Covid long & symptômes : un exemple de fake news des médias

Début janvier, plusieurs médias ont relayé "une étude chinoise" prouvant l'existence d'un "Covid long" dont souffriraient trois quarts des patients hospitalisés. Si l'existence de telles séquelles est possible, cette étude ne le prouve en rien. Par contre, elle prouve l'incompétence de certains médias et journalistes.

« Après leur hospitalisation, trois patients sur quatre présenteraient des symptômes durables, selon une étude chinoise » (Le Monde, 9 janvier)

« Selon une étude chinoise, le Covid long touche trois patients hospitalisés sur quatre » (Libération, 10 janvier)

« Une étude met en lumière les troubles inquiétants du « Covid long » » (Metro Belgique)

« Des séquelles pour près des deux tiers des patients hospitalisés » (La Presse)

« Covid-19 : Fatigue, dépression, douleurs… Ce que révèle l'étude du "Lancet" sur le "Covid long"» (France Info)

Cette deuxième semaine de janvier, soit juste avant l’annonce du couvre-feu généralisé, les médias ont rivalisé d’imagination pour relayer une « étude chinoise » publiée par le Lancet : du journal Le Monde à Libé en passant par Radio France et ses « chroniques scientifiques », il n’est pas un média qui n’ait repris la nouvelle. De manière unanime, et avec des titres très similaires, la presse francophone mais aussi anglo-saxonne a très largement repris cette étude.

Bel exemple de suivisme, avec des articles repris en boucle par des journalistes se fiant presque tous au papier du Monde, encore une fois prescripteur d’informations : il y avait là tous les ingrédients de la fausse nouvelle anxiogène, dont les médias « de référence » sont malheureusement coutumiers en cette période.

Et puis l’article du Monde est signé Pascale Santi, une journaliste qui citait en juillet dernier une étude sur des hamsters... pour prouver l’utilité du port du masque (alors que les hamsters n’en portaient pas) chez les humains ! (voir ce précédent billet) L’article de Pascale Santi était en effet prometteur : une première erreur de référence (un lien ne renvoie pas vers l’étude en question, mais vers un résumé de chercheurs italiens), et une erreur de date : l’étude chinoise n’est pas parue le samedi 9, mais le vendredi 8 janvier).

La suite est à l’avenant, comme nous allons le voir ensuite.

Posons-nous d’abord quelques questions : Pourquoi un tel engouement autour de cette étude ? Pourquoi, alors qu’elle ne dit finalement pas grand-chose, cette étude a-t-elle été reprise dans la presque totalité des médias ? Pourquoi y avoir accordé autant de crédit, alors même que Pascale Santi révèle dans son article quelques-unes des nombreuses limites de l’étude, à travers les propos de Dominique Salmon ?

A la seconde question, la réponse parait simple : cette étude a été valorisée par The Lancet lui-même par un bandeau affiché sur son site. Ce bandeau indiquait (et indique toujours à la rédaction de ce billet) en grosses lettres : "At 6 months after symptom onset, fatigue or muscle weakness and sleep difficulties were the main symptoms of patients who had recovered from COVID-19."

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Impossible de le louper.

Par contre, pourquoi y avoir accordé autant de crédit ?

La réponse n’est pas évidente, car l’étude ne montre presque rien.

Publiée le 8 janvier 2021, l’étude rapporte les résultats d’une enquête réalisée entre le 16 juin et le 3 septembre 2020. Elle a été réalisée auprès de 1733 patients pris en charge à l’hôpital Jin Yin-tan de Wuhan (武汉市金银潭医院) entre le 7 janvier et le 29 mai 2020.

Contrairement à ce qu’affirme Pascale Santi dans son article (et que reprennent d’autres médias), il est facile de comprendre que l’étude ne mesure pas les symptômes « après six mois » : six mois (186 jours exactement), c’est la durée médiane (et non moyenne) entre l’apparition des 1ers symptômes du Covid (donc avant l’hospitalisation) et l’enquête auprès du patient. La durée médiane entre la fin de l’hospitalisation et l’enquête était quant à elle de 153 jours. Il y a d’ailleurs, il me semble, des incohérences entre ces chiffres, qui ne concordent pas avec la durée de l’hospitalisation (environ 14 jours). Mais peu importe : puisque c’est le Lancet, tout cela a dû être vérifié.

D’après les dates de réalisation de l’enquête (que ne donne pas Mme Santi), on voit bien que certains patients ont été interrogés un maximum de 3 mois après leur hospitalisation.

On continue.

Une autre erreur que font plusieurs journalistes, mais on leur pardonne, puisqu’ils et elles n’ont pas lu l’étude : la « cohorte hospitalière » de départ était de 2469 patients. 736 ont été exclus, dont 33 pour cause de décès (ce qui est une raison valable). Pour une trentaine des patients non retenus, d’autres explications sont données sur leur exclusion de l’étude, mais il reste quelque 670 patients non retenus pour six raisons diverses (pas joignables, refus de participer...), dont on ne connait pas la proportion.

A noter que sur les 33 décès (1,24% des 2469 patients), dont la liste est fournie pages 7-9 de l’annexe, plus de la moitié sont morts de « maladies sous-jacentes » (underlying disease), et tous avaient des comorbidités plus ou moins graves (dont des cancers). Une mortalité bien faible, donc...

Quel est le profil des 1733 patients retenus dans l’étude ? Leur âge médian était de 57 ans, la répartition hommes-femmes était à peu près égale (52% d’hommes), et les comorbidités, fréquentes à cet âge-là, étaient le plus souvent de l’hypertension (29%), du diabète (12%) et des maladies cardiovasculaires (7%). 68% (1172 sur 1733) des patients ont dû être supplémentés en oxygène durant leur séjour (d’une durée médiane de 14 jours).

Lors de l’enquête, tous n’ont pas subi les mêmes tests, qui consistaient en un questionnaire, un examen physique, une marche de 6 minutes, et un test sérologique mesurant les anticorps. Ce dernier test concernait seulement 94 patients sur les 1733.

A partir de là, les journalistes font encore plusieurs erreurs et confusions.

Cela devient amusant, car que concluent les médias sur la base de cette étude ? Pour Le Monde, « Six mois après l’apparition des symptômes, 76 % des patients sortis de l’hôpital ont déclaré présenter encore au moins un symptôme ». Même combat pour France info, qui affirme (au passage, en confondant moyenne et médiane) : « Plus de six mois en moyenne après l'apparition des symptômes du Covid-19, 76% de ces anciens patients présentaient encore au moins un symptôme ». Même confusion pour Natacha Triou de France Culture (Le Journal des sciences !), qui s’emmêle décidément les pinceaux entre médiane et moyenne (un symptôme de Covid long ?) : « Des chercheurs chinois ont suivi plus de 1 700 patients, 6 mois après leur hospitalisation [1ère confusion]. Des patients âgés en moyenne [2ème confusion]. de 57 ans qui ont répondu à des questionnaires et qui ont suivi une batterie d’examens [un peu exagéré, non ?] ».

Tout d’abord, ce chiffre de 76% est-il exact ? Cela serait étonnant qu’il ne le soit pas, non ?

Et bien, non, chipotons un peu, il est faux... Car sur les 1733 patients ayant répondu au questionnaire, certains n’y ont pas bien répondu. Ce ne sont dont pas 1733 patients sur lesquels portent la majorité des questions, mais 1655. Faible différence me direz-vous, mais quand on rapporte une étude, il faut savoir le faire correctement. Si on veut être rigoureux, ce ne sont donc plus 76% (1265/1655) des patients interrogés qui ont des « symptômes » après leur Covid, mais 73% (1265/1733). Ce ne sont plus 63% des patients interrogés qui éprouvent « de la fatigue et une faiblesse musculaire », mais 59% (1038/1655).

Deuxièmement, peut-on parler de « symptômes » ? En fait de symptômes, il s’agit plutôt de troubles – ce serait le mot correct – dont les patients souffrent. Ont-ils un lien avec le Covid ? Rien n’est moins sûr. Comme le relativise Dominique Salmon, infectiologue à l’Hôtel-Dieu (AP-HP), citée par Pascale Santi dans son article, il n’est « pas si simple de dire si ce sont des symptômes liés au Covid lui-même ou à une hospitalisation prolongée ou à d’autres facteurs ».

Dans un article de France 3 Hauts-de-France, un autre spécialiste des maladies infectieuses, Olivier Robineau, constate que les nombreux « symptômes » relevés dans l’étude ne sont « pas très spécifiques ».

Et pour cause !

Quels sont les seize « symptômes », dont au moins un permet aux journalistes d’affirmer que l’on est victime d’un « Covid long » ?

La liste est une liste à la Prévert (les pourcentages reprennent ceux indiqués dans l’étude) :

  1. Fatigue ou faiblesse musculaire (Fatigue or muscle weakness 1038/1655 (63%)
  2. Troubles du sommeil (Sleep difficulties 437/1655 (26%)
  3. Perte de cheveux (Hair loss 359/1655 (22%)
  4. Trouble de l’odorat (Smell disorder 176/1655 (11%)
  5. Palpitations (Palpitations 154/1655 (9%)
  6. Douleurs articulaires (Joint pain 154/1655 (9%)
  7. Perte d’appétit (Decreased appetite 138/1655 (8%)
  8. Trouble du gout (Taste disorder 120/1655 (7%)
  9. Vertiges (Dizziness 101/1655 (6%)
  10. Diarrhée ou vomissements (Diarrhoea or vomiting 80/1655 (5%)
  11. Douleurs thoraciques (Chest pain 75/1655 (5%)
  12. Maux de gorge ou difficultés à avaler (Sore throat or difficult to swallow 69/1655 (4%)
  13. Urticaire/démangeaisons (Skin rash 47/1655 (3%)
  14. Myalgies (Myalgia 39/1655 (2%)
  15. Maux de tête (Headache 33/1655 (2%)
  16. Fièvre modérée [entre 37,3 et 38°C] (Low grade fever 2/1655 (<1%)

A la lecture de cette liste, on peut s’étonner que ce soient seulement 76% des patients qui souffrent d’au moins un de ces troubles ! Rappelons-nous leur âge médian : 57 ans !

Je suis plus jeune, et je souffre déjà de chute des cheveux...

Les troubles du sommeil chez les 437 patients (26% des patients ayant répondu) sont aussi à relativiser : en 2008, 62% des Français adultes déclaraient subir au moins un trouble du sommeil, et selon les sources, c’est entre 20 et 30% des Français adultes qui souffriraient d’insomnie. Alors que dire d’une cohorte de patients dont la moitié aurait plus de 57 ans ?

Rappelons également que cette étude a été faite sur la population de Wuhan, qui a vécu plus deux mois de confinement, une surveillance et une médiatisation de tous les instants. Qu’il s’agit de malades du Covid, qui ont été fortement stigmatisés en Chine, particulièrement au début, et nous ne savons rien de leurs conditions de vie suite à leur retour chez eux. Sans même cela, la plupart ont été ventilés, et 77% ont reçu des antibiotiques. Quels liens avec les troubles évoqués ? On connait aujourd'hui, avec les travaux sur le microbiote, les liens entre pauvreté de la flore intestinale (que les antibiotiques peuvent provoquer), et la dépression.

Pascale Santi rapporte qu’en plus des troubles cités plus haut, « Près d’un [patient] sur quatre (23 %) a dit être anxieux ou souffrir de dépression durant cette période ».

Là encore, c’est faux, même si ce serait presque rassurant.

Pascale Santi est allée chercher – dans le meilleur des cas – cette information en annexe (page 13). Malheureusement, là encore, les chiffres sont pipés. Si 367 patients ont répondu souffrir d’anxiété/dépression légère [slight anxiety/depression] (307 patients) à sévère (12 seulement) – le plus haut niveau d’anxiété étant « extrême » (0 patient!) –, c’est sur un total de 1617 réponses. Cela ne fait plus que 21% des patients de la cohorte, soit une proportion plus proche d’un sur cinq (et non un sur quatre).

Une proportion à mettre en perspective : en France, c’est un tiers des étudiants qui seraient aujourd’hui en état de dépression. En novembre, le magazine L’Étudiant écrivait que « 73% des jeunes déclarent avoir été affectés sur le plan psychologique, affectif ou physique et 23% d'entre eux disent avoir eu des pensées suicidaires durant cette période, selon une étude de la fédération des associations générales étudiantes (Fage) réalisée par Ipsos ». En janvier, Public Sénat, écrivait « Avec près de 30 % des étudiants en dépression, les jeunes sont parmi les premières victimes des mesures sanitaires et de l’isolement ».

En France, cette situation dépressive est-elle cantonnée aux étudiants ?

Dans le journal de Pascale Santi, une de ses collègues écrivait fin novembre : « Pour l’heure, c’est la forte hausse des états dépressifs qui est au-devant de la scène [en France]. Au 12 novembre, le taux est de 21 % en population générale, soit deux fois plus que fin septembre, selon CoviPrev, une enquête nationale de Santé publique France qui interroge en ligne, à intervalles rapprochés, des échantillons indépendants de 2 000 personnes de plus de 18 ans ».

Sandrine Cabut, la journaliste du Monde, continue : « Si un adulte sur cinq serait dépressif, d’après CoviPrev qui utilise une échelle reconnue, la proportion est plus élevée encore chez les personnes déclarant une situation financière très difficile (35 %), celles avec des antécédents de troubles psychologiques (30 %), les inactifs et CSP − (respectivement 29 % et 25 %), et les jeunes (29 % chez les 18-24 ans, 25 % chez les 25-34 ans) ».

Mais ces chiffres sont à relativiser, car on sait que la France est un des pays qui n’est pas le dernier consommateur d’anti-dépresseurs et autres anxyolitiques, même hors période d’épidémie. Par ailleurs, en 2017, selon l’étude I-Share, les épisodes dépressifs avaient touché 2/3 des étudiants, avec « 34% des étudiants en première année [ayant présenté] un état dépressif modéré à sévère ».

Que peut-on en conclure ? Sur le Covid long, pas grand-chose en vérité.

Si on voulait être cynique, on pourrait même se demander si le Covid long et l’hospitalisation ne protégeraient pas au contraire contre la dépression (ou de la chute de cheveux), puisque les résultats de cette cohorte semblent plus faibles qu’en population générale.

Le Covid long semble par contre avoir des effets délétères sur le journalisme. S’en remettra-t-il ? Rien n’est moins sûr, car il faudra alors une bonne dose de remise en cause de la part des petites mains des médias, et une vraie interrogation sur la fabrique de l’information.

On voit bien qu’ici, les journalistes ont tous suivi le bandeau d’annonce, que l’on pourrait qualifier de publicitaire, d’une revue soi-disant scientifique.

Pourquoi lui avoir donné tant de crédit ? Pourquoi avoir relayé cet article plutôt qu’un autre ?

Là encore, la course à l’info, la course à l’échalote de celui ou celle qui relaie l’étude la plus scientifique, a dû jouer. L’idéologie aussi, bien sûr, puisqu’il s’agit toujours de relayer des informations présentées de façon anxiogène, même si en réalité elles ne le sont pas. Peu importe : le rouleau compresseur des informations univoques crée un climat de peur qui permet de tout justifier, comme la prolongation de l’état d’urgence, le port du masque en plein air (bientôt le FFP2 ?), le couvre-feu à 18h, le confinement...

Combien de mois vont encore durer les symptômes de ce journalisme relais du pouvoir et prescripteur de politiques oppressives ?

 

Références :

Et le pdf : https://www.thelancet.com/action/showPdf?pii=S0140-6736%2820%2932656-8

Les articles de quelques médias relayant l’étude (liste non exhaustive!) :

Sur les effets psychiques du confinement dans la population générale :

Sur la dépression en temps normal 

Sur le sommeil :

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