La reconnaissance faciale, nouvelle offensive sécuritaire massive

La reconnaissance faciale est la nouvelle étape de l'avancée des technologie de surveillance et de sécurité. Comme la vidéosurveillance, son succès réside dans l'alliance des discours politiques et du marketing des industriels. Son efficacité en matière de sécurité est douteuse, mais sa mise en œuvre repose les questions du fichage national de la population et de l'accès municipal à ces fichiers.

La reconnaissance faciale est à la mode en France. Une vague inédite d'articles de presse y est consacrée, qui correspond à une nouvelle offensive marketing des industriels de la sécurité, soutenue par certains élus (le plus connu étant Christian Estrosi, maire de Nice). Comme pour la vidéosurveillance sur laquelle elle s'appuie pour fonctionner, la vogue annoncée de la reconnaissance faciale repose sur l'alliance entre ce marketing, ces discours politiques, une bonne médiatisation (un bon "Plan Com") ainsi que la crédulité générale quant aux effets quasi-miraculeux des nouvelles technologies qui caractérise les imaginaires collectifs de notre modernité numérique. Il y a pourtant loin de la théorie à la pratique, et les enjeux pour la démocratie sont plus lourds que jamais.

Vidéosurveillance, drones, reconnaissance faciale... la panoplie des industries de sécurité

Couverture du livre "Vous êtes filmés" © Laurent Mucchielli Couverture du livre "Vous êtes filmés" © Laurent Mucchielli

Depuis l'élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République, en 2007, la France s'est lancée dans un vaste programme d'équipement des communes en vidéosurveillance, avec 10 ans de retard sur la Grande-Bretagne et au moment où celle dernière commençait du reste à émettre des doutes sur son efficacité dans la lutte contre le crime. L'évaluation scientifique indépendante publiée en 2018, à partir d'une série d'études de terrain dans des villes de toutes tailles et de toutes tendances politiques, confirme ces doutes. Ses principales conclusions sont les suivantes :

1) Enregistrer des images utilisables ensuite par les policiers ou les gendarmes dans leurs enquêtes a une efficacité réelle mais très limitée. La présence d’images utiles n’est avérée que dans 1 à 3% du total des enquêtes réalisées dans l’année sur la commune. On peut penser que « c’est toujours ça de pris » mais aussi savoir que c’est très peu et s’interroger sérieusement sur le rapport coût-avantage.

2) Chercher à sécuriser un lieu précis à l’aide de la vidéo (le parking d’une gare où ont lieu beaucoup de vols dans les voitures, ou bien un square où a lieu du deal de drogues) conduit bien à réduire le problème à cet endroit précis mais ne le fait pas disparaître, ça le déplace vers un autre endroit de la ville.

3) Employer des agents municipaux (policiers ou ASVP) pour regarder les écrans dans un Centre de supervision urbain (CSU) n'est pas très utile du point de vue de la lutte contre la délinquance. Cette « détection en direct » étant très faible, cela conduit en réalité à un détournement du système vers d’autres usages, le plus rentable étant la vidéoverbalisation. Une ville peut faire ce choix mais dans ce cas il faudrait avouer à la population que les caméras n'ont pas pour fonction essentielle de la protéger des vols ou des agressions mais d'accroître la répression des infractions routières commises par cette même population.

4) La construction d’un CSU et l’emploi d’agents municipaux coûtent très cher et réduisent les effectifs de police disponibles sur le terrain. Or, dans toutes les villes, les élus et les chefs de police disent regretter de ne pas pouvoir faire de la police de proximité faute d’effectifs. C’est une contradiction majeure.

5) Dire (comme le font quantité d'élus tous les jours) que la vidéosurveillance est importante pour nous protéger du terrorisme est une énorme bêtise ou bien un terrible mensonge. Nice, la grande ville la plus vidéosurveillée de France, en a fait la dramatique expérience le 14 juillet 2016. Dans un lieu particulièrement surveillé (la Promenade des Anglais, vitrine touristique de la ville), au nez et à la barbe des surveillants qui ne l'ont jamais vu, le terroriste a fait tranquillement ses repérages les jours précédents, dans un camion dont la simple taille prohibée (un poids-lourd de plus de 7,5 tonnes) aurait pourtant du alerter immédiatement les surveillants. Le terroriste a donc été filmé mais personne ne s'en est aperçu. Les images n'ont pas non plus servi après coup dans l'enquête sur d'éventuelles complicités. En réalité, les images retrouvées après coup ont surtout servi à alimenter les sites et les chaînes télévisées d'information continue, et par ailleurs à nourrir la propagande des djihadistes. Un véritable fiasco.

Rappelons enfin que, en l'absence de polices de proximité capables de récolter sur le terrain des renseignements de proximité et de vérifier les "signaux faibles", la seule prévention des attentats est le travail secret des services de renseignement. 58 des 59 attentats déjoués depuis six ans l’ont ainsi été grâce au renseignement humain qu'ils ont récolté, et non grâce à une quelconque technologie.

 La reconnaissance faciale, nouvelle offensive des industriels et de certains élus

Christian Estrosi, Frédéric Péchenard (ancien directeur général de la police nationale, devenu élu Les Républicains), Yoram Cohen (ancien directeur des services de sécurité intérieure d'Israël), au colloque Terrorisme, radicalisation, cybersécurité, révolution digitale le 22 mars 2017 à Nice © Nice Matin Christian Estrosi, Frédéric Péchenard (ancien directeur général de la police nationale, devenu élu Les Républicains), Yoram Cohen (ancien directeur des services de sécurité intérieure d'Israël), au colloque Terrorisme, radicalisation, cybersécurité, révolution digitale le 22 mars 2017 à Nice © Nice Matin

« Ce sont les industriels et les États qui fournissent l’essentiel de notre idéologie du progrès. [...] Les industriels quant à eux demandent au marketing de trouver le point de rencontre des “potentialités” du produit et des “motivations” du public [1]. » De fait, l’État, les élus comme les industriels ont dépensé beaucoup d’argent pour promouvoir « l’acceptabilité sociale » de la vidéosurveillance dans la population, étrangement pas du tout pour évaluer son intérêt au regard de sa promesse de sécurité publique. Plus grave, ainsi que nous l’avions déjà signalé, les institutions scientifiques elles-mêmes ont cautionné cette situation [2]. En particulier, dans son programme intitulé « Concepts, Systèmes et Outils pour la Sécurité globale » (CSOSG), l’Agence nationale de la Recherche (ANR) finance depuis des années, à hauteur de dizaines de millions d’euros, des projets de recherche visant moins à évaluer l’utilité des technologies de sécurité qu’à promouvoir globalement leur développement et perfectionner leur technicité, par exemple en finançant des recherches sur la vidéosurveillance dite « intelligente », en particulier la reconnaissance faciale.

Après la vidéosurveillance fixe est arrivée la vidéosurveillance en mouvement avec les caméras tournant à 360°. Désormais, avec l’aide du lobby sécuritaire qui s’exprime jusque dans des propositions de loi au parlement [3], les industriels espèrent vendre massivement la vidéosurveillance « intelligente » et sa reconnaissance faciale. Lors même que les recherches déjà existantes montrent qu’« indépendamment des obstacles d’ordre juridique, il existe des limitations techniques qui rendent inefficace l’utilisation massive des techniques de reconnaissance faciale pour assurer la sécurité à l’échelle d’une ville » (voir ici). Ces limites sont du reste le plus souvent triviales. Que l’éclairage soit insuffisant, que les personnes portent des cagoules, des casquettes, des masques, de grosses lunettes de soleil, une perruque ou un fort maquillage, et aucun logiciel ne les identifiera (voir par exemple ici). Même chose pour les prétendus logiciels d’analyse comportementale venant équiper les systèmes de vidéosurveillance, que la SNCF développe en France depuis les attentats de 2015 (voir ici). Aux États-Unis où cette vidéosurveillance dite « intelligente » (en l’espèce le programme « Behavior Detection and Analysis », qui a coûté environ 1,5 milliard de dollars) a été expérimentée dans les aéroports depuis les années 2000, les évaluations concluent d’une part qu’elle est inefficace à prévenir les risques, d’autre part qu’elle conduit à des pratiques de discriminations (voir ici et ici).

En réalité, un gouffre sépare les expériences de laboratoire ou bien les expérience menée dans la rue mais sur des personnes volontaires recrutées pour cela (comme l'opération de communication menée à Nice lors du dernier Carnaval), et la réalité de la lutte contre la délinquance. Confirmation à Londres où le carnaval de Notting Hill attire chaque année un million de personnes à la fin du mois d’août. En 2017, marquée par les attentats récents de Londres et Manchester, la police a déployé un système de caméras capables de reconnaître des visages en les comparant à une base de données, afin d’identifier les personnes recherchées par la police. Résultat des courses : à 35 reprises, le programme a cru reconnaître une de ces personnes… et il s’est trompé les 35 fois ! Mais qu’à cela ne tienne, le marketing de cette nouvelle technologie est puissant. La prochaine étape est d'ailleurs déjà lancée en parallèle, ce sont les drones.

Problèmes juridiques, enjeux démocratiques

Comme la vidéosurveillance sur laquelle elle s'appuie, la reconnaissance faciale permettra certainement de faire carrière politiquement et permettra de faire tourner les industries de sécurité, mais elle n'améliorera jamais significativement la sécurité des citoyens. Au delà du constat de gaspillage de l'argent public, une différence importante sépare cependant la première technologie de la seconde. La vidéosurveillance est potentiellement intrusive, mais la loi et des dispositifs techniques permettent pour le moment - en France - de protéger la vie privée et l'exercice des libertés publiques. Du moins quand la loi est pleinement respectée (or l'on sait que la CNIL n'a pas les moyens de le vérifier systématiquement). Avec la reconnaissance faciale, deux nouveaux problèmes surgissent, qui risquent bien cette fois-ci de poser des difficultés majeures en terme de protection de la vie privée et d'exercice des libertés publiques. En effet, qui dit "reconnaissance" dit connaissance préalable, donc fichage préalable. Pas de reconnaissance faciale sans fichage de tout ou partie de la population. Quelle partie de la population serait fichée ? Et qui y aurait accès ? Voilà les deux problèmes.

Ce qui a fait jusqu'à présent la différence entre les démocraties et les dictatures (pour simplifier beaucoup), c'est que les premières circonscrivent l'emploi des technologies de surveillance à la lutte contre le crime dans l'intérêt de la population, là où les secondes utilisent ces mêmes technologies dans le but de contrôler la docilité de toute la population. L'épouvantail chinois était jusqu'à présent rassurant. Mais si les objectifs poursuivis diffèrent, la technologie et son potentiel de surveillance sont exactement les mêmes. Comme annoncé dans un récent décret (J.O. du 16 mai 2019), et malgré quelques réserves de la CNIL, le gouvernement actuel cherche à déployer l'application ALICEM (« Authentification en ligne certifiée sur mobile »), un système de reconnaissance faciale pour smartphone qui servira à se connecter aux services publics, en garantissant un haut degré de certitude sur l'identité de la personne (en analysant les traits du visage donc). A peine la question de la protection des données personnelles est-elle prétendument solutionnée par une règlementation (le Règlement général sur la protection des données personnelles [RGPDP], entré en vigueur le 25 mai 2018), qu'une nouvelle technique surgit qui vient le fragiliser. C'est pourquoi l'association La Quadrature du Net a déposé un recours devant le Conseil d’État pour demander l’annulation du décret autorisant la création d'ALICEM, estimant que "un projet d’identité numérique, fondé sur un dispositif de reconnaissance faciale obligatoire (au mépris du RGPD) et ayant pour objectif avoué d’identifier chaque personne sur Internet pour ne plus laisser aucune place à l’anonymat ne peut qu’être combattu". Une des questions que l'on peut en outre se poser est celle-ci : qu'adviendra t-il le jour où, dans la panique et la surenchère suivant un attentat commis par un citoyen français inconnu des services de police, nos élus décideront d'utiliser ce type de fichiers de la population entière à des fins de surveillance générale ? Ce jour-là, quelle différence subsistera encore entre la France et la Chine ?

Enfin, un second problème se pose que l'on pourrait appeler l'accélération de la municipalisation de la sécurité. Ce sont les villes, leurs CSU (Centre de Supervision Urbain) et leurs agents municipaux qui gèrent les systèmes de vidéosurveillance. Greffer sur eux la reconnaissance faciale comme le propose Christian Estrosi depuis des années supposerait de donner à ces villes, à leurs fonctionnaires territoriaux et aux élus qui les emploient l'accès aux fichiers de la police et de la gendarmerie nationale, voire à ceux de la justice, voire en fin de compte à ces fichiers qui concerne la totalité de la population. Serait-il par exemple raisonnable de donner de tels pouvoirs d'intrusion dans la vie privée à des élus du Rassemblement National obsédés par les convictions politiques de leurs ennemis imaginaires, autrefois "les communistes", aujourd'hui "les musulmans" ? Serait-il même raisonnable de donner de tels pouvoirs d'intrusion dans la vie privée au maire Les Républicains de Nice, personnalité véritablement obsédée par la sécurité et la surveillance, ayant récemment tenté de transformer chaque habitant en informateur du système de vidéosurveillance municipal par le biais d'une application pour smartphone baptisée Reporty, déclarant encore récemment (le 10 octobre 2019, après l'attentat de la préfecture de police de Paris) que "il y a une 5ème colonne dans notre pays" et qu'il souhaiterait pouvoir reproduire en France "une société à l'israélienne où l'intelligence artificielle doit prendre toute sa place" ?

 

 Notes

[1] V. Scardigli, Les sens de la technique, Paris, Presses Universitaires de France, 1992, p. 44-45.

[2] L. Mucchielli, Criminologie et lobby sécuritaire. Une controverse française, Paris, La Dispute, 2014, p. 124.

[3] Voir les propositions de loi déposées par Roger Karoutchi au Sénat le 17 juin 2016 et par Éric Ciotti à l’Assemblée nationale le 10 mars 2017. Voir aussi le colloque « Terrorisme, radicalisation, cybersécurité, révolution digitale » inauguré par C. Estrosi à Nice le 22 mars 2017, organisé par le lobby Elnet France « qui travaille au renforcement des relations bilatérales entre la France et Israël » (A. Louchez, « La reconnaissance faciale pointe à nouveau son nez », Nice Matin, 23 mars 2017).

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