Laurent Mauduit
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Billet de blog 6 juin 2012

« Le Monde » se compromet à Bilderberg

Le Monde va décidément de mal en pis. Après avoir eu la très contestable idée d’organiser pendant la campagne présidentielle un colloque commun avec Maurice Lévy, le président de l’Association française des entreprises privées, juste avant que n’éclate la controverse autour de ses stupéfiantes rémunérations (Lire Quand Le Monde renoue avec le Comité des forges), voilà que le journal se compromet – ou plus précisément son directeur, Erik Izraelewicz – en participant à la conférence de Bilderberg, de si fâcheuse réputation.

Laurent Mauduit
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Le Monde va décidément de mal en pis. Après avoir eu la très contestable idée d’organiser pendant la campagne présidentielle un colloque commun avec Maurice Lévy, le président de l’Association française des entreprises privées, juste avant que n’éclate la controverse autour de ses stupéfiantes rémunérations (Lire Quand Le Monde renoue avec le Comité des forges), voilà que le journal se compromet – ou plus précisément son directeur, Erik Izraelewicz – en participant à la conférence de Bilderberg, de si fâcheuse réputation.

Il ne s’agit évidemment pas de verser ici dans les théories complotistes qui ont, depuis leur création, en 1954, accompagné les séminaires de Bilderberg – comme elles ont accompagné les réunions d’un autre club du même genre, celui de la Tritalérale- et qui les ont parfois présenté comme une structure semi-secrète planétaire oeuvrant à une conspiration en vue d’instaurer un gouvernement mondial sous influence américaine.

La réalité est plus simple mais, pour autant, pas franchement rassurante. Comme le raconte sur son blog un abonné de Mediapart (le billet est ici), les conférences de Bilderberg –le nom est celui de l’hôtel où le groupe s’est réuni pour la première fois aux Pays-Bas- rassemblent chaque année à huis clos 130 à 140 personnalités du monde des affaires et de celui de la politique, en provenance pour l’essentiel d’Europe et des Etats-Unis. Depuis de longues années, ces rendez-vous suscitent de violentes controverses car les participants sont tenus de respecter une totale confidentialité sur les débats qui se mènent dans cette enceinte. C’est précisé à de nombreuses reprises sur le site Internet de Bilderberg : « Bilderberg is a small, flexible, informal and off-the-record international forum » (« Bilderberg est un petit forum flexible dont les échanges doivent rester confidentiels»).

C’est donc cela qui a alimenté d’innombrables fantasmes conspirationnistes, mais en vérité, la réalité la voici : le club de Bilderberg est un peu au plan planétaire ce qu’est le club le Siècle au plan français. Un lieu huppé où se côtoient, entre mondanité et connivence, les grands de ce monde et ceux qui le servent. Pour la France, le film Les nouveaux chiens de garde ( Lire Le procès bâclé des nouveaux chiens de garde) a levé un coin du voile sur ce type de cénacle, en montrant le ballet des limousines à l’entrée du Siècle, et l’arrivée de tout un petit monde balzacien digne de Splendeurs et courtisanes, composé de grands patrons, de hiérarques de la presse – tout un petit monde de connivence et d’arrogance.

Eh bien, Bilderberg, c’est le même type de club, en plus huppé encore et plus fermé. Et c’est un club, bien évidemment qui est idéologiquement très connoté, d’inspiration radicalement libérale. Co-auteur avec Christophe Dubois du livre Circus Politicus (Albin Michel), Christophe Deloire a longuement enquêté sur Bilderberg et en éclaire remarquablement le fonctionnement. Il s’en est expliqué récemment lors d’un « live » sur Mediapart (vidéo ci-dessous).

© Mediapart

Dans un entretien récent avec 20minutes.fr, Christophe Deloire expliquait ceci : « La présence régulière dans les cénacles a une influence politique, idéologique. Il s’agit notamment pour les laboratoires dans lesquels les esprits de nos dirigeants ont été sensibilisés à la mondialisation ultra-libérale, à l’ouverture la plus large possible des frontières commerciales». Plus loin, il ajoutait : «Dans les élites s’est propagée l’idée que la démocratie ne permet pas de traiter les questions de long terme et que les peuples sont dangereux». Et encore : « À notre avis, il est surtout important que les électeurs se réapproprient la démocratie. Et pour cela il faut être en mesure de contrôler les gens qui exercent le vrai pouvoir ».

On comprend donc ce qu’il y a de compromettant pour un journaliste à participer à ce genre de cénacle. Car dans le cas de Bilderberg, il n’y a pas, comme au Forum de Davos, le prétexte du reportage. Un journaliste ne peut prétendre qu’il pénètre dans cette enceinte pour en percer les secrets et informer ses lecteurs. Non ! C’est un club d’oligarques, où la presse n’est pas admise pour y faire son office. S’il y pénètre, le journaliste est donc un oligarque parmi d’autres. Entre gens du même monde.

Or - nous y voilà !-  c’est à ce rôle que vient de se prêter Erik Izraelewicz, le directeur du Monde en participant du 31 mai au 3 juin à la dernière session de Bilderberg, qui s’est tenue à Chantilly, dans l’Etat de Virginie aux Etats-Unis. C’est du moins ce que suggère le site Internet du club, qui donne la liste complète des invités : elle est ici. (J’ai bien sûr cherché à vérifier auprès du journaliste s’il avait effectivement participé au forum et s’il voulait me donner les raisons de sa participation. Mais je n’ai reçu aucune réponse).

Ainsi va donc désormais Le Monde. Rompant avec les principes d’indépendance qui ont longtemps guidé le quotidien – et avec les principes de distance avec les milieux d’argent-, son directeur a donc été bavarder à huis clos dans cette enceinte justement controversée, aux côtés de quelques patrons de multinationale, de hiérarques de la Commission européenne (le commissaire Joaquin Almunia notamment), le directeur général de l’Organisation mondiale du commerce Pascal Lamy ou encore des banquiers de premier rang, dont le patron de Goldman Sachs, Peter Sutherland.

Mais les lecteurs du Monde n’auront pas le loisir de s’en offusquer. Pour la bonne raison, qu’ils ne seront pas tenus informés de ce qui s’est passé dans cette enceinte. C’est la règle du jeu. Pas un mot, pas une ligne ! Ainsi va Le Monde dans des enceintes d’où sont bannis les citoyens, et interdit leur droit à l’information.

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