Covid-19 : Une analyse (ancienne) de la situation

Avant l’annonce de Macron ce soir, voici une analyse de la crise actuelle que j’avais écrite le 15 avril dernier. Je n’avais pas cru bon de la publier à l’époque, mais six mois après, je la crois toujours pertinente. Elle le sera sans doute encore quelques temps.

Cette analyse est un extrait de mail envoyé à une personnalité qui se démène aujourd’hui dans les médias pour faire entendre raison au gouvernement, et à la population.

Je vous livre ici des extraits de mon mail de l’époque :

 

Nous sommes dans une période singulière, qui ne souffre pas la demi-mesure. Quatre milliards de personnes sont confinées dans le monde, les droits humains sont abimés comme jamais... Face à une « stratégie du choc », je crois qu’il est bon de choquer dans l’autre sens, ne serait-ce qu’un peu. Je me méfie des personnes affirmant qu’il faudra être vigilant... après ! C’est dès aujourd’hui qu’il faut être vigilant, dès aujourd’hui qu’il faut dire les choses, avec force : « Une crise nous force à revenir aux questions elles-mêmes et requiert de nous des réponses, nouvelles ou anciennes, mais en tout cas des jugements directs » (Arendt)

J’ai utilisé le terme de collaboration à dessein [dans ce billet : Le Covid-19 révèle la déliquescence morale et démocratique de nos sociétés], car c’est une idée qui me tient depuis le début, et que je continue de croire pertinente. C’est assez intéressant, car on voit que les références à la guerre de 39-45 se sont multipliées ces derniers jours, bien que les médias ne semblent pas vouloir en tirer les conséquences. Dans Le Monde, je crois que c’est Françoise Fressoz qui la première a évoqué la drôle de guerre (je leur avais envoyé mon billet 2 jours avant...). Ce weekend, un autre article a présenté Macron comme inspiré par la figure de père « protecteur », de « père de la nation », figure plus pétainiste que gaullienne (mais je ne crois pas que le journaliste s’en soit rendu compte). Et dans le discours d’hier, Macron a lui-même abandonné les références à la 1ère GM pour basculer sur la 2nde, en achevant son allocution sur la promesse des « Jours Heureux » (titre du programme du CNR). Cette référence à la guerre était un risque, et Macron l’assume jusqu’au bout.

Il peut d’autant plus l’assumer qu’il sait qu’il sortira victorieux de cette guerre. Même après un début laborieux, il pourra s’attribuer les lauriers de la victoire, comme Xi Jinping a tenté de le faire dès la fin février, pour y renoncer temporairement. Pour le camp (très réduit) qui se sera opposé à la politique de privation des libertés, et qui tentera de s’y opposer, il y aura une difficulté majeure : contrairement à la 2nde mondiale et à la guerre en France, le camp qui aura supprimé les libertés sera du côté du « Bien ». Les médias qui auront approuvé le confinement, les politiques qui auront appuyé des mesures drastiques, seront les vainqueurs de cette guerre contre le virus. A la fin de la 2nde GM, après le choc du nazisme, le CNR victorieux a pu mettre en œuvre des politiques sociales, de nouveaux droits furent acquis ; à l’échelle mondiale, les peuples ont pu demander et obtenir (de haute lutte) l’indépendance et plus de libertés. Cela n’a pas duré.

La situation est opposée aujourd’hui : à l’échelle mondiale, les gouvernements du monde entier ont pu justifier des pertes inédites de liberté et de droits à l’échelle nationale et internationale. Les populations l’ont accepté massivement. Elles ont déjà accepté des technologies de surveillance qui n’ont pas fait leurs preuves, et les leaders d’opinion en France, comme Le Monde et l’Institut Montaigne, militent déjà pour plus de contrôle social, un « suivi » des contaminés, l’isolement des malades... Michel Foucault aurait apprécié.

Si bien sûr j’espère que nous, collectivement, saurons sortir de cette crise par le haut, en réinventant un monde plus juste, plus écologique, plus... ce qu’on voudra, au fond de moi j’en doute fortement.

A court terme, je vois plusieurs raisons de s’inquiéter :

  1. Une acceptation de contraintes fortes qui, si elles n’ont pas été préméditées, ont permis de valider un arsenal d’État de police, de contrôle et de surveillance. C’est la 1ère fois que face à une menace invisible, non mesurée, non définie, des États mettent en place l’état d’urgence. En moins de cinq ans en France, la population a accepté deux fois une perte des libertés disproportionnée en échange d’une promesse de protection. Cette acceptation a été encore plus massive que la première, et validée par une élite politique, médiatique et intellectuelle, avec plus de force encore que le 1er état d’urgence. De cet abandon rapide des droits individuels, il est difficile de voir un espoir de sortie de crise par la réappropriation de la capacité individuelle à changer le monde, comme voudrait le croire un Cyril Dion...
  2. La lutte contre le virus s’est accompagnée d’une célébration de valeurs morales telles que le civisme, le respect des règles (un mot que l’on retrouve 10 fois dans le dernier discours), la discipline. L’« arme » de la morale a été autant célébrée, voire plus, que les armes du dépistage, des médicaments, des masques... L’institut Montaigne, avec la personne de Dominique Moïsi (qui a ses entrées dans tous les grands médias), représente bien cette tendance : le 21 mars, il titrait une chronique dans Le Point « Lutte contre l'épidémie : la leçon de civisme de l'Asie». Le chapeau expliquait : « Le régime chinois a réussi à faire reculer l'épidémie de coronavirus sur son territoire. Pas parce qu'il s'agit d'un régime autoritaire - la Corée et Taïwan ont réussi aussi alors qu'elles sont des démocraties - mais parce que la culture asiatique place l'intérêt de la communauté au-dessus de l'intérêt individuel ». Pour lui, « la crise du coronavirus est avant tout la démonstration des limites de l'individualisme et de l'égoïsme à l'occidentale », ce qui lui permet de promouvoir une sorte de civisme confucéen très mal compris... [Remarque : cet appel à des « valeurs asiatiques » a été repris dernièrement par Éric Caumes dans une interview à l’Express du 7/10/20] : « Tant qu’il n’y a pas de vaccins ou de médicaments, nous serons obligés de porter un masque. Cela pourrait durer encore des années [ !!!]. C’est un effort de solidarité et d’altruisme, qui est naturel dans les sociétés confucéennes, mais que nous avons sans doute perdu. Malheureusement, nous sommes dans une société de plus en plus individualiste et égoïste ». Éric Caumes semble penser que les sociétés asiatiques seraient prêtes à porter le masque pendant des années... Il y a là un double mépris, en plus d’un ordre moralisant qui ne dit pas son nom : mépris des individus asiatiques, qui seraient totalement subordonnés à la société, mépris de l’histoire démocratique et libérale européenne et mondiale...]. Par intérêt politicien (si l’épidémie dure, il est d’autant moins coupable que le peuple ne respecte pas les règles), mais aussi par conviction morale (il a été élevé chez les Jésuites), Macron célèbre également cet engagement pour la nation, le collectif, à la manière d’un prêtre lors d’une messe. C’est assez frappant dans ses discours, pour moi qui ai toujours observé la culture religieuse d’un œil extérieur...
  3. Si guerre il y a, c’est une guerre mondiale. Les outils utilisés pour vaincre l’épidémie quelque part dans le monde sont introduits, légitimés, et utilisés ailleurs. La France ni aucun pays d’Europe n’avaient les moyens du confinement, contrairement au PC chinois, qui pouvait s’appuyer sur les comités de quartier, des moyens de police pléthoriques, et des réseaux sociaux à sa botte. Contre toute attente, pourtant, une partie de l’Europe a décidé d’importer ce « dispositif ». Son relatif succès (ou échec) justifiera un maillage plus dense de la population par le pouvoir, et l’usage d’autres techniques. Si en Chine on a ce que Michel Bonnin appelle un « totalitarisme replié », il est possible qu’en Europe nous aboutissions à un « autoritarisme replié ». Aujourd’hui les frontières sont fermées ; en Asie, le droit de passage se fait par l’acceptation de techniques de contrôle : bracelet électronique à Hong Kong, application en Chine, à Taiwan, et en Corée du Sud... En Israël, le Shin Beth traque sans autorisation les personnes infectées, leurs proches, et les personnes « à proximité ». Il est probable que l’ouverture des frontières de plusieurs pays s’accompagne d’un suivi numérique, permettant ainsi de le faire accepter à la population nationale par l’extérieur. Par ailleurs, on constate une totale abdication des organisations internationales – au contraire, l’OMS a appelé les pays européens à des mesures « plus audacieuses » –, et une totale abdication des gouvernements : aucune critique d’État vis-à-vis d’un autre pour une gestion trop liberticide à l’encontre de sa population, ou même des résidents étrangers.
  4. A la sortie de la 2nde GM, si en France nous avons eu le CNR et des mesures sociales (Sécu, etc.), sur le plan international, la Guerre froide s’est vite installée. Sans être sortis de la crise actuelle, les tensions entre la Chine, les US, et le reste du monde se font sentir. Le combat pour les relocalisations industrielles, la maitrise de la narration de la lutte contre la pandémie, la gestion des contrôles des frontières et de populations, l’influence au sein des Organisations internationales... vont exacerber les rivalités. Il n’est pas certain que, comme la 1ère guerre a entrainé la 2nde, cette guerre-ci contre le virus n’en entraine pas une autre, bien réelle celle-là.
  5. Enfin, le confinement et les mesures de « distanciation sociale », plus que le virus, changent profondément les mentalités et les comportements. L’autorité de l’État s’est affirmée et s’est imposée aux corps, comme rarement elle l’avait fait. Des fractures se font sentir au sein de la population dans l’acceptation de l’autorité, ainsi que dans l’inégal face-à-face à l’autorité. Le rapport à la mort s’est encore modifié, avec un refus pouvant aller jusqu’à la mise en parenthèse de la vie (économique, sociale, affective...). Entre les générations, un malaise s’est créé : des personnes âgées ont été confinées, isolées, et ont pu mourir seules, le rite même de l’enterrement et de l’accompagnement dans la mort ayant été bouleversé. Dans la Chine « confucéenne », et je l’ai vécu personnellement, une étape de plus est franchie. En Espagne et au Maroc, la méfiance vis-à-vis de la jeunesse est à son comble avec l’interdiction aux enfants de sortir dehors. Quelle société construisons-nous de cette façon ?

Sur le plan économique national, on peut cependant avoir un espoir. En effet, un paradoxe doit être souligné : les politiques d’austérité, de baisses de budget, étaient souvent justifiées par le refus de « vivre à crédit », de laisser « une dette à nos enfants ». On voit aujourd’hui à quoi cela a abouti : la faillite de nos systèmes de santé, qui fonctionnaient en flux tendus, provoque la plus grande récession depuis... au moins les années 30, et une dette gigantesque pour nos enfants. Sans doute les politiques d’austérité ne seront plus légitimes pendant quelques années. On voit poindre à certains endroits des demandes de revenu universel. S’il n’est pas mis en œuvre de manière libérale (càd s’il est trop faible), c’est un espoir pour changer de société. Il ne faudra pas se battre pour ça : il faut dès maintenant construire ce monde possible.

Je reste optimiste, rien n’est écrit. La civilisation mondiale actuelle n’a qu’entre 5 et 10000 ans, l’Humanité est bien plus vieille. Ce que nous voyons aujourd’hui ne s’inscrit que dans une chronologie très brève, une histoire des États.

Bien à vous, amicalement,

 

[Six mois après, malheureusement, j’ai beaucoup moins d’espoir...]

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