Le Monde et les décodeurs : fausses informations et manipulations

Il semble qu'on peut écrire n'importe quoi dans Le Monde, particulièrement si on est un « Décodeur », qui semble être un statut à part du journalisme.

Les Décodeurs, donc, ne sont plus d’accord avec le Dr. Pittet. Dans son rapport remis à Emmanuel Macron, il a osé écrire en toutes lettres : « L’état des connaissances actuelles ne permet pas de prouver scientifiquement l’efficacité du port de masque au niveau populationnel pour contrôler l’épidémie » (p. 56).

Le Dr. Pittet remet en cause un dogme, que dis-je, une religion. Peut-être est-ce pour cela que le rapport, finalisé en mars 2021, n’a été publié que le 18 mai ? Ou parce que ses conclusions, sévères, auraient été du plus mauvais effet si elles avaient été mises sur la place publique en plein 3e confinement ?

Le Monde n’est en tout cas plus d’accord avec tout ce que dit le Dr. Pittet (aucun lien direct dans les articles du quotidien ne renvoie à son rapport, pourtant essentiel), et ce sont les joyeux Décodeurs qui se chargent de l’attaque. Quitte à dérouler inexactitudes, manipulations et fausses informations, comme c’est le cas dans l’article de Gary Dagorn et Assma Maad, publié le 21 mai 2021, et intitulé « Didier Pittet et la transmission du Covid-19 par aérosols : une position à rebours du consensus scientifique ».

Ces « journalistes » (est-on journaliste quand on ne met jamais les pieds sur le terrain ?) prétendent fournir à l’appui de leur argumentation des études scientifiques. Or, il n’en est rien, comme on va le voir.

Dans leur article, Assma Maad et Gary Dagorn listent les endroits où les « contaminations aéroportées ont été démontrées, entre autres :

Et ils poursuivent, péremptoirement :

« Toutes ces enquêtes ont exclu que les contaminations observées aient pu se produire par des postillons ou des contacts directs (entre humains ou par une surface commune). La seule conclusion valide dans chacune de ces situations était une transmission par les aérosols. La survenue d’événements de « super-contaminations », amplement étudiés dans la littérature médicale, ne s’explique également que par cette voie de transmission. »

Or, surprise, si on clique sur le premier lien donné en exemple, « dans un restaurant chinois de Guangzhou », qui renvoie vers un billet de Marc Gozlan, on peut lire : « Par ailleurs, soulignent les auteurs, les prélèvements à la recherche du matériel génétique ont été négatifs, ce qui n’est pas en faveur d’une contamination par aérosols. Tout semble donc indiquer que le facteur clé de cette bouffée épidémique a été la direction de l’air pulsé par le climatiseur et que la transmission aérienne s’est faite par les gouttelettes. »

Soit exactement le contraire de ce qu’affirment Dagorn et Maad ! N’est-ce pas de la manipulation, puisque la plupart des lecteurs n’iront pas vérifier dans la source ?

Le second exemple choisi par Dagorn et Maad concerne la contamination au sein d’une chorale américaine, et renvoie aussi à un billet de Marc Gozlan (en fait, tous les liens renvoient vers des billets de Marc Gozlan : vive l’endogamie des sources !) ; ce billet précise également « Selon les auteurs, les participants des chorales ont eu de multiples occasions de transmettre des gouttelettes via un contact étroit ou par l’intermédiaire de surfaces inertes contaminées (également appelées fomites) ». Ce qui est quasiment la traduction d’un passage de l’article original : « Choir practice attendees had multiple opportunities for droplet transmission from close contact or fomite transmission ».

Encore une fois, c’est exactement le contraire de ce qu’affirment Dagorn et Maad, qui font semblant de citer leurs sources !

En réalité, tous les liens cités par Dagorn et Maad sont problématiques. L’étude sur l’hôpital israélien, qui est une étude rétrospective et par là soumise à plusieurs biais, précise encore une fois, en anglais dans le texte : « Another possibility for transmission is via fomites ».

Autre exemple :

Dans l’étude sur les furets dont les journalistes du Monde donnent encore la référence, les scientifiques expliquent bien : « the set-up described here does not allow the discrimination between transmission of viruses via aerosols, droplets, and aerosolized fomites, and therefore transmission between ferrets can occur via either route. »

Or Daggorn et Maad affirment que cette étude permet de démontrer la transmission par aérosols, encore une fois le contraire de ce qui est écrit noir sur blanc ! Les journalistes ont-ils lu cette étude (et les autres) ou en négligent-ils sciemment les conclusions, à des fins de manipulation de l’information ? Comprennent-ils seulement l’anglais ?

Ce serait risible, si Gary Dagorn ne s’était fendu, avec deux complices, d’un article expliquant « Comment bien lire et comprendre une étude scientifique » !!!

Dans cette formidable leçon didactique qui aurait pu faire partie de leur dossier « la science pour les nuls », les Décodeurs expliquent que – attention ! – quand on lit la littérature scientifique et que l'on est un gros débutant, il faut savoir faire la différence entre les correspondances, les articles de recherches, ou encore les articles de synthèse. Ce qu’ils oublient évidemment de faire lorsqu’il s’agit d’évoquer un « article » du Lancet (« Tous ces éléments figurent dans un article de The Lancet publié le 15 avril, listant dix arguments en faveur d’une transmission principalement aéroportée du virus »). Article qui en fait n’en est pas un : il est classé dans la rubrique « Comment » (Commentaires) du Lancet, et non dans la rubrique « Articles ». C’est pourquoi sa longueur n’excède pas deux pages...

Mais Gary Dagorn et Assma Maad ont-ils quelques compétences en matière de littérature scientifique ? Ils croient pourtant en avoir, puisqu’il s’agit pour eux d’en remontrer au Dr. Pittet. Comme dit l’autre, « les c... ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnait ! »

Enfin, nos deux décodeurs semblent entretenir la confusion (mais est-ce seulement clair pour eux-mêmes ?) entre transmission aéroportée et transmission par aérosols: ils sous-entendent souvent que la première impliquerait obligatoirement l'autre, ce qui n'est pas vrai.

En réalité, la plupart des études ne reproduisent pas des conditions réelles (comme une certaine étude sur les hamsters, que j’avais démontée dans un billet...), ou sont exagérément rétrospectives, et elles sont en cela assez ridicules. Le port du masque par des personnes qui le touchent sans arrêt augmente sans doute très sensiblement la transmission manuportée, comme l’expliquait l’OMS avant son revirement du 5 juin 2020 sous la pression des États. C’est d’ailleurs, si les auteurs en avaient envisagé la possibilité, ce à quoi aurait pu conclure l’étude sur l’hôpital israélien, dont le titre complet est : « SARS-CoV-2 Infection Among Health Care Workers Despite the Use of Surgical Masks and Physical Distancing—the Role of Airborne Transmission ».

Mal mis, touché sans arrêt, remis dans la poche, le masque en population générale est sans doute un facteur de propagation du virus plus qu’il n’empêche sa transmission. En milieu de soin et dans des conditions particulières (temps court, lieu clos à forte densité...), le masque est sans doute utile, mais pas en population générale : c’était d’ailleurs un consensus scientifique avant cette épidémie qui est venue bouleverser toute considération éthique et sanitaire.

Malheureusement ce genre de manipulation et de fausse information dont font preuve les Décodeurs, et en l’occurrence Gary Dagorn et Assma Maad, est quasi quotidienne dans Le Monde.

Elle se retrouve également dans la reprise de dépêches AFP.

Pour prendre un seul exemple, l’article « La vaccination obligatoire est « nécessaire dans une société démocratique », juge la Cour européenne des droits de l’homme », signé Le Monde et l’AFP, était une fausse information reposant sur une citation déformée (avec le « s » de nécessaire supprimé). Dans cette affaire « Vavřička et autres c. République tchèque », la CEDH  estimait très précisément dans son arrêt que c’était « les mesures litigieuses » (en l’occurrence, une amende, et un refus de placement en crèche) jugées par la cour, et non la vaccination, qui étaient « nécessaires dans une société démocratique ». Voici la fiche Questions-réponses de la Cour ici : https://echr.coe.int/Documents/Press_Q_A_Vavricka_Others_FRA.pdf et l’arrêt ici: https://hudoc.echr.coe.int/eng-press#{%22itemid%22:[%22003-6989057-9414714%22]}

Bien sûr, mal informer ne se limite pas seulement à diffuser des informations erronées. Le plus simple consiste parfois à ne pas en donner du tout : depuis plusieurs mois le scandale des masques Avrox secoue la Belgique, et un de ses dirigeants a été arrêté début mai en France.

Qui en France a entendu parler de cette affaire ? J'ai cherché l’occurrence d'« Avrox » dans Le Monde : rien ! (deux occurrences dans Mediapart en dépêches AFP, pareil dans Le Figaro). La rédaction du Monde aurait-elle décidé de ne surtout pas évoquer ce scandale afin de ne pas ébranler la confiance des Français dans les masques, quitte à ce que chaque journaliste accepte, individuellement, de se taire ?

Autre exemple : les gouvernements, dont la France et l'Angleterre, ont utilisé massivement des techniques de marketing social et de nudge pour manipuler l'opinion et lui faire accepter des contraintes sanitaires inédites dans l'histoire de l'Humanité. C'est quelque chose de documenté depuis le début de cette crise, dès avril 2020. Le premier article du Monde, après plusieurs révélations et un livre (Souriez, vous êtes nudgé), n'aborde le sujet que le 25 mai, dans un article très complaisant : « Covid-19 : le nudge ou convaincre sans contraindre, comment le gouvernement s’est converti à cette discipline ». En Angleterre pourtant, les scientifiques conseillant le gouvernement ont admis que la façon dont le pouvoir avait utilisé ces techniques étaient « dystopiques », « totalitaires », et « non-éthiques » (oui, il parait qu’il existe une éthique scientifique...). Cela fera l’objet d’un prochain billet...

Cette dérive (en est-elle simplement une ?) éthique et professionnelle, qui participe à la manipulation des esprits et non à l’accès à une information véridique et impartiale, est inquiétante.

Dans Retour sur la guerre d’Espagne, George Orwell écrivait :

« L'histoire s'est arrêtée en 1936, [...] Tôt dans ma vie, j'ai remarqué qu'aucun événement n'est jamais relaté avec exactitude dans les journaux, mais en Espagne, pour la première fois, j'ai vu des articles de journaux qui n'avaient aucun rapport avec les faits, ni même l'allure d'un mensonge ordinaire. »

L’Histoire s’est-elle de nouveau arrêtée en 2020 et 2021 ?

Références :

Sur le nudge et le marketing social, qui feront l’objet d’un prochain billet, on peut lire et écouter :

Fontanille Jacques et Canalsup, la chaîne de l’Université de Limoges, Conférence grand public  : « L’incitation par les nudges : la manipulation (?) des comportements », Université de Limoges, 2020. Disponible ici : https://www.youtube.com/watch?v=HVC1l8RkXvg

Chabal Audrey, Souriez, vous êtes nudgé: comment le marketing infiltre l’État, Éditions du Faubourg, 2021, 208 p.

Stiegler Barbara, De la démocratie en pandémie: santé, recherche, éducation, Gallimard (coll. « Tracts »), 2021, 64 p. (https://static.mediapart.fr/files/2021/01/26/de-la-de-mocratie-en-pande-mie.pdf)

Woessner Géraldine, Emmanuel Macron et le pouvoir du « nudge », Le Point, 4 juin 2020,

Weitzmann Marc, « Le nudge et le comportementalisme », Signes des temps (France Culture, 2020) : https://www.franceculture.fr/emissions/signes-des-temps/le-nudge-et-le-comportementalisme

Dodsworth Laura, STATE OF FEAR: how the UK government weaponised fear during the covid-19 pandemic., S.l., Pinter & Martin, 2021, 320 p.

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