, dans une histoire longue. Depuis que le 29 floréal an X (19 mai 1802), une loi portant création la Légion d'honneur a été promulguée par le Premier consul, Bonaparte, d'innombrables intellectuels, artistes ou écrivains, ont refusé, pour d'innombrables raisons, de recevoir la décoration. De Gérard de Nerval à George Sand ; de Littré à Courbet ; de Pierre et Marie Curie à Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir ; d'Albert Camus jusqu'à Jacques Prévert, de Georges Brassens à Léo Ferré - qui a brocardé «ce ruban malheureux et rouge comme la honte» : d'innombrables figures connues ont refusé la distinction. Chacun pour des motifs distincts. Parce qu'ils estimaient ne pas la mériter; parce qu'ils ne voulaient pas participer à une quelconque course aux honneurs; parce qu'ils considéraient que la Légion d'honneur s'inscrit dans la tradition du Consulat et de l'empire et pas dans celle d'une authentique démocratie...

 

Des refus, il y en a donc eu de nombreux. Jusqu'à celui, tout récent, détaillé par Edwy Plenel sur son blog, de la mathématicienne Michèle Audin, qui vient d'écrire une lettre ouverte à Nicolas Sarkozy, expliquant pourquoi elle n'acceptait pas cette décoration, en fidélité à son père, Maurice Audin, ce jeune et brillant mathématicien qui, militant du parti communiste algérien, engagé dans le combat anticolonialiste, fut arrêté, torturé et assassiné par l'armée, en juin 1957.

 

Mais dans la presse, ces dernières années, la Légion d'honneur a prospéré. Au point que l'on a parfois, ici ou là, oublié les solides évidences qu'ont rappelées mes deux consœurs Françoise Fressoz et Marie-Eve Malouines, pour expliquer leur geste. «De retour de congés, j'ai découvert avec étonnement que je figurais sur la liste de la promotion du 1er janvier de la Légion d'honneur. Contrairement à l'usage, je n'ai été informée de rien avant la publication de cette liste», a déclaré la première dans un communiqué à l'AFP, avant d'ajouter : «Rien, dans mon parcours professionnel, ne justifie pareille distinction. Je pense en outre que, pour exercer librement sa fonction, un journaliste politique doit rester à l'écart des honneurs. Pour ces raisons, je me vois dans l'obligation de refuser cette distinction.» «Je ne vois vraiment rien, dans mon parcours, qui puisse justifier une telle distinction, c'est pourquoi je me vois dans l'obligation de refuser cette prestigieuse décoration», a expliqué de son côté la seconde.

 

Réaction de bon sens : il n'est de bon journalisme, il n'est de journalisme honnête qu'indépendant de tous les pouvoirs. Loin de toute attache courtisane. Mais réaction rare, ou en tout cas peu fréquente dans le monde de la presse.

 

C'est Honoré de Balzac (1799-1850) qui, voilà bien longtemps, dans Grandeurs et misères des courtisanes, pointait le danger dont le journalisme doit perpétuellement se défier : «Quiconque a trempé dans le journalisme ou y trempe encore est dans la nécessité cruelle de saluer les hommes qu'il méprise, de sourire à son meilleur ennemi, de pactiser avec les plus fétides bassesses, de se salir les doigts en voulant payer ses agresseurs avec leur monnaie. On s'habitue à voir faire le mal ; on commence par l'approuver, on finit par le commettre. À la longue l'âme, sans cesse maculée par de honteuses et continuelles transactions, s'amoindrit, le ressort des pensées nobles se rouille, les gonds de la banalité s'usent et tournent d'eux-mêmes. Les Alcestes deviennent des Philintes, les caractères se détrempent, les talents s'abâtardissent, la foi dans les belles œuvres s‘envole. Tel qui voulait s'enorgueillir de ses pages se dépense en de tristes articles que sa conscience lui signale tôt ou tard comme autant de mauvaises actions. On était venu (...) pour être un grand écrivain, on se retrouve un impuissant folliculaire.»

 

Mais Balzac ajoutait aussi ce codicille : «Aussi ne saurait-on trop honorer les gens chez qui le caractère est à la hauteur du talent (...) qui savent marcher d'un pied sûr à travers les écueils de la vie littéraire.»

 

Or ces écueils-là, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, sont de plus en plus nombreux et menaçants pour la presse. C'est l'honneur de Françoise Fressoz et de Marie-Eve Malouines que de l'avoir rappelé. A leur façon - presque discrètement. Sans ostentation ni défi. En se gardant de toute leçon de morale. En rappelant, oui, cette élémentaire mais décisive ligne de conduite: «Pour exercer librement sa fonction, un journaliste politique doit rester à l'écart des honneurs.»

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.