Mortalité du Covid 19 : des chiffres fallacieux et des interprétations malhonnêtes

Les données liées à cette épidémie sont abondantes, mais les interprétations qui en sont en faites sont fallacieuses et malhonnêtes. Les médias sont dans une course idéologique à la dramatisation. Pourquoi ? Misère du journalisme ? Aveuglement idéologique ? Les deux mon capitaine...

Les chiffres des décès liés au Covid, dus au Covid, ou des personnes ayant eu le SARS-Cov-2 ?

Après le calcul de la mortalité liée au Covid par l’INED, voilà les chiffres du CépiDc (Centre d’épidémiologie sur les causes médicales de Décès de l’Inserm). Le Monde s’est empressé de les relayer dans un article de Sandrine Cabut : « Covid-19 : la barre des 100 000 morts en France est déjà franchie depuis des semaines » (Le Monde, 14 avril 2020).

Selon ces chiffres, « les plus fiables car réalisés à partir de l’ensemble des certificats de décès remplis par les médecins » dixit la journaliste de notre grand quotidien national , il y aurait eu 75 732 décès « mentionnant le Covid-19 comme cause initiale ou associée de la mort » entre le 1er mars et le 31 décembre 2020. Ces données sont encore provisoires et devraient encore être réévaluées à la hausse, bien évidemment.

A ce compte-là, depuis le début de l’année et cette fameuse « troisième vague », nous aurions donc dépassé allégrement les 100 000 morts dus, ou liés au (on ne sait plus très bien) Covid.

Problème, ces chiffres ne coïncident apparemment ni avec ceux de Santé publique France, qui évalue à environ 65 000 le nombre de décès liés au Covid-19 pour 2020 (soit entre10 000 et 11 000 de moins que le CépiDc), ni avec ceux de l’INSEE repris par l’INED, qui les estime à 68 000.

En réalité, ces chiffres concordent. « Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde. », écrivait Albert Camus, pour qui les paroles engageaient leurs auteurs, et devaient lutter contre cette misère humaine qu’est le mensonge.

Tentons donc de bien nommer l’objet des chiffres cités ci-dessus, et d’approcher la réalité de ce qu’ils veulent réellement dire : au lieu d’exprimer les décès « liés » au Covid, ces chiffres reflètent les décès de personnes ayant été contaminées par le SARS-Cov-2. Cela ne signifie pas qu’elles ont contracté la maladie, le Covid-19 (Coronavirus disease 2019), mais simplement qu’elles ont été, pour la plupart, fréquentées par le virus, en ayant présenté des symptômes ou non. Il serait donc plus juste d’écrire : « La barre des 100 000 personnes décédées et ayant contracté le virus SARS-Cov-2 a été franchie ».

L’information aurait été sans importance, et n’aurait pas méritée d’être publiée.

Une mortalité due au virus incohérente avec l’augmentation de la mortalité

En réalité, selon les calculs de l’INED réalisés à partir des données de l’INSEE, la surmortalité en 2020 par rapport à 2019 est de 42 000 morts. Ce n’est pas rien, mais c’est bien moins que les 68 000 morts attribués au Covid-19 sur cette période. Dans leur analyse de mars, Gilles Pison et France Meslé se posaient d’ailleurs cette question : « Comment expliquer que ce chiffre de 68 000 décès dus à la Covid-19 dépasse largement les 42 000 décès supplémentaires comptabilisés par l’Insee par rapport à 2019 toutes causes de décès confondues une fois défalqués les 13 000 décès dus au vieillissement de la population ? »[i]

Les auteurs invoquent deux explications principales, relayées maintes fois par plusieurs médias, dont Le Monde, pour expliquer ce fossé à combler de quelque 26 000 morts : la baisse des accidents de la route et celle des morts de la grippe. C’est fallacieux et malhonnête.

Le résumé présenté à la fin de l'étude de Gilles Pison et France Meslé, parue dans Population & Sociétés Le résumé présenté à la fin de l'étude de Gilles Pison et France Meslé, parue dans Population & Sociétés

Malhonnête, car les auteurs de l’INED, à moins d’incompétence crasse, connaissent parfaitement le nombre des décès dus aux accidents de la route (plus faciles à comptabilisés que pour le Covid...) : en 2020, 2 550 personnes sont décédées des suites d’un accident de la route en France métropolitaine, contre 3 244 en 2019 ; la baisse du nombre de morts sur les routes est donc de l’ordre de 700[ii]. C’est bien, mais très insuffisant pour expliquer 26 000 décès : il en reste 25 300.

L’INED avance ensuite la baisse des morts de la grippe. C’est là encore une explication largement insuffisante. Les modèles de SPF évaluent les décès dus à la grippe, une année « normale », dans une fourchette comprise entre 8000 et 13000 morts. C’est le résultat d’une modélisation, et non d’une comptabilité rigoureuse : sur les 8 semaines ( !) d’épidémie de la saison 2018-2019, considérée comme sévère, alors que SPF comptabilisait environ 8100 décès attribués principalement aux virus de la grippe A(H3N2) et A(H1N1)pdm09, seuls 335 avaient été en fait dûment répertoriés[iii].

Même si on imaginait qu’en 2020 aucune personne ne soit morte de la grippe (ce qui serait tout de même hautement improbable), il faudrait que la baisse par rapport à 2019 soit de plus de 20 000 décès pour que la grippe soit une explication suffisante. Ce qui n’est pas le cas, on en est même très loin.

On sait par ailleurs que le nombre de personnes mortes pendant le confinement en raison d’une mauvaise – ou d’une absence de – prise en charge des accidents vasculaires, maladies chroniques ou aiguës a augmenté, et que d’autres souffrent de « perte de chance » en raison de diagnostiques ajournés. Durant le premier confinement, les actes de médecine générale ont diminué d’environ 40 %, et de 70 % en médecine de spécialité. Le Monde, après deux semaines alors inédites en mars 2020, s’inquiétait de la peur de « déranger » les urgences et des conséquences inévitables :

« Ainsi, la semaine dernière, dans le Dunkerquois, un homme qui « n’a pas voulu déranger » à 2 heures du matin, alors qu’il avait une douleur dans la poitrine, n’a pu être réanimé par l’équipe du SMUR, appelée par l’entourage huit heures après le début des symptômes. C’était malheureusement trop tard. « Nous voyons également arriver de façon beaucoup trop tardive des patients victimes d’un AVC avec des déficits constitués hors délais thérapeutiques. Ce sont très clairement des drames collatéraux de l’épidémie en cours », déplore l’urgentiste. »[iv]

Une croyance idéologique dans une mortalité importante due au Covid

Normalement, devant un tel écart entre les chiffres des morts d’une épidémie, et ceux de la surmortalité, le premier réflexe d’un analyste de l’INED, l’INSEE, etc., ou même d’un journaliste, devrait être de chercher une interprétation différente, ou de douter de ce chiffre de 68 000 décès dus au Covid. Pourtant, il n’en est rien, et les journalistes défendent becs et ongles cette interprétation, sans aucunement remettre en cause des conclusions manifestement idéologiques de publications comme celle de Gilles Pison et France Meslé. Car il s’agit en effet d’une croyance idéologique dans la gravité de la maladie. Gravité réelle à l’échelle de la société, car ce virus est très contagieux, mais gravité idéologiquement surestimée. Car dans leur publication, les auteurs précédemment cités se contredisent consciemment, et bien malgré eux, car on les sent mal à l’aise avec leurs affirmations, qu’ils nuancent :

« Mais un autre phénomène a également joué : la comorbidité. Les décès par Covid-19 ont frappé en partie des personnes fragiles souffrant d’autres maladies. Une fraction d’entre elles seraient de toute façon décédées en 2020, même en l’absence d’épidémie de Covid-19. On aurait alors attribué leur décès à une autre cause (diabète, maladie cardiovasculaire, insuffisance respiratoire chronique, etc.). D’où la probable baisse en 2020 du nombre de décès attribués à ces diverses causes. »[v].

La surmortalité enregistrée est-elle exceptionnelle ?

Au lieu de s’interroger et de faire leur travail critique, les médias surjouent l’alarmisme. Ainsi, nos amis les Déconneurs du Monde titraient en janvier, à l’annonce des chiffres de l’INSEE : « La France a connu en 2020 la plus importante mortalité de son histoire récente » (Le Monde, 15/01/2020).

Titre qui aurait aussi bien pu s’appliquer aux années 2019 que 2018, 2017, 2016, et 2015, cinq années où la mortalité a dépassé les 590 000 décès. En effet, depuis l’année 1946, le record était détenu par les années 1949 et 1969, avec respectivement 573 598 et 573 335 décès, sur les quelque 42 puis 50 millions d’habitants que comptait la France métropolitaine. Pour l’année 1948, une géographe s’extasiait alors : « La situation démographique de la France au cours de l’année 1948 est devenue fort satisfaisante ; le nombre des mariages s'est élevé à 369.481, celui des naissances vivantes à 864.126, celui des décès de tous âges à 506.277, laissant ainsi un substantiel excédent de naissances de 357.849 personnes »[vi]. Personne ne s’alarmait alors d’une mortalité bien plus importante alors pour la démographie de l’époque.

Les journalistes pourraient se demander surtout si cette augmentation de la mortalité est si exceptionnelle, si un écart de 9% d'une année à l'autre s'était déjà rencontré dans l'histoire récente. 9%, effectivement, jamais. Mais sans pandémie mondiale et sans épisode épidémique particulier, on comptait entre 2014 et 2015 une augmentation de la mortalité de +6,3 % (+34 767 décès). Entre 1961 et 1962, on avait un écart de +41 000 décès, pour une population d’environ 50 millions d’habitants (+8,2%). Au contraire, entre 2003 et 2004, on avait un écart de -43 000 décès (-8,2%).

Graphique des décès tous âges entre 1946 et 2020. On oberve une nette augmentation de la mortalité à partir de 2006, en raison de l'augmentation et du veillissement de la population. Graphique des décès tous âges entre 1946 et 2020. On oberve une nette augmentation de la mortalité à partir de 2006, en raison de l'augmentation et du veillissement de la population.

La surmortalité de 2020, en plus de l’épidémie, s’explique en grande partie par le vieillissement de la population sans commune mesure avec les décennies précédentes. Il s’explique aussi par la très faible augmentation de mortalité des années 2018 et 2019, relativement singulière.

Cette surmortalité s'explique également par la gestion calamiteuse de l'épidémie dans les Ehpad, et par la démission historique de la médecine de ville, en partie orchestrée par l'État, qui a réussi à moins travailler pendant le pic de mortalité de la "première vague" que pendant toute autre période normale (voir ce précédent billet : « Pourquoi la période actuelle est fascisante »).

Conclusion

Pour résumer, il y a bien un phénomène de surmortalité liée au Covid-19, et l’épisode épidémique de l’automne précédent est tout à fait inhabituel. Pour autant, cette surmortalité n’est pas si élevée, et surtout, contredit les chiffres alarmants et anxiogènes de la mortalité due au Covid-19. Un nombre important de personnes âgées sont mortes en ayant eu le Covid (l’âge médian de décès est de 85 ans) ou en ayant été juste infectées par le virus sans contracter la maladie, beaucoup moins en sont mortes.

Les médias, et les auteurs Gilles Pison et France Meslé sont complices, sont bloqués dans une interprétation fallacieuse des chiffres de décès des personnes ayant contractées le virus, et se perdent dans des explications malhonnêtes. Les données multiples récoltées pendant cette épidémie, et disponibles pour la plupart au grand public (notamment avec le site Géodes de SPF), nous rappellent la qualité de nos outils statistiques. Encore faut-il en faire quelque chose, et quelque chose d’honnête.

Pour conclure ces calculs morbides, il faut regarder la courbe de décès depuis 1901, disponible sur le site de l’INSEE, qui nous invite à méditer la place de la mort dans notre société d’après-guerre : si mortalité importante il y a dans cette épidémie, la réaction politique, médicale et médiatique illustrent un choix de société très contestable bien plus qu’une conséquence linéaire à cette épidémie.

Graphique des décès tous âges entre 1901 et 2020. Avant la seconde guerre mondiale, pour une population inférrieure à 40 millions d'habitants, la mortalité est bien supérieure à celle qu'elle est aujourd'hui, et frappe une population beaucoup plus jeune. Graphique des décès tous âges entre 1901 et 2020. Avant la seconde guerre mondiale, pour une population inférrieure à 40 millions d'habitants, la mortalité est bien supérieure à celle qu'elle est aujourd'hui, et frappe une population beaucoup plus jeune.

Ces graphiques sont à retrouver sur la page de l'INSEE, très bien faite, des séries chronologiques des décès: https://www.insee.fr/fr/statistiques/serie/000067679#Graphique. Les dates de début et de fin sont modifiables, ce qui permet de zoomer sur une période particulière. Pour les autres séries, notamment mensuelles, voir cette page : https://www.insee.fr/fr/statistiques/series/103039135?INDICATEUR=2772340

Deux remarques

  1. La mortalité due au vieillissement de la population et « l’effet moisson »
    En 2020, les démographes de l’INED ont estimé qu’« une partie [de la hausse de la mortalité observée en 2020 par rapport à 2019] – de l’ordre de 13 000 décès – est due au vieillissement de la population qui s’observe chaque année en l’absence de gain d’espérance de vie ». Dans le tableau ci-dessous, on observe que l’augmentation de la mortalité entre 2015 et 2019, hormis en 2017, est sans doute inférieure au nombre de décès attribuables au vieillissement de la population. Je ne suis pas démographe, et n’ai aucune compétence en la matière, mais j’imagine que si ces décès sont estimés à 13 000 pour 2020, ils n’étaient pas de beaucoup inférieurs les années précédentes. On peut dans ce cas émettre l’hypothèse, plausible, qu’une grande partie de la mortalité de 2020 est causée par le « fauchage » des personnes non décédées les années précédentes, mais qui - statistiquement – auraient dû l’être : c’est le fameux « effet moisson ».

    mortalite
  2. L’espérance de vie
    Pour 2020, la baisse de l’espérance de vie globale à la naissance serait d’environ 6 mois : de 79,8 à 79,2 années pour les hommes (source), et de 85,6 à 85,1 années pour les femmes (source). Cette baisse est cependant à nuancer : si elle est forte, elle est cependant très inégale suivant les classes d’âge. Ensuite, une baisse de l’espérance de vie n’est pas inédite dans les pays occidentaux, qui voient globalement l’espérance de vie stagner ces dernières années. Elle baisse même pour les hommes aux États-Unis.
    Voir ici cette petite vidéo d’ARTE de moins de 3 minutes, parue en 2018, mais rediffusée du 27/02/2021 au 03/10/2022 : « Data Science vs Fake : L'espérance de vie ne cesse d'augmenter »

Références

[i] Gilles Pison, France Meslé, « France 2020 : 68 000 décès supplémentaires imputables à l’épidémie de Covid-19 », Population et Sociétés, n° 587, mars 2021. Disponible ici : https://www.ined.fr/fr/publications/editions/population-et-societes/france-2020-68000-deces-supplementaires-imputables-epidemie-covid-19/

[ii] https://www.interieur.gouv.fr/Actualites/L-actu-du-Ministere/Chiffres-de-la-securite-routiere-en-2020

[iii] Christine Campese, « Surveillance de la grippe en France, saison 2018-2019 », Santé Publique France, 21 octobre 2019. Disponible ici : https://www.santepubliquefrance.fr/maladies-et-traumatismes/maladies-et-infections-respiratoires/grippe/documents/article/surveillance-de-la-grippe-en-france-saison-2018-2019

[iv] https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/03/31/coronavirus-les-medecins-inquiets-des-degats-collateraux-de-l-epidemie_6034977_3224.html

[v] https://www.ined.fr/fr/publications/editions/population-et-societes/france-2020-68000-deces-supplementaires-imputables-epidemie-covid-19/

[vi] Germaine Veyret-Verner, « La situation démographique de la France en 1948 », Revue de géographie alpine, tome 38, n°1, 1950, p. 193-194. Disponible ici : https://www.persee.fr/doc/rga_0035-1121_1950_num_38_1_4061

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